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Rio de Janeiro : Une énigme électorale

Plusieurs élections ont eu lieu dimanche dernier, au Brésil : présidentielles, sénatoriales, législatives, ainsi que celle du Gouverneur pour chacun des 27 états, avec une victoire sans précédent des partis politiques d'extrême droite. En dépit de la tension sociale et politique qui s'est installé dans le pays, les raisons d'un tel réultats ont loin d'être évidentes.

Il est pratiquement impossible de cerner la complexité des événements politiques d'un pays étranger quand on en est loin, et je ne tenterai pas ici de transposer une grille de lecture occidentale sur des résultats électoraux sud-américains. Au-delà des valeurs morales universelles, les préoccupations et les enjeux qui déterminent le vote d’une population varient énormément suivant les sociétés et les époques. Et, par conséquent, les concepts mêmes de « droite », « gauche », « centre » et « extrêmes », finissent par adopter à leur tour des discours, des attitudes et des stratégies très différentes d'un continent à l'autre.

L'ascension du néonazisme au Brésil a ainsi des traits profondément liés à une histoire, à une culture et à une crise sociale peu comparables avec celles de la France ou d’un quelconque pays européen. Et si je parle de « néonazisme », au risque de me contredire, ce n’est que pour éclaircir que Jair Bolsonaro, par son niveau de d'intolérance et d'incitation à la violence, a beaucoup plus de traits communs avec Adolf Hitler qu'avec Marine Le Pen ou Donald Trump. Passé ce constat, je ne me risquerais pas à une analyse francophone de son succès...

Jair Bolsonaro

En revanche, vu votre curiosité à commencer la lecture de cet article, j’avais bien envie de vous proposer une devinette… Exercice d'immersion dans la politique brésilienne…

Ça vous dit ?

Alors voilà.

En même temps que les élections présidentielles, ont eu lieu celles des gouverneurs d'État - le Brésil étant un pays fédéral, vaguement comparable aux États-Unis.

Dans l'état de Rio de Janeiro, depuis les prémices de la campagne, un candidat était annoncé grand favori : Eduardo Paes, de « centre-droit » (décryptez : de droite), ancien Maire de Rio, donné par les sondages à 35% au premier tour et largement vainqueur au second.

Derrière lui, trois candidats se disputant la deuxième place : Romário (oui, l'ancien joueur de foot), Índio et Garotinho, oscillant aux alentours de 15 %. Garotinho ayant vu sa candidature annulée par le tribunal électoral en raison de son casier judiciaire, il ne restait à la veille du scrutin que Romário et Índio pour se disputer une place en finale.

… Et, loin derrière eux, huit « petits candidats » plafonnant à 6 ou 7% pour les plus téméraires.

Pas de grand mystère, donc.

...

Résultats de dimanche soir : un certain Wilson Witzel (à vos souhaits !), candidat d'extrême-droite dont la plupart des votants ignoraient alors jusqu’à l’existence, brave tous les pronostics et s’envole avec 41 % des suffrages exprimés. Il devance largement Eduardo Paes, à la rame sous les 20 %.

Les autres loin derrière et les électeurs de tous bords en état de choc.

...

 ???

 

Qui est Wilson Witzel ? Comment expliquer son apparition et son ascension soudaine ?

Aucune réponse élémentaire ne saute aux yeux, même à ceux qui ont suivi de près l’ensemble de la campagne électorale. Le programme de Witzel, si tant est qu’il ait existé, n’a jamais eu la moindre répercussion médiatique et sa faible participation à quelques rares débats télévisés a bien vite été oubliée. Son nom n’a jamais été particulièrement associé aux thèmes de l'anti-corruption ou de la lutte contre le crime organisé, si chers à Bolsonaro.

Et même si cela avait été le cas, la situation n’en serait pas moins déroutante : plus de trois millions d’électeur qui ont faisant preuve d’un incroyable synchronisme en décidant du jour au lendemain, et sans aucun motif apparent, d’opter soudainement pour un candidat auxquels les sondages ne donnaient pas la moindre chance d’arriver aux portes d’un second tour.

Un tel phénomène n’est pas le fruit du hasard. Difficile aussi de croire qu’il soit directement lié à la victoire parallèle de Bolsonaro à la Présidentielle. Les deux hommes ne sont pas du même parti et leurs deux noms n’ont jamais été particulièrement associé.

Le détail du parti est important. Car au Brésil, le vote ne se fait pas par bulletin, mais par numéro ; et il est indispensable pour l’électeur de savoir à l’avance le numéro du candidat ou du parti pour lequel il va voter. Jair Bolsonaro, par exemple, appartient au Parti Social Libéral, numéro 17. Son fils Flávio Bolsonaro, candidat (élu) aux sénatoriales, était 177. Son autre fils Eduardo Bolsonaro, candidat (très largement élu) aux législatives de São Paulo était le 1720. Un fervent électeur du Parti Social Libéral n’avait donc, au fond, qu’à retenir le numéro 17 (et, à peu de choses près, le nom de son leader), pour être sûr de ne pas se tromper face à l’urne électronique.

En revanche, il lui fallait encore deviner que pour l’élection de Gouverneur de Rio, en l’absence de candidat 17, son alter ego s’appellerait Wilson Witzel et porterait le numéro 20...

Wilson Witzel

« Deviner »... ou bien recevoir l’information d’une manière non-conventionnelle…

 

Allez, on brûle.

Le parti de Witzel est le PSC, Parti Social Chrétien, numéro 20.

