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Accueil du site > Tribune Libre > Shannon Lee : Quentin Tarantino déteste-t-il Bruce Lee, ou fait-il semblant (...)

Shannon Lee : Quentin Tarantino déteste-t-il Bruce Lee, ou fait-il semblant pour mieux vendre ses livres ?

Alors que le réalisateur fait la promotion de l’adaptation sous forme de roman du film de 2019 Il était une fois à Hollywood, qui a été critiqué pour une scène représentant Bruce Lee, la fille de l'artiste martial répond aux commentaires de Tarantino durant son interview avec Joe Rogan.

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Mike Stone, James Coburn, Chuck Norris et Bruce Lee

Source : The Hollywood Reporter, le 2 juillet 2021

Traduction : Salah Lamrani

Alors que Quentin Tarantino est en pleine tournée médiatique pour promouvoir la parution de sa novélisation du film de 2019 Il était une fois à Hollywood, le réalisateur a fait étape sur le podcast Spotify de Joe Rogan. Durant cette interview du 29 juin, Tarantino a été interrogé sur les critiques concernant la représentation de Bruce Lee dans le film – en particulier, une scène de combat dans laquelle le personnage de Brad Pitt, Cliff, bat à plate couture le personnage de Bruce Lee, interprété par Mike Moh. Tarantino a déclaré à Rogan : « Je peux comprendre que sa fille ait un problème avec ça – c'est son p****n de père, je comprends », avant de balayer rapidement les critiques exprimées par d’autres.

Shannon Lee, la fille de Bruce Lee, faisait partie de ceux qui s'étaient exprimés sur la scène au moment de la sortie du film. Et en réponse à notre demande de réaction aux remarques de Tarantino à Rogan, elle a écrit la colonne ci-dessous concernant la peinture des personnages de la scène par le réalisateur et d'autres commentaires sur le véritable Bruce Lee.

Pourquoi Quentin Tarantino parle-t-il comme s'il connaissait Bruce Lee et le détestait ? Cela semble étrange étant donné qu'il n'a jamais rencontré Bruce Lee, n'est-ce pas ? Sans oublier que dans Kill Bill, M. Tarantino a volontiers habillé la mariée d’une imitation de la combinaison jaune de mon père [dans le film Le Jeu de la Mort], et vêtu les « 88 fous » de masques et de tenues de style Kato [personnage de Bruce Lee dans Le Frelon Vert], que beaucoup ont considéré comme une lettre d'amour à Bruce Lee. Mais les lettres d'amour s'adressent généralement au destinataire par son nom, et d'après ce que j'ai pu observer à l'époque, de manière intéressante, M. Tarantino essayait alors autant que possible d'éviter de prononcer le nom de Bruce Lee.

Si seulement il enlevait le nom de Bruce Lee de ses lèvres maintenant…

Vous pouvez imaginer qu’à présent, je suis habituée à ce que les gens ne voient qu'une facette de mon père et qu'ils la transforment en caricature. Cela a commencé peu de temps après son décès, pour ne jamais s’arrêter. Mais généralement, quelque part dans cette caricature se trouve une sorte de pépite d'amour pour l'homme et son œuvre. Ce n'est pas le cas avec M. Tarantino.

Comme vous le savez déjà, la représentation de Bruce Lee par M. Tarantino dans Il était une fois à Hollywood, à mon avis, était inexacte et inutile pour le moins. (Je vous prie de ne pas blâmer l'acteur Mike Moh. Il a fait ce qu'il a pu avec ce qu'on lui a donné.) Et bien que je sois reconnaissante à M. Tarantino d'avoir si généreusement reconnu à Joe Rogan que je puisse avoir mes propres sentiments à propos de la manière dont il a représenté mon père, je suis également reconnaissante d'avoir l'opportunité d'exprimer ceci : j'en ai vraiment marre que des hommes blancs d’Hollywood essaient de me dire qui était Bruce Lee.

