• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Tribune Libre > Rosa Luxembourg et le socialisme de pénurie

Rosa Luxembourg et le socialisme de pénurie

Le 5 mars 2021, c'était le 150e anniversaire de la naissance de Rosa Luxembourg. A cette occasion, il est fort utile de revenir sur l'œuvre théorique, et surtout sur sa signification historique, de l'un des principaux dirigeants du mouvement communiste allemand au cours des années 1910. Une théoricienne qui continue toujours à influencer, de nos jours, une partie non négligeable de la gauche radicale dans de nombreux pays.

Rosa Luxembourg publia son œuvre principale en 1913, L'accumulation du capital. L'idée principale du livre est une vigoureuse attaque contre la théorie de la croissance du PIB de Karl Marx (les schémas marxistes de reproduction élargie). Après l'attaque de Lénine contre ces schémas en 1893 (A propos de la question dite des marchés), 1897 (Le romantisme économique) et en 1899 (Le développement du capitalisme en Russie) en Russie, Rosa Luxembourg a jugé l'attaque de Lénine insuffisante.

En effet, Lénine s'est borné tout simplement à falsifier les schémas de Marx en écrivant que selon Marx, lors de la croissance du PIB la production des moyens de production s'accroit plus vite que la production des biens de consommation. Or il suffit simplement de consulter le livre 2 du Capital pour se rendre compte que Marx démontre l'exact contraire c'est à dire le développement plus rapide de la production des biens de consommation par rapport à la production des biens de production. Comment expliquer la longévité d'une telle falsification ? C'est pas sorcier le livre 2 du Capital n'est pas accessible populairement : le livre 1 (version courte) plus de 300 pages (version longue près de 1000 pages !) et le livre 2 plus de 500 pages et on ne trouve les schémas qu'à la fin du livre 2. En plus ces livres loin d'être des romans demandent beaucoup de tensions au cerveau et trop ennuyeux à dormir débout.

Donc les bolcheviks très pragmatiques ont vu juste. Il suffit juste de dire à Marx ce qu'on veut, qui va vérifier ? Personne ! Mais Rosa Luxembourg, par peur ? par panique ? s'est donnée la tâche de démontrer l'indémontrable : donner une apparence scientifique à la falsification de Lénine. Ce que ni les bolcheviks ni les autres théoriciens sociaux-démocrates allemands n'ont pas vraiment aimé. Car remuer trop ces schémas peut réveiller des curiosités. Immédiatement après la publication de son livre, celui-ci a été attaqué par tous les grands théoriciens sociaux-démocrates allemands et russes de l'époque.

C'est dans cette perspective que Rosa Luxembourg tente de trouver des contradictions dans les schémas de Marx. Je vais expliquer les deux principales contradictions qu'elle s'imagine avoir trouver :

1. Elle a repris une vieille idée de Lénine de 1893 : les schémas de Marx ne tiennent pas compte de la progression de la productivité du travail sinon la production des moyens de production s'accroit plus vite que la production des biens de consommation car le capital constant s'accroissant plus vite que le capital variable (expression de la hausse de la productivité, Voir Livre 1 du Capital) alors forcément la production des moyens de production s'accroit plus vite que la production des biens de consommation.

2. Les résultats des schémas de Marx sont en contradiction avec la loi de la baisse tendancielle du taux de profit (Livre 3 du Capital).

La réfutation de ces deux points est simple, dans sa théorie de la croissance du PIB Marx divise l’ensemble de la production sociale en deux sections : la section des biens de production (section I) et la section des biens de consommation (section II). Chaque section se subdivise en valeur en trois parties : le capital constant c (valeur des biens de production), le capital variable v (valeur des salaires bruts), la plus-value p (les profits industriels, intérêts, rentes, etc. bruts).

Le schéma de Marx peut s’écrire :

I.4000c + 1000v + 1000p = 6000 milliards d’€

II.1500c + 375v + 375p = 2250 milliards d’€

PIB = I + II = 8250 milliards d’€. 

Croissance du PIB avec productivité du travail croissante chaque année et hausse du taux de profit

1ere année

Nous allons supposer que chaque année la section I investit 50 % de sa plus-value. Pour cela, conformément à la composition organique du capital c/v = 4 (4000c / 1000v), elle doit consacré 400 Ip à l’achat de nouveaux biens de production et 100 Ip à l’embauche de nouveaux salariés. Le schéma d’investissement est alors 500 Ip —>[400 Ic + 100 Iv ].100 Iv en salaires doit être échanger contre 100 IIc de biens de consommation. Pour cela, la section II doit investir 125 IIp de sa plus-value soit 100 IIc en biens de production et 25 IIv en salaires(c/v = 4 dans la section II).

À la fin de la première année, le schéma du PIB devient :

I. (4000c + 400c) + (1000v + 100v) + 1100p(le taux d’exploitation p/v = 100 %)

II. (1500c + 100c ) + (375v + 25v ) + 400p(le taux d’exploitation p/v = 100%)

Soit 

I.4400c + 1100v + 1100p = 6600 milliards d’€.

