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Sigmund Freud emporté malgré lui sur le char de madame Emmy von N…

À propos de la séance d’hypnose du 11 mai 1889 au soir, Sigmund Freud avait écrit :
« Remarquant qu’au cours de ces récits elle bégaye, malgré tout, de temps en temps, je lui demande d’où provient ce bégaiement. Pas de réponse. « vous n’en savez rien ? » – « non. » – « et pourquoi ? » – « pourquoi ? Parce que ça ne m’est pas permis » (elle prononce ces paroles avec vivacité et une nuance de contrariété). Je crois voir dans cette déclaration un succès de la suggestion, mais elle exprime le désir de sortir de l’hypnose et j’y consens. » (page 909 du PDF)

Nous avons gardé à l’esprit que Freud croyait en avoir fini depuis la veille avec ces bégaiements après avoir supprimé, pour Emmy von N…, le souvenir d’une scène d’emballement de chevaux sous l’orage. Et tandis que les troubles de la parole reviennent (« malgré tout  »), il se rassure sur la force de son intervention en lui attribuant le mérite d’avoir tout au moins frappé l’aptitude de sa patiente à revenir sur le questionnement d’origine… Pour notre part, nous constatons que c’est elle qui en profite pour prendre le mors aux dents… et sortir de cette séance-là d’hypnose…

Une note ultérieure fait cependant paraître le thérapeute revêtu de toute l’humilité nécessaire, et faisant l’aveu de ce que madame Emmy von N… en était venue effectivement à se jouer de lui :
« Je ne compris cette petite scène que le jour suivant. Sa nature récalcitrante qui se cabrait, à l’état de veille, comme pendant l’hypnose, devant toute contrainte, s’était irritée de me voir considérer son récit comme terminé et d’avoir interrompu ce dernier par ma suggestion concluante. J’ai eu bien d’autres preuves du fait que dans son conscient hypnotique, elle contrôlait mon travail. » (Idem, page 910)

La séance du lendemain, 12 mai, montre que, désormais, Emmy von N… est décidée à tenir le terrain… Alors que Freud évoque d’éventuels liens entre les hallucinations mettant en scène des animaux sauvages et les douleurs gastriques qui lui arrivent d’éprouver, sa patiente ne se fait pas faute de l’obliger à ravaler sa salive :
« Elle me dit alors, d’un ton très bourru, qu’il ne faut pas lui demander toujours d’où provient ceci ou cela mais la laisser raconter ce qu’elle a à dire. » (Idem, page 911)

Immédiatement, il fait amende honorable, et se voit livrer très libéralement ce qu’il n’a pas été capable de voir venir en temps voulu :
« J’y consens et elle poursuit sans préambule : « quand ils l’ont emporté, je n’ai pas pu croire qu’il était mort » (la voilà donc qui reparle de son mari, et je découvre maintenant que sa mauvaise humeur était due au fait qu’elle n’avait pas achevé cette histoire).  » (Idem, page 911)

Désormais, c’est donc Emmy N… qui mène le bal, et nous allons voir qu’elle s’y entend parfaitement :
« Ensuite, elle s’était dit que si son bébé ne l’avait retenue au lit, elle aurait pu soigner son époux, et alors, pendant trois ans, elle avait détesté cette enfant.  »

A moins qu’elle n’éprouve un certain sentiment de culpabilité… dont nous allons voir qu’il ne pouvait pas du tout servir à impliquer le nouveau-né…
«  La mort de son mari n’avait été suivie que de tourments et de tracas. La famille du mari qui s’était toujours opposée au mariage et s’était irritée de leur bonheur, insinuait maintenant qu’il avait été empoisonné par sa femme et voulait exiger une enquête. Par l’intermédiaire d’un abominable homme d’affaire marron, cette famille lui avait intenté toutes sortes de procès.  » (Idem, page 911)

Certainement, nous avons ici quitté la problématique de fond des différents symptômes hystériques, pour nous laisser emporter par ce qui n’est plus qu’un discours courant (disque ourcourant…) qui perd toute ponctuation véritable. Sigmund Freud y produit d’ailleurs lui aussi sa petite ritournelle :
« Après les paroles apaisantes que je prononce à la suite de ce récit, elle se déclare soulagée. » (Idem, page 911)

Quant à Emmy von N…, elle sait désormais qu’elle ne risque plus rien… Ainsi, le lendemain 13 mai, peut-elle, dès l’abord, deviser très gentiment avec son visiteur :
« […] elle est de bonne humeur, bien disposée et me traite depuis hier avec une considération particulière, me demandant mon opinion sur les choses les plus diverses qui lui semblent importantes […]. » (Idem, page 911)

Et quand vient le moment de la séance d’hypnose, elle s’aventure dans une direction où elle sait que Freud ne sera pas plus en mesure de la suivre qu’il ne l’a été jusque-là… Regardons cela de plus près :
« Hier soir, elle a soudain compris pour quelle raison les petits animaux qu’elle voyait prenaient des proportions gigantesques. C’est pendant un spectacle donné au théâtre de D… que cela lui était arrivé pour la première fois. Il y avait sur la scène un énorme lézard. Ce souvenir, hier soir, l’avait excessivement troublée. » (Idem, page 912)

Comme d’habitude, c’est seulement dans une note ultérieurement ajoutée que Freud pourra en convenir (et c’est le troisième chant du coq…) :
« Le souvenir du grand lézard n’avait assumé une telle importance que par sa coïncidence avec un état affectif important sous l’empire duquel elle devait se trouver lors de la représentation. Mais, dans le traitement de cette malade, comme je l’ai avoué, je me suis fréquemment contenté de données superficielles, sans chercher à les approfondir, comme c’est le cas ici.  » (Idem, page 912)

Cependant qu’une autre pseudo-victoire part maintenant en que-nouille – celle que le psychothérapeute d’occasion avait cru remporter sur un autre symptôme :
« Si le claquement de langue a réapparu, c’est parce qu’elle a souffert hier de douleurs dans le bas-ventre, et qu’elle s’est efforcée de ne pas révéler celles-ci par ses soupirs. Elle ignore entièrement la véritable cause de ce claquement. » (Idem, page 912)

Autant de déboires que le grand Sigmund Freud ne se résoudra certainement pas à perdre de vue : la gifle avait été trop cuisante, et, en l’inscrivant dans les Etudes sur l’hystérie, il avait eu le courage d’en rendre la cicatrice publique, façon de s’appeler lui-même à un « bon entendeur, salut ! » du plus bel effet.

NB. Pour comprendre dans quel contexte politique de fond se situe ce travail inscrit dans la problématique générale de l'amour courtois...
https://freudlacanpsy.wordpress.com/a-propos/


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1 réactions à cet article    


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 3 février 2018 12:01

     Mettre en parallèle avec sa « correspondance » avec Yvette GUILBERT, morte ce jour,....

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