Et on sait aujourd’hui que pendant la dernière semaine de la campagne, les pasteurs de toutes les églises évangélistes ont simultanément appelé à voter pour lui. Non seulement pendant les cultes mais aussi par des vidéos viralisées entre fidèles sur les réseaux sociaux.

20. V.i.n.g.t. Deux-Zéro. VINTE ! Pour le gouverneur, votez 20. Dieu vous le rendra ! À quelques jours des élections, Witzel triplait son score dans les sondages sans qu'on s'en aperçoive, frôlant samedi le seuil des 8% – il faut dire qu’il partait de loin... Pendant le week-end, les messages ont redoublé sur Whatsapp, échappant merveilleusement à l'attention des partis laïcs... et donnant dimanche le résultat qu'on connaît : 41% des suffrages exprimés et plus de trois millions de convertis à la cause du juge Witzel.

 

Ne nous y trompons pas. Il n'est pas vraiment question ici de religion, mais bien de l’une des plus puissantes institutions politiques et financières du pays. Apparue au Brésil il y a quelques décennies – mais précédé par un phénomène semblable aux Etats-Unis – son empire et son emprise sur la population connaissent une croissance sans précédent. Au recensement de 2010, 22 % des Brésiliens se disaient évangélistes. Toutefois, on estime que ce chiffre ait déjà doublé en 2018, atteignant près de la moitié de la population dans région sud-est. L'État de Rio de Janeiro compterait ainsi entre sept et huit millions de fidèles déclarés, sans limite de classe ou de milieu social. Il faut dire que les évangélistes travaillent 365 jours par an à leur propre expansion, avec une persévérance, une générosité et, surtout, un sens de l’accueil sans égal. Et ce n’est que dans les moments décisifs, une fois construite la plus sincère relation de confiance entre un pasteur et ses fidèles, qu’ils se permettent discrètement des intrusions fatales et extrêmement efficaces dans la vie politique. Quand les partis traditionnels s’essoufflent à courir après la montre pendant trois mois de campagne, les « églises » (difficile d’échapper aux guillemets) n’ont qu’à cueillir les fruits en quelques jours d’un réseau solidement ramifié jusqu’au plus profond des favelas.

 

Aux plus sceptiques, je me contenterais de rappeler un antécédent de poids : l’élection il y a deux ans du pasteur Marcelo Crivella comme maire de Rio. Imaginez la personne la plus antagoniste qui soit à l'identité de la ville : anti-carnaval, anti-LGBT, anti-samba, anti-cultures afro-brésiliennes. Ouvrez les yeux : ce n'était pas un cauchemar. Crivella a bien été élu haut la main, et contre toute attente, à une fonction qu’il exerce aujourd’hui de manière très contestée – et notamment à coup de politiques publiques bénéficiant aux églises qui ont fait sa campagne. Et c’est probablement d’ailleurs ce qu’attendent aujourd’hui ces dernières de la part d’une extrême-droite menée par Bolsonaro, et au-delà de toute connivence avec les fondements traditionalistes de son discours : un retour politique et financier de la part du futur gouvernement.

 

Les églises évangélistes sont évidemment très loin d'être le seul facteur explicatif des tristes résultats électoraux de dimanche dernier. Mais elles constituent une nouvelle force politique qui occupe de plus en plus de sièges au sein de la Chambre des Députés et interfère aujourd'hui dans l’opinion publique avec davantage d’efficacité que n’importe média de masse. En outre, elles sont ici un exemple de la complexité des enjeux qui animent un pays comme le Brésil, territoire grand comme le continent européen, richissime par sa diversité et ses ressources naturelles, éminemment stratégique pour les puissances étrangères et abandonné par ses propres pouvoirs publics.

 


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4 réactions à cet article    


  • Trelawney Trelawney 12 octobre 11:53

    Si ce que vous appelez église et que personnellement je nomme secte intègre tous les pans de la vie politique brésilienne, qu’elle seront ses rapports avec l’armée, les trafiquants des favela, les propriétaires terriens ?



    • Alren Alren 12 octobre 15:52
      Ces Brésiliens qui se mettent la corde au cou en croyant bien faire avec un « dégagisme » bienvenu pour remplacer les corrompus de la droite par les cléricaux obscurantistes !

      Ils vont le payer très cher, surtout les classes les moins favorisées.

      Cela entraîner-t-il une émigration clandestine massive vers la Guyane ?

      • cétacose2 12 octobre 21:45

        Ce qui prouve une fois de plus que les autres savent mieux voter que nous ou alors qu’ils ne savent pas truquer des élections...eux .


        • Raymond75 13 octobre 10:40
          Le Brésil ne ressemble pas à l’image qu’en donne le Carnaval de Rio ... 50 000 morts par ans de faits de délinquance, la mafia qui contrôle beaucoup de favelas, une classe politique totalement corrompue. Et en plus on peut penser que la période de la dictature militaire n’est pas enseignée à l’école (en France, il a fallu à peu près 40 ans pour parler de la collaboration pendant l’occupation).

          La population semble faire le choix de moins de liberté et de plus d’ordre ; vu de chez nous ils se trompent, mais nous ne sommes pas à leur place.

          En tout cas c’est désolant, comme l’est l’histoire de l’Amérique du sud contemporaine. Les séquels de la ’doctrine Monroe’ (président US du 19ème siècle) : « nous ne nous occupons pas du monde, ne vous occupez pas de l’Amérique du sud ». Depuis, ils s’occupent aussi du monde ...

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