II. 1600c + 400v + 400p = 2400 milliards d’€.

La section I s'accroit de 10% et la section II s'accroit de 6,67%

2e année

Maintenant nous allons supposer que la productivité c/v s'accroit de 5 % à la deuxième c/v devient 4,2

Le schéma devient :

I.4400c + 1047,62v + 1152,38p (p/v=110%) = 6600 milliards d’€

II.1547,62c + 368,48v + 405,33p (p/v=110%) = 2321,43 milliards d’€

La hausse de la productivité ne signifie pas la croissance du capital constant par rapport au capital variable mais la décroissance du capital variable par rapport au capital constant. C’est pourquoi la grandeur de la section I ne change pas (6600 milliards d’€) après la hausse de la productivité. Cette distinction est capitale pour faire la différence entre hausse de la productivité, qui signifie une augmentation de c/v, et hausse de la production qui signifie une augmentation des capitaux.

On voit que le capital constant de la section II passe de 1600 à 1547,62 parce que les salaires de la section I passent de 1100 à 1047,62. Et dans les deux sections le taux de profit (p/(c +v)) est le même 0,21 car leur productivité est la même(c/v=4,2).

Maintenant on peut commencer l’investissement. Supposons que la section I investisse 50% de sa plus-value comme à la première année et à la fin de la deuxième année le schéma devient :

I.4865,38c + 1152v + 1267,2p = 7284,58 milliards d’€

II.1734,62c + 413v + 454,3p = 2601,92 milliards d’€

La production des biens de consommation s’accroît de 12,08% et la production des biens de production s’accroît de 10,37%

1.Du fait de l’augmentation de c/v de 4 à 4,2 la section des biens de consommation est devenue plus petite que la section des biens de production. A la fin de la première année, le rapport entre les deux sections était de 6600/2400 = 2,75 et à la fin de la deuxième année 7284,58/2601,92 = 2,8.
2.Du fait de l’investissement, la production des biens de consommation s’accroit de 12,08% et la production des biens de production de seulement 10,37%. 

Croissance du PIB avec baisse du taux de profit

Là, on va voir que les schémas de Marx sont en plein accord avec la loi de la baisse tendancielle du taux de profit. Reprenons notre schéma, on était à la deuxième année passons à la troisième année. La productivité s'accroit de 5% et c/v devient 4,41. . Dans notre schéma, la baisse du taux de profit va se traduire par une perte de moyens de production : c/v s'accroit très vite par rapport à p/v. Pour simplifier on va supposer le taux de plus-value p/v constant. Le schéma devient après hausse de la productivité :

I.4865,38c + 1103,26v + 1213,59p = 7182,23 milliards d’€

II.1637,14c + 371,23v + 408,35p = 2416,72 milliards d’€

Dans la section I, le taux de profit baisse de 0,21 à 0,20 ce qui provoque une baisse des moyens de production qui passe de 7284,58 à 7182,23 milliards d'€. Cette diminution des moyens de production se porte uniquement sur les biens de production destinés à la fabrication des biens de consommation (IIc). Par contre, les biens de production destinés à la production des biens de production (Ic) restent constantes à 4865,38c. Dans la section II, IIc passe donc de 1734,62 à 1637,14c. Le taux de productivité est la même dans les deux sections(4,41) ce qui implique aussi que le taux de profit est la même aussi bien dans la section II que dans la section I.

Passons maintenant à l'investissement. La section I investit toujours de la même façon 50% de sa plus-value. En répétant les mêmes calculs à la fin de la troisième année, le schéma devient :

I.5360,02c + 1215,42v + 1336,96p = 7912,4 milliards d’€

II.1822,22c + 413,2v + 454,52p = 2689,94 milliards d’€

La production des biens de consommation s'accroit de 11,31% alors que la production des biens de production ne s'accroit que de 10,17%.

On remarque donc lorsque le taux de profit baisse, le taux de croissance du PIB baisse aussi. Dans les pays émergents (Chine, Inde, etc.) où le taux de profit est plus élevé le taux de croissance du PIB y est le plus rapide. Par contre en Occident et au Japon où le taux de profit est relativement plus bas, la croissance du PIB atteint son minimum. Ce qui est vrai dans l'espace est aussi vrai dans le temps. Depuis les décennies 1960, le taux de profit ne cessant de baisser en Occident, avec le developpement technologique en contradiction avec le capitalisme-salariat (la baisse du taux de profit n'est pas éternelle, elle cessera avec l'abolition du capitalisme-salariat) on y observe une baisse tendancielle du taux de croissance du PIB. 

Ainsi la baisse tendancielle du taux de croissance du PIB (ou même en réalité négative lorsqu'on la rapporte à la population) qu'on observe en Occident depuis les années 1960 n'est rien d'autre que l'effet de la baisse tendancielle du taux de profit qui entraîne une fuite des capitaux vers les pays émergents où le taux de profit est plus élevé.

