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Accueil du site > Tribune Libre > Scènes de vie à l’ombre du mur de Berlin

Scènes de vie à l’ombre du mur de Berlin

Dans deux jours, cela fera 28 ans que le mur de Berlin a commencé à tomber.

Pour celles et ceux qui ne l'ont pas connu, je propose un mélange de données historiques et de scènes de vie à l'ombre d'un mur construit pour séparer les gens d'un même pays. Il y aura quatre articles.

  • 0. Prologue. (aujourd'hui)
  1. 1. Avant sa contruction : divisés en trois ? Jamais !
  2. 2. A l'ombre du mur
  3. 3. La fin du mur : Le mur se fendille.

Ils paraitront en 4 fois, quotidiennement.

A l'époque de sa chute, j'étais enseignant de français langue étrangère à l'Université Libre de Berlin (Freie Universität) depuis 1975. Je ne devais quitter cette ville qu'en 2006.

 

Hier soir, j’ai franchi le mur…

 

Vendredi 10 novembre 1989, à 7h30 ! Comme tous les vendredis matins, le secrétariat était vide. La secrétaire n’arrivait qu’à 9 heures, et tous mes collègues évitaient d’avoir à faire cours le vendredi. Ce jour promettait d’être long comme un jour sans pain. Je jetai un coup d’œil dans mon casier : rien de bien enthousiasmant. Je m’apprêtais à sortir lorsque mon collègue Jürgen arriva en gesticulant.

« Qu’est-ce qui t’arrive ?

- Hier soir, j’ai franchi le mur !

- Quel mur ?

- Le mur ! » insista-t-il en accentuant l’article. C’est vrai. À Berlin, il y a toutes sortes de murs, mais un seul mérite le nom de « mur de Berlin ». Et c’est, de tous les murs de la ville, le plus infranchissable. Alors, excusez ma surprise.

« Tu es passé… comme cela ?

- Absolument. À un endroit où des gens avaient pratiqué un passage à coup de pioches.

- Et les policiers de l’Est ?

- Ils nous ont regardé faire. Et comme ils ne bougeaient pas, nous sommes allés sur l’avenue Unter den Linden. Et puis, comme nous n’étions pas sûrs de pouvoir revenir sans problème, nous nous sommes dépêchés de franchir le mur en sens inverse.

- Incroyable, et ceux de l’Est ?

- Eh bien eux aussi, ils sont passés, mais dans le sens opposé.

- Et tu crois que ce sera encore possible, cet après-midi ?

- Je suppose que oui. »

L’idée que Jürgen me racontait des histoires ne m’avait pas effleuré un instant. Et pourtant, il y aurait eu des raisons de croire à un immense poisson d’avril. Mais en novembre, et raconté par un type aussi sérieux que lui ! Décidément, il fallait que j’aille voir cela de mes yeux !

Mon dernier cours terminé, à 13 heures, j’ai pris le métro pour aller voir. Mais ni à la station Kurfürstendamm, en plein centre de Berlin-Ouest, ni à la station Wittenbergplatz, celle où se trouve le KaDeWe, le plus grand magasin d’Europe, il ne fut possible de sortir. Il y avait une telle masse de gens dans la rue, quasiment tout Berlin-Ouest et tout Berlin-Est, qu’il était impossible de se frayer un chemin vers l’extérieur. Je dus remonter dans le métro et tenter ma chance de plus loin, à pied.

Effectivement, il y avait du monde : des Wessis (Allemands de l’Ouest) regardant débarquer les Ossis (Allemands de l’Est). Des commerçants turcs avaient installé des stands pour vendre des bananes aux visiteurs venus de l’Est. En effet, ceux-ci ne connaissaient ce fruit exotique que par la télévision de l’Ouest, et leur curiosité était telle que le prix exorbitant qui leur était demandé par ces hommes d’affaires avisés ne les dissuadait pas le moins du monde.

 

Bizarrement, on n’avait pas de mal à reconnaître les Ossis, d’abord, au fait qu’ils regardaient de tous les côtés, les yeux écarquillés d’enfants perdus dans un magasin de chocolat, ensuite, parce qu’ils avaient tous le même sac à provisions, et enfin parce qu’ils avaient le teint pâle, alors que leurs homologues de l’Ouest avaient le visage coloré, voire bronzé.

 

Il régnait une atmosphère bon enfant. Les Wessis accueillaient les Ossis comme des cousins pauvres, soucieux de les aider à découvrir le pays de cocagne. Très vite fut mis en place « l’argent de bienvenue » (Begrüßungsgeld), d’un montant de 100 DM (soit 50 €), un beau billet bleu remis à chacun, mère, père et enfants, argent qui fut vite dépensé sur place et qui donna un coup de fouet au commerce local. Pour y avoir droit, les candidats devaient se rendre avec leur passeport dans une banque de l’Ouest qui leur remettait la monnaie de l’Ouest après avoir dûment tamponné une page du document. On s’aperçut plus tard que certains cousins avaient collé ensemble les pages comportant les tampons et avaient tenté leur chance pour profiter d’une deuxième distribution.