Je n’en peux plus d'entendre des hommes blancs d’Hollywood dire qu'il était un connard arrogant alors qu'ils n'ont aucune idée et ne peuvent pas même imaginer ce qui était requis pour qu’un homme chinois ayant (Dieu nous en préserve) un accent puisse obtenir du travail dans les années 1960 et 1970 à Hollywood, ou pour essayer d'y exprimer une opinion sur un plateau lorsqu’on était perçu comme un étranger et une personne de couleur. J'en ai marre que des hommes blancs d'Hollywood confondent sa confiance, sa passion et ses compétences avec de l'hubris et trouvent donc nécessaire de le marginaliser, lui et ses contributions. J'en ai marre que des hommes blancs d'Hollywood trouvent trop difficile de croire que Bruce Lee aurait pu être vraiment bon dans ce qu'il faisait et peut-être même qu’il ait su le faire mieux qu'eux.

J’en ai marre d'entendre des hommes blancs d’Hollywood dire qu'il n'était pas vraiment un artiste martial et qu'il n’en faisait que dans les films. Mon père vivait et respirait les arts martiaux. Il enseignait les arts martiaux, écrivait sur les arts martiaux, a créé son propre art martial, a révolutionné l'entraînement aux arts martiaux et refusait de participer à des tournois d'arts martiaux parce qu'il pensait que le combat devait être « réel » [même le championnat du monde de karaté était « sans contact » à son époque, ce qu’il a contribué à faire évoluer]. Personne ne pouvait être comparé à lui en tant qu'artiste martial. Et je ne pense pas qu'il soit exagéré de dire que personne ne pouvait être comparé à lui en tant qu'artiste martial au cinéma non plus.

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J'en ai marre que des hommes blancs d'Hollywood notent à peine en bas de page l'impact qu'il a eu sur le genre du film d'action et la chorégraphie de combat, ou la prolifération des arts martiaux et l'intérêt pour ceux-ci qu'il a suscités dans le monde, ou le nombre de personnes et de communautés qu'il continue d'inspirer et de toucher avec ses performances, sa philosophie, ses enseignements et ses pratiques, tout en minimisant avec désinvolture la manière dont ses accomplissements ont remonté le moral et sont devenues une source de fierté pour les Américains d'origine asiatique, les communautés de couleur et les peuples du monde entier, et comment il avait accompli tout cela à l'âge de 32 ans.

Et tant qu'on y est, j'en ai marre qu'on me dise qu'il n'était pas Américain (il est né à San Francisco), qu'il n'était pas vraiment l’ami de James Coburn, qu'il n'était pas correct avec les cascadeurs, qu'il défiait constamment les gens au combat sur les plateaux de tournage, que ma mère aurait dit dans son livre que mon père croyait qu'il pouvait battre Muhammad Ali (ce n'est pas vrai) [Tarantino prétend que Linda Lee Caldwell, la veuve de Bruce Lee, l'affirme dans sa biographie, mais l'extrait en question rapporte simplement le propos d'un critique selon lequel « Ceux qui regardaient Bruce Lee seraient prêts à parier qu'il mettrait Cassius Clay K.O. »], que tout ce qu'il voulait était d'être célèbre, et bien plus encore.

Jackie Chan, cascadeur de métier, raconte comment Bruce Lee s’est humblement excusé auprès de lui en le prenant dans ses bras après une scène de combat, croyant (à tort) lui avoir fait mal, et prenant de ses nouvelles toute la journée. Dans cette autre vidéo, il raconte qu’il était toujours très chaleureux et cordial avec les cascadeurs.

Et bien sûr, cela ne s'applique pas à tous les hommes blancs d'Hollywood ; j'ai travaillé avec des collaborateurs et des partenaires vraiment merveilleux. Mais j'en ai rencontré assez au fil des ans (et pas seulement à Hollywood) qui prétendaient m’expliquer avec condescendance qui était Bruce Lee et utilisaient Bruce Lee quand et comme cela leur convient sans reconnaître son humanité, son influence ou sa famille dans le processus, au point qu'une sorte de schéma récurrent émergeait. Je ne dis pas que personne n'est autorisé à avoir une opinion négative de Bruce Lee. Je dis que votre opinion peut être teintée par des préjugés personnels ou culturels, et qu'il y a un schéma récurrent. Remarquez simplement le schéma [de pensée] chez toutes les personnes que M. Tarantino cite dans le dossier qu'il monte contre mon père. Je dis ça, je dis rien…