Le socialisme de pénurie de Rosa Luxembourg

Le but de Rosa Luxembourg était de justifier théoriquement une économie de pénurie qu'elle appelle socialisme ou communisme. Elle n'a pas pu la réaliser en Allemagne (assassinat) mais ses camarades bolcheviks ont réussi et on a vu le résultat : crise de pénurie de biens de consommation chronique puis effondrement économique de l'URSS. Aujourd'hui, la Russie a l'arme nucléaire mais sa population est pauvre par rapport à l'Occident et Japon : le résultat d'un siècle de socialisme de pénurie.


Moyenne des avis sur cet article :  3.75/5   (4 votes)




Réagissez à l'article

15 réactions à cet article    


  • armand 8 mars 10:46

    Il y a beaucoup d’autres états non communistes où vivent les gens comme des malheureux, je ne vais pas faire la liste ici, tout le monde les connais et ces pays ne sont pas communistes lion de là.


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 8 mars 11:09

      @armand

      Pour illustrer votre propos :

      Article d’un journal « loin d’être communiste ».


    • armand 8 mars 11:14

      @Séraphin Lampion
      Bonjour, le lien ne fonctionne pas


    • Francis, agnotologue Francis, agnotologue 8 mars 11:18

      @Séraphin Lampion
       
       Article 404 not found.
       
       erreur de lien je pense.


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 8 mars 11:19

      @armand

      Désolé

      Et là  ?


    • armand 8 mars 11:22

      @Séraphin Lampion
      Hé bien là il fonctionne trop bien  smiley


    • Francis, agnotologue Francis, agnotologue 8 mars 11:46

      @Séraphin Lampion
       
       On peut lire sur ce lien : « En l’absence de politiques de protection de l’emploi comme en Europe, le confinement a amené les entreprises à licencier de façon massive »
       
      La protection de l’emploi passe par les subventions aux entreprises. La protection des chômeurs par des allocations de chômage. Si on veut pérenniser l’emploi on le protège. Dans le cas contraire ...

      Paradoxalement, au nom du développement durable cf. les « khmers verts » , on asphyxie les entreprises : ça ne peut être payant que si on asphyxie également les chômeurs, les « inutiles ». Cela viendra dans un second temps.
       
      La stratégie mise en œuvre est décrite par le Triangle de Karpman : le gouvernement désigne un bourreau le virus et se présente comme notre sauveur : c’est la mission dévolue aux « khmers blancs » qui ont pris possession de tous les médias MSM.
       
       Dans le cadre de cette stratégie, ils n’ont commis aucune erreur, puisque toutes les voltes faces ne font qu’augmenter le doute et la peur, et donc l’adhésion des plus crédules et des plus peureux, qui sont la majorité.
       


    • Francis, agnotologue Francis, agnotologue 8 mars 11:27

      ’’Lénine s’est borné tout simplement à falsifier les schémas de Marx en écrivant que selon Marx, lors de la croissance du PIB la production des moyens de production s’accroit plus vite que la production des biens de consommation.’’

       

      D’un point de vie pragmatique, qu’est-ce que cela change du point de vue politique au sens de l’action du gouvernement ?


      • chantecler chantecler 8 mars 11:37

        @Francis, agnotologue
        C’est là que je redonne un lien probablement passé inaperçu très intéressant de mon point de vue, qui donne la mesure de la complexité et la bêtise , des choses ...
        Interview de Raphaël Rossello
        https://www.youtube.com/watch?v=TzSGHWUDX3A


      • Francis, agnotologue Francis, agnotologue 8 mars 11:47

        @chantecler
         
         Mouais, deux heures, c’est long si on n’est pas motivé.


      • CHALOT CHALOT 8 mars 14:27

        Vous parlez bien de Rosa Luxemburg !


        • CN46400 CN46400 8 mars 17:03

          Tout le monde ne peut pas connaître Marx, Engels, Lénine et Rosa Luxembourg dans le détail, mais personne n’est obligé d’écrire un article sur ce sujet dans AV......


          • armand 8 mars 17:05

            et en France nous avons eu Louise Michel


            • pierrot pierrot 9 mars 21:58

              @armand
              Ce n’est pas la même époque (1871 et la Commune de Paris) ni la même politique : Louise Michel était Blanquiste et une femme admirable.


            • babelouest babelouest 9 mars 07:02

              Et là-dedans, où se situe l’économie non marchande, qui devrait pourtant être largement majoritaire ? Très mauvais en mathématiques, je ressens que aussi bien le capitalisme que le socialisme, tous deux basés sur le productivisme, aboutissent à des impasses : d’où ma tentative complètement indépendante (mais imparfaite, je le concède) :

              .

              https://ti1ca.com/t8oqg46m-Anarchie-A5-2018-08-Anarchie-A5-2018-08.pdf.html

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON

Auteur de l'article

M’bafo Pian


Voir ses articles



Publicité




Palmarès



Publicité