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Accueil du site > Tribune Libre > Sigmund Freud : Aux innocents les mains pleines !

Sigmund Freud : Aux innocents les mains pleines !

Nous voici au matin du 14 mai 1889. Sigmund Freud est aussi décontenancé qu’il est possible de l’être. Il a bien compris qu’avec ses petites histoires, madame Emmy von N… le promène dans un circuit terriblement étroit où lui-même n’est plus qu’un jouet. Il va donc tenter d’imposer un horizon un peu plus large…

« Pendant l’hypnose, je lui demande si elle serait déjà capable de se conduire parmi les humains ou si la peur prévaudrait encore. Elle pense que le fait de sentir quelqu’un derrière elle ou trop près lui serait pénible, et raconte à ce propos certains cas de surprises désagréables provoquées par des personnes surgissant subitement. » (page 913 du PDF)

Tout ce qu’elle énumère ensuite est sans doute très intéressant… dans le cadre des habituelles plaintes… et rien que dans ce cadre-là…
«  Mais il est facile de comprendre que cette peur des gens provient surtout des persécutions auxquelles elle fut en butte après la mort de son mari. » (Idem, page 913)

Et nous savons que cela était allé assez loin… et qu’en 1889, Freud aurait pu n’en jamais finir avec ceci, cela, et encore ceci et cela… Mais il y a, à cet endroit du compte rendu du cas Emmy von N…, une nouvelle note tardive qui va nous permettre de voir de quel oeil le futur créateur de la psychanalyse a observé toutes ces histoires au moment où il a eu à en préparer la publication dans les Etudes sur l’hystérie (1895) :
« J’étais alors enclin à attribuer à tous les symptômes d’une hystérie une origine psychique. Aujourd’hui je qualifierais de névrotique les tendances à l’angoisse de cette femme qui vivait dans la continence (névrose d’angoisse).  » (Idem, page 913)

Ce qui veut dire que, dans l’actualité même de la vie de cette femme encore assez jeune, quelque chose de très présent et de très actif se manifestait qui n’était absolument pas du ressort de quelques histoires anciennes… Celles-ci ne servaient qu’à le masquer…

Certainement, nous nous garderons d’anticiper sur ce que la réflexion rétrospective de Sigmund Freud manifeste dans cette note… Nous restons avec lui sur le chemin qui ne fait que nous mener peu à peu vers les sources de la psychanalyse… Quant à cette question de continence et de névrose d’angoisse : motus et bouche cousue.

15 mai 1889 :
« Pendant le massage que je pratique aujourd’hui après plusieurs jours d’interruption, elle me raconte certaines histoires sans lien entre elles, mais qui, pourtant, pourraient être vraies. Celle, par exemple, d’un crapaud trouvé dans une cave, d’une mère excentrique qui soignait son enfant idiote d’une façon très originale, d’une femme devenue mélancolique qu’on avait enfermée dans un asile. » (Idem, page 915)

Nous constatons que Sigmund Freud ne paraît plus en être à distinguer le vrai du faux… si jamais même cela lui sera vraiment venu à l’esprit un jour. Il a compris que madame Emmy von N… le promène (d’une façon ou d’une autre), mais que c’est aussi que quelque chose la promène elle-même… sans qu’elle puisse vraiment – c’est-à-dire : en vérité – savoir quoi… Une chose est sûre : de ce manège, elle ne s’en trouve pas mal…
« Après s’être soulagée par ces récits, elle devient très gaie, parle de l’existence qu’elle mène dans ses terres, des belles relations qu’elle entretient avec des hommes éminents habitant les provinces baltiques et l’Allemagne du Nord ; il me semble alors difficile de concilier cette abondance d’occupations, avec l’idée d’une femme aussi nerveuse. » (Idem, page 915)

Autrement dit : il doit y avoir un lézard quelque part… et, quittant le registre de la dérive verbale qui fait tellement de bien à sa patiente, il la reconduit à ses angoisses :
«  Je lui demande donc, pendant l’hypnose, pourquoi elle s’est montrée aussi agitée ce matin et, au lieu de parler de ses craintes relatives à l’ascenseur, elle me dit avoir eu peur de voir ses règles revenir à nouveau et empêcher les massages.  » (Idem, pages 915-916)

Or, à cet endroit, c’est une note de quatre ou cinq pages des Etudes sur l’hystérie qui nous tombe dessus ! Manifestement, Sigmund Freud y place un « eurêka ! » qui vient solder l’essentiel des avanies qui, depuis quelques jours, lui étaient venues de madame Emmy von N…

Suivons-le :
« […] en se réveillant le matin, elle s’était sentie anxieuse, et pour donner un motif à ce malaise, s’était jetée sur la première représentation d’angoisse venue. » (Idem, page 916)

Autrement dit : ne connaissant pas le motif de son malaise (ou ne voulant pas le connaître), elle en avait, en quelque sorte, inventé un, ou elle l’avait pris ailleurs… Ici, Freud avait pu faire les vérifications nécessaires :
« Elle ne découvrit pas dans son conscient le motif véritable de son angoisse, et ne me le révéla – cela sans la moindre hésitation – que lorsque je l’interrogeai pendant l’hypnose.  » (Idem, page 916)

Nous constatons que l’hypnose permet effectivement de passer par-delà ce qui se trouve dans le conscient… ou par-delà les barrières qui interdiraient au sujet de voir ceci ou cela dans son conscient. Tout tourne donc autour de la question de l’angoisse dont il s’agit de se rendre maître, cette angoisse étant ici présentée comme consciente… Ici, l’analyse de Sigmund Freud se déploie – avec quelques années de retard sur l’expérimentation qu’il avait pu en faire auprès d’Emmy von N…  :
« Il semble exister un besoin de procurer aux phénomènes psychiques dont on devient conscient un lien causal avec d’autres éléments conscients. Là où la véritable raison échappe aux perceptions du conscient, le malade n’hésite pas à en chercher une autre à laquelle il croit lui-même, bien qu’elle soit fausse. » (Idem, page 916)

Désormais la question se pose de ce que c’est qu’être conscient pour un phénomène psychique… De même que se pose la question de ce que peut être une croyance touchant la congruence d’un événement extérieur avec une nécessité psychique… Sigmund Freud s’y avance – à pas de loup -, mais il s’y avance :
« Il est clair qu’une scission dans le contenu du conscient doit favoriser au plus haut degré de pareils liens causaux fictifs.  » (Idem, page 916)

C’est que, quoi qu’il y ait à penser du cas Emmy von N… et des errances de celui qui a eu à en connaître :
« Je désire m’appesantir un peu plus longuement sur l’exemple précité de fausse connexion, parce qu’à plus d’un égard il peut être considéré comme un prototype. » (Idem, page 916)

Aux innocents les mains pleines !

NB. Pour comprendre dans quel contexte politique de fond se situe ce travail inscrit dans la problématique générale de l'amour courtois...
https://freudlacanpsy.wordpress.com/a-propos/


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