Et je comprends qu'il soit mort quand j'avais 4 ans, mais je suis quand même l'une des rares personnes sur cette planète autre que ma mère qui a rencontré et parlé avec presque tous ceux qui l'ont jamais connu (les admirateurs comme les détracteurs), qui a lu ses nombreux écrits sur toutes sortes de sujets, qui a lu ses agendas personnels et sa bibliothèque, qui s'est entraînée au Jeet Kune Do, qui a des souvenirs d'enfance de lui, et qui sait ce que c'était que d'être aimée par lui. Je pense que je suis plus une autorité sur Bruce Lee à ce stade que la plupart des gens, sans parler du fait que j'ai pris soin de son héritage au cours des 21 dernières années.

 

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Écoutez, je comprends ce que M. Tarantino essayait de faire. Vraiment. Cliff Booth est tellement un dur à cuire et un tueur qu'il peut éclater Bruce Lee. Ca donne une densité au personnage. Je comprends. Je pense juste qu'il aurait pu le faire tellement mieux. Mais au lieu de cela, la scène qu'il a créée n'était qu'une démolition sans intérêt de Bruce Lee, complètement inutile. C'était l’Hollywood blanc qui traitait Bruce Lee comme, eh bien, l’Hollywood blanc de son époque l’avait traité – comme un stéréotype superflu. Mais c'était le dispositif créatif que M. Tarantino a choisi, a-t-il d'abord prétendu, bien qu'il semble maintenant affirmer qu'il s'agit en fait d'une représentation précise de Bruce Lee et que c'est ce qui se serait passé si Cliff Booth (un personnage fictif) et le vrai Bruce Lee (s'il était un artiste martial médiocre et arrogant) s'étaient affrontés. Quoiiiiii ?

Le fait que M. Tarantino épouse la croyance que mon père aurait pu être facilement piégé par un personnage fictif et ne serait vraiment une menace que dans un cadre de compétition comme Madison Square Garden [où on peut notamment voir des spectacles de cirque et de catch] en dit long sur tout ce qu'il ne sait pas sur Bruce Lee et le Jeet Kune Do. Mais assez de dent pour dent.

En conclusion, à un moment où les Américains d'origine asiatique sont physiquement attaqués, invités à « rentrer chez eux » parce qu'ils sont considérés comme non Américains et diabolisés pour quelque chose qui n'a rien à voir avec eux [le Covid-19], je me sens poussée à suggérer que les attaques continues de M. Tarantino, ses dénaturations et fausses représentations d'un membre pionnier et innovant de notre communauté américaine d'origine asiatique, en ce moment, ne sont pas les bienvenues.

Tarantino, vous n'êtes pas obligé d'aimer Bruce Lee. Je me fiche vraiment que vous l'aimiez ou pas. Vous avez réalisé votre film et maintenant, clairement, vous faites la promotion d'un livre. Mais dans l'intérêt de respecter d'autres cultures et expériences que vous ne comprenez peut-être pas, je vous encourage à cesser vos commentaires sur Bruce Lee et à reconsidérer l'impact de vos paroles dans un monde qui n'a pas besoin de plus de conflits et de moins de héros culturels.

Sous le soleil, sous les cieux, nous sommes une seule famille, M. Tarantino, et je pense qu'il est temps pour nous deux de passer à autre chose.

Shannon Lee

Voir également : Bruce Lee moqué par Tarantino : la vérité derrière un incident de plateau


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2 réactions à cet article    


  • adeline 2 août 16:29

    C’est bien, mais vous allez écrire cet article tous les 2 ans ?


    • Tesseract Tesseract 3 août 12:04

      Bof, les histoires de Mlle Lee avec Tarentino, tempête dans un verre d’eau.

      Il reste que Bruce Lee était un excellent pugiliste et un acteur valable.

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Salah Lamrani


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