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Accueil du site > Tribune Libre > Ronald Reagan, Mohamed Ali et la fin de vie

Ronald Reagan, Mohamed Ali et la fin de vie

La fin de vie est un sujet de plus en plus présent dans nos sociétés, du fait du vieillissement de la population et de l’effacement progressif des repères moraux traditionnels, au profit d’une conception matérialiste et utilitariste de l’existence. La fin de vie, une existence diminuée, avec des facultés cognitives ou relationnelles réduites, est-elle encore digne d’être vécue, ou bien le néant est-il préférable ? Le cas de deux grands hommes du vingtième siècle, Ronald Reagan et Mohamed Ali, peut nous aider à remettre en question nos certitudes dans ce domaine.

 

Champions aren't made in gyms. Champions are made from something they have deep inside them – a desire, a dream, a vision.

Mohamed Ali

The future doesn't belong to the faint-hearted ; it belongs to the brave.

Ronald Reagan

 

Je discutais l’autre jour avec un vieil ami.

« Je ne comprends pas, lui dis-je, que l’on puisse accepter de mener une vie diminuée. Le jour où je ne pourrai plus communiquer avec mes proches, où je devrai cesser de faire tout ce qui compte pour moi dans la vie : rire, parler, lire, me promener librement – ce jour-là, à quoi bon continuer de vivre ? Je ne veux pas finir comme un légume. »

Mon ami soupira, garda le silence pendant un long moment, puis il me dit doucement :

« Ce n’est pas la première fois que j’entends ce genre de discours. Laisse-moi te parler de deux hommes – et même trois – qui ont beaucoup compté au vingtième siècle, qui ont vraiment marqué leur temps et changé le monde.

Tu as peut-être entendu parler de Ronald Reagan. Il a un bilan extraordinaire, dans tous les domaines. Un charisme rare et une volonté de fer. C’est le seul président des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale qui a fait deux mandats et qui a transmis le pouvoir à son vice-président. « Not bad. Not bad at all », a-t-il commenté lors de son allocution de départ. On lui a tiré dessus en 1981, il a survécu. Il a redonné confiance à l’Amérique après plusieurs décennies noires : l’assassinat de Kennedy, la démission de Nixon, la défaite de Carter, etc. Il insufflé un souffle d’optimise et de volonté qui a nourri les films d’action culte de cette décennie : Rambo II, Rocky III, les films de Schwarzenegger, etc. C’était le plus vieux président des États-Unis jamais élu, et il avait soixante-dix-sept ans quand il a quitté le pouvoir, en 1989.

En 1994, on lui a diagnostiqué la maladie d’Alzheimer. Il écrit alors une lettre très simple au peuple américain, puis il cesse toute apparition publique. De fait, il avait eu quelques absences depuis un certain temps déjà, paraît-il.

À la fin sa vie, Ronald Reagan reconnaissait-il ses proches ? Il paraît que non. Il est mort à un âge très avancé, à quatre-vingt-treize ans, le 5 juin 2004.

Laisse-moi maintenant te parler de Mohamed Ali. C’était un boxeur du vingtième siècle. Il était même un peu plus que cela, à la vérité. C’était une véritable légende, qui a été élu « sportif du siècle » par plusieurs magazines spécialisés, et qui a largement transcendé son domaine d’origine. Il a refusé de participer à la guerre du Vietnam, ce qui lui vaudra de passer en justice. C’était un caractère fier, inflexible, connu pour son orgueil démesuré et ses outrances verbales. Il a laissé une trace indélébile, dans son sport et bien au-delà.

En 1984, on lui diagnostique la maladie de Parkinson. En 1996, il est le dernier porteur de la flamme aux Jeux Olympiques d’Atlanta. Ces images sont entrées dans l’Histoire. On le voit avancer d’une démarche rigide, l’œil fixe, la main tremblante, le visage figé. Tout le contraire de l’homme plein de vivacité que l’on connaissait jusqu’alors. Pendant des années, il continuera d’apparaître et de s’engager, notamment en faveur de la lutte contre la maladie de Parkinson. Il vivra pendant trente-deux années avec cette maladie, et il est mort le 3 juin 2016, à soixante-quatorze ans, vingt ans après les Jeux d’Atlanta.

Ronald Reagan et Mohamed Ali ont-ils vécu leurs dernières années en vain ? Aurait-il fallu accélérer leur fin de vie, sous prétexte qu’ils ne pouvaient plus communiquer de la même manière avec leurs proches ? Ce qu’il faut noter, c’est que l’un comme l’autre n’ont jamais placé l’intelligence ou les capacités de communication au premier plan de leurs valeurs, mais bien le courage, ce courage incroyable qui leur a permis de surmonter des épreuves terribles et d’être une source d’inspiration pour les âges futurs. Pour eux, qui avaient tout connu, qui avaient atteint les sommets, la vie gardait un sens, même après la perte de leurs capacités relationnelles ou cognitives, et ce pendant des années, des décennies. L’un et l’autre étaient très croyants, et la Bible ne fait jamais l’éloge de l’intelligence ou du charisme, mais du « cœur », cette faculté plus profonde, intérieure, d’où « jaillit la vie » (Pr, 4, 23).

