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Accueil du site > Tribune Libre > Si c’est toi qui t’en vas

Si c’est toi qui t’en vas

Si c’est toi qui t’en vas la première, amie de toujours, perle de mes onze ans qui illumina mon monde de ton enfance algérienne racontée sur la mienne grise égale, monocorde, si c’est toi qui t’en allais avant moi, vidant le monde de ces fibres vibrantes, attaches d’enfance, de ces choses que l’on oublie parfois mais qui nous tiennent droit et qui nous tirent les larmes quand on y replonge, les larmes douces d’un paradis perdu. Des images qui s’enchaînent sur un étang gelé où nous faisions semblant de patiner, ou les pieds dans l’eau d’une rivière au printemps où tu me montrais les vairons, me parlant en savante de la vie des poissons ; les copains, notre bande, tes déboires à l’école, tes chagrins jamais dits de la guerre que vous aviez fuie. Sauf ton chat abandonné et ton ami-fiancé que le sort t’a contraint de laisser. Tu avais dix ans.

Je suis venue après pour combler ce trou laissé au soleil, tu étais là voisine pour m’apprendre que la vie ne serait pas toujours vide.

Nous chantions, bien, souviens-toi belle Espagnole, Brasilia, foulant le sable ou sautant les rochers, sur les plages d’Espagne où tes parents m’emmenaient :

C’est curieux comme les liens lointains essentiels ne sont pas toujours à l’orée de notre éveil, acquis, définitifs sans doutes, on ne les ménage pas juste parce que l’on sait que rien de les défera. La vie l’amour les enfants les épreuves et cette amitié-là enfouie derrière tout ça sans jamais cependant se perdre, et qui refait surface parfois au gré d’on ne sait quoi.

Tu fus amante aimée, ou éconduite, je fus de même à ma façon sans que jamais nous n’en parlions, j’avais le secret et tu étais secrète mais nous étions là l’une pour l’autre dans les moments de deuil ou d’abandon. Jamais il ne nous est venu à l’idée de nous décrire ou de nous exposer, nous étions l’une à l’autre des opposées qui se complètent et que les mots encombrent. J’étais déjà sûrement plus bavarde que toi à fouiller les maux sans mettre les bons mots, et nous avons su bien après l’une et l’autre que bien des choses nous avaient échappé.

Un lien comme une racine qui nous a fait grandir mais pas un point d’ancre dans nos dérives ou nos misères, pas de confidence ou d’attente, juste un tronc commun. L’amitié n’est pas bavardage, elle ne l’était pas pour nous, nous échangions comme on s’agrippe aux branches pour grimper encore plus haut sans jamais se complaire. Tu es toujours neuve à mes yeux et je ne peux pas dire je sais tout d’elle, et pourtant j’en réponds. À se comprendre, à s’écouter mine de rien, un jour comme je pleurais tu m’as dit, mais… c’est dur ce que tu vis. Et toute ta chaleur m’a inondée, tu étais loin, j’avais ta voix dans mon oreille, et en un instant tu m’as revivifiée. Je t’ai soignée, tu m’as guérie sans que rien de plus ne soit dit. Il n’y a jamais eu l’ombre d’une amorce de jugement, de conseil, on se remettait d’aplomb juste à s’entendre.

Tu es le témoin que j’existe et je suis le repos de toutes tes interrogations, mais je ne te cherche pas, et tu ne me quêtes pas, tu me surprends, toujours neuve, et je t’ancre, si vieille. Comme une parole qui t’apaiserait, je suis une voix de sagesse, comme un nuage qui m’envolerait, tu es une voie de justesse. Tes évidences me déroutent et comme par enchantement j’en fuis mes doutes.

Et souvent nous nageons ensemble dans les eaux douces et calmes de l’amour du monde et des bêtes.

Tu dis fort ce que je pense fort mais par de vieux rouages forgés à notre insu, je freine. Tu peux mettre des mots simples sur ce que je ne peux m’avouer et rendre à l’évidence des atermoiements.

Et comme tu sais que je te comprends avant que tu t’exprimes, tu te fies à mes diagnostiques.

Si tu partais avant moi, je ne suis pas sûre que tronc coupé je puisse encore faire des feuilles ; fonctionner, sûrement, tant que le cœur balance ses rythmes, et ça ne serait pas conscient le pour quoi faire ; si je partais avant toi, tronc coupé, tu resterais l’essence de ta famille mais… te manquerait l’ancrage, entre l’avant que tu veux occulter et le demain que tu ne voudras plus espérer.

C’est une chanson que tu m’as donnée à voir, frissons et larmes :


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7 réactions à cet article    


  • J’ai eu sept amies qui s’appelaient Anne. tant aimées et qui toutes sont parties avant moi. En souvenir d’elles : Anne Fe. Anne G, Anne D, Anne S. Anne R. Anne Fa, Anne M.


    • Paul Leleu 7 février 22:00

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.


      Par contre, la « chanson » n’est pas de David Gilmour ... il s’agit juste d’un air d’opéra de Georges Bizet... il s’agit de la Romance de Nadir dans Les Pêcheurs de Perles 

      très belle interprétation du ténor soviétique Serguei Lemeshev : https://www.youtube.com/watch?v=9Vb8PdrQsyQ

      Mais sinon, bien à vous... 

    • oncle archibald 7 février 15:43

      @ Alinea : je vais me répéter, peu importe.

      Vous prétendez que vous ne sauriez le dire, mais vous le dites si bien ! Merci pour cette si belle description de l’amitié. Une amitié vraie, pas seulement un copinage.


      • nono le simplet nono le simplet 8 février 03:34

        je reste muet, les yeux humides


        • philippe baron-abrioux 8 février 07:52


           Bonjour Alinea ,

           juste un immense MERCI !

           P.B.A


          • Ratatouille Ratatouille 8 février 21:45

             La souffrance à ses limites ,pouvoir en parler c’est déjà un luxe ,en faire des chansons, des poésies,des écrits ,une forme de sublimation ,peut être.L ’émotionnelle tue ,je passe mon tour,j’ai deux ou trois connerie à finir et quelque bocs à vider.
            Nul n’est tenu à l’insupportable


            • alinea alinea 8 février 22:16

              @Ratatouille
               ?
              quelle souffrance ?
              qu’est-ce qui échappe à « l’émotionnel » ?
              Qu’est-ce qui est insupportable ?
              enfin, je veux dire : dans l’article.

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