 

Il y eut bien quelques drames à ce propos. Certains enfants voulaient dépenser leur cadeau à leur manière, alors que les parents avaient prévu un tout autre usage. Il y eut donc maints pleurs et grincements de dents.

 

Les magasins les plus visités furent bizarrement les sex-shops, signe que les fantasmes des Ossis étaient tenaces, et nécessitaient l’utilisation d’instruments introuvables chez eux.

 

Le plaisir du début évolua assez vite vers un ras-le-bol général des Wessis, et la visite se transforma rapidement en invasion. Trop de gens à la fois bloquaient le passage des voitures et des piétons, les marchandises commençaient à manquer, les prix à s’envoler. Il était temps que les choses rentrent dans l’ordre, et chacun chez soi.

 

Bien sûr, plusieurs Wessis se rendirent à l’Est, avec un résultat comparable. En effet, les visiteurs venus de l’Ouest eurent tôt fait de se rendre compte des prix ridicules du pain et de la viande, que le gouvernement de RDA maintenait artificiellement à un faible niveau pour ne pas provoquer de révoltes. Les achats furent massifs, et le principe de l’offre qui diminuait face à la demande qui grandissait fit rapidement grimper les prix, et le mécontentement du petit peuple de l’Est.

 

Mais le 9 novembre 1989, on n’en était pas encore là. Les cousins germains (il fallait bien la faire, celle-là) étaient tout à la joie des retrouvailles, et la joie et l’émotion étaient palpables et communicatives. Il n’y avait pas besoin d’être Allemand de naissance pour ressentir qu’un peuple se retrouvait, et que la dimension historique ne se révélerait que plus tard.

Mais, me direz-vous, comment avait-on pu en arriver à construire un tel mur ?


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6 réactions à cet article    


  • ARMINIUS ARMINIUS 7 novembre 2017 18:08

    Très intéresssant, surtout les ossis qui remontaient le courant pour acheter viande et pain subventionnés ! les mêmes demanderont un peu plus tard une reconstruction du mur... en plus haut !


    • ARMINIUS ARMINIUS 7 novembre 2017 18:09

      Pardon pas les ossis les wessis.


      • Armelle Armelle 8 novembre 2017 10:14

        Merci l’auteur
        Un agréable instant de lecture, qui m’a rappelé les innombrables et intenses récits de mon amie ayant vécu à l’est jusqu’à ses 25 ans et qui dans la saga des grandes dates, me font relativiser quant à l’importance de la révolution Française...


        • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 9 novembre 2017 15:23

          Aujourd’hui : NUIT DE CRISTAL. 79 ans. De 1938 à 1989. 1979 : cet instant-la. Douglas Kennedy.


          • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 9 novembre 2017 15:24

            DE 1938 à 1989 : 51 années.


            • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 9 novembre 2017 15:28

              Dans le Maine, de nos jours, et à Berlin en 1984.
              Écrivain new-yorkais d’une cinquantaine d’années, Thomas Nesbitt reçoit à quelques jours d’intervalle deux missives qui bouleversent sa vie : les papiers du divorce d’avec son épouse, Jan, à laquelle il est resté marié plus de vingt ans, et un carnet de notes en provenance d’Allemagne envoyé par un certain Johannes Dussmann. Ce dernier est le fils d’une Est-Allemande prénommée Petra dont Thomas est tombé fou amoureux, il y a vingt-cinq ans.
              Berlin, 1984. Parti à Berlin pour écrire un récit de voyage, Thomas arrondit ses fins de mois en travaillant pour Radio Liberty, la radio de propagande américaine. C’est là qu’il rencontre Petra, sa traductrice. Entre l’Américain allergique à toute forme d’engagement et l’Allemande de l’Est récemment passée à l’Ouest, c’est le coup de foudre, intense, total, dévastateur. Thomas va peu à peu découvrir l’histoire dramatique de Petra : son mariage avec un intellectuel provocateur, la naissance de leur fils, Johannes, la mort suspecte du mari, sa propre arrestation par la Stasi, son échange avec des espions est-allemands, son passage à l’Ouest, hélas, sans Johannes. Thomas est bouleversé. Rien désormais ne semble pouvoir séparer les deux amants. 
              Mais dans le Berlin de 1984, rien n’est simple et même les personnes en qui vous pensez avoir le plus confiance peuvent vous trahir…

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