Tu me dis que tu ne veux pas finir comme un légume. Laisse-moi te lire quelques lignes de l’encyclique Evangelium vitæ de Jean-Paul II, publiée en 1995 : « Il faut évoquer la logique qui tend à identifier la dignité personnelle avec la capacité de communication verbale explicite et, en tout cas, dont on fait l’expérience. Il est clair qu’avec de tels présupposés il n’y a pas de place dans le monde pour l’être qui, comme celui qui doit naître ou celui qui va mourir, est un sujet de faible constitution, qui semble totalement à la merci d’autres personnes, radicalement dépendant d’elles, et qui ne peut communiquer que par le langage muet d’une profonde symbiose de nature affective » (19).

Jean-Paul II était lui-même très diminué pendant de longues années, à la fin de sa vie. Tout le monde se souvient de ces images où on le voit courbé, presque incapable de se mouvoir, de s’exprimer. Il a pourtant continué son apostolat jusqu’au bout, et a publié une dernière encyclique en 2003, deux ans avant sa mort, Ecclesia de Eucharistia, dont les dernières lignes font précisément appel au cœur, contre l’intelligence : « Si, face à ce mystère, la raison éprouve ses limites, le cœur, illuminé par la grâce de l’Esprit Saint, comprend bien quelle doit être son attitude, s’abîmant dans l’adoration et dans un amour sans limites » (62).

Peut-être que mon intelligence s’éteindra. Peut-être que je ne pourrai plus communiquer avec mes proches. Mais je connais mon cœur. Et tant que mon cœur battra, tant qu’il me prêtera un souffle de vie, j’estime que celle-ci aura un sens. »

 

 


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5 réactions à cet article    


  • exol 23 octobre 09:37

    Mohamed Ali , Reagan et le pape était des nantis qui avaient un entourage pour s’occuper d’eux dans la dignité , quand est il des démunis laissés pour compte dans des asiles crasseux , ressemblant plus à une prison ou un zoo qu’à un endroit ou l’on traite les gens avec humanité. Pour eux , il vaut mieux la mort que d’être traité moins bien qu’un animal.


    • Traroth Traroth 23 octobre 11:15

      Passons sur la pommade reaganienne qui n’apporte rien à l’article...

      Je ne comprends pas à quoi rime cette histoire de « cœur ». C’est soit une terme creux (le cœur, centre des émotions et sentiments, ça n’existe pas vraiment. Ça se passe dans le cerveau, en réalité, et avec une maladie d’Alzheimer, ça peut prendre sacrément cher aussi) soit une tautologie (oui, on vit jusqu’à ce que notre cœur s’arrête. Pas franchement une découverte...)

      C’est effectivement à chacun de décider si sa vie a encore un sens ou pas, et effectivement, comme le dit @exol ci-dessus, les conditions matérielles jouent un rôle important là-dedans. Une équipe de gardes-malades au petit soin ou un EHPAD-mouroir, c’est pas franchement la même chose. Mais même là, encore faut-il être en état de déterminer quoi que ce soit. Vos deux exemples ne sont pas logés à la même enseigne. Mohammed Ali souffrait sans doute, mais la maladie de Parkinson lui a laissé longtemps sa lucidité et la possibilité de vivre, réellement (par opposition à « survivre »). Reagan, lui, à la fin de sa vie, ça devait être terrible. Je ne sais pas si vous connaissez des gens atteints de la maladie d’Alzheimer à un stade VRAIMENT avancé, mais quand je lis votre article, j’en doute. C’est terrible ! Les malades peuvent en arriver à frapper leurs proches, ceux qu’ils aiment (ont aimé ?), à les insulter, ne se souviennent plus des moments importants, et ne se souviennent au final même plus de qui ils sont ! Pour les proches, ce sont des moments vraiment affreux. Personnellement, je n’aurais pas envie de laisser ce genre de souvenir.

      Face à une maladie qui ne détruit pas l’esprit, on peut vouloir en finir si on estime qu’il n’y a plus d’espoir et que l’avenir ne sera plus que souffrance. On peut aussi vouloir se battre jusqu’au bout. Il faut que chacun puisse choisir. Mais face à une maladie comme Alzheimer ? Très rapidement, on ne sait même plus qu’on est supposé se battre.

      Et par pitié, laissez la religion là où est sa place, dans le « cœur » de chacun.


      • microf 23 octobre 13:12

        Très très bon article.

        Il faut vivre jusqu´au jour oú le Seigneur, le créateur nous rappele á lui quelqu´en soit l´état dans lequel nous sommes.

        L´auteur voudrait ou dit dans cet article qu´il faut vivre jusqu´au jour oú le Créateur vous rappele á Lui, et lá, il a raison, car ce n´est pas nous qui nous sommes donnés la vie, par conséquent, nous n´avons pas le droit de nous la prendre.

        Les adeptes de l´euthanasie ne vont pas aimer, mais c´est leur problème, chacun fait comme il veut, s´ils veulent se suicider, ils n´ont pas besoin d´attendre d´attraper une maladie incurable, ou d´avoir l´Alzheimer pour le faire, ils peuvent le faire même dès á présent.


        • Traroth Traroth 23 octobre 13:31

          @microf
          Personne n’a besoin de votre autorisation. Mais ce n’est pas parce qu’on ne croit pas en vos amis imaginaires, ou pas dans les mêmes amis imaginaires que vous, qu’on a forcément envie de se suicider. Ce qui ressort de votre commentaire, c’est d’abord votre absence de logique, mais aussi de valeurs humaines.

          Personnellement, je crois profondément au droit de disposer de sa propre vie. Ma vie est à moi, et à personne d’autre. Et certainement pas à l’un de vos amis imaginaires, à vous ou aux autres illuminés.


        • microf 24 octobre 22:35

          @Traroth

          Grand merci.

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Laconique

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