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The Square, un film de Ruben Östlund

The Square de Ruben Ostlund - (2017) - Film - Drame, Comédie dramatique - L'essentiel - Télérama.fr

Par Guillemette Odicino ;Samuel Douhaire POUR La Palme d'or de cette année risque de faire naître bien des débats houleux dans les dîners en ville. Ce genre de dîners, justement, qui sont le lo...

http://www.telerama.fr/cinema/films/the-square,516813.php

The Square, un film de Ruben Östlund avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West, Terry Notary, Palme d'Or Festival de Cannes 2017

"Le Carré est un sanctuaire de confiance et de bienveillance. En son sein, nous avons les mêmes droits et les mêmes deveoirs." (inscription sur l'oeuvre d'art The Square)

Synopsis : 

"Christian est un père divorcé qui aime consacrer du temps à ses deux enfants. Conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain, il fait aussi partie de ces gens qui roulent en voiture électrique et soutiennent les grandes causes humanitaires. Il prépare sa prochaine exposition, intitulée "The Square", autour d’une installation incitant les visiteurs à l’altruisme et leur rappelant leur devoir à l’égard de leur prochain. Mais il est parfois difficile de vivre en accord avec ses valeurs : quand Christian se fait voler son téléphone portable, sa réaction ne l’honore guère… Au même moment, l’agence de communication du musée lance une campagne surprenante pour The Square : l’accueil est totalement inattendu et plonge Christian dans une crise existentielle..."

Note d'intention du réalisateur (extrait) :

"Christian a de nombreuses facettes : il tient des propos idéalistes mais agit en cynique, il est à la fois puissant et faible, etc. Tout comme moi, il est divorcé, père de deux enfants, travaille dans le secteur culturel et est très attaché aux questions existentielles et sociales soulevées par "Le Carré". Il est convaincu que celui-ci est une idée révolutionnaire et compte sur l'art pour faire réfléchir les gens. Mais en même temps, c'est sur le plan social un véritable caméléon, qui sait aussi jouer son rôle éminent dans l'institution et cerner les attentes des mécènes, visiteurs, artistes, etc. Christian se pose des questions auxquelles nous sommes tous confrontées : la prise de responsabilité, la confiance en l'autre, la fiabilité, ainsi que la conduite morale sur le plan individuel. Et lorsqu'il se trouve face à un dilemme, ses actes sont en contradiction avec les valeurs morales qu'il défend. Christian incarne un véritable paradoxe, comme la plupart d'entre nous."

Mon avis sur le film :

Un film tantôt horrifiant (la "performance" avec l'homme-gorille pendant le dîner de gala), tantôt hilarant sur la société contemporaine, la suédoise, comme la nôtre, son égoïsme et ses lâchetés sous ses grandes valeurs humanistes affichées, son culte de l'argent (dont le film montre qu'il a totalement pris possession d'un art contemporain de plus en plus dérisoire), ses vanités petites et grandes, ses inégalités matérielles et culturelles, sa violence réelle et symbolique... Le film m'a fait penser à la nouvelle d'Albert Camus, La Chute qui évoque en un long monologue la confession d'un "avocat généreux", un notable progressiste, comme le héros du film qui s'aperçoit un beau jour, à l'occasion d'un incident mineur (dans le film, le vol de son portable, de son portefeuille et de ses boutons de manchettes) qu'il n'est pas l'homme irréprochable qu'il croyait être et dont il prétendait donner l'image.

Quelques thèmes caractéristiques :

Les étrangers : ils sont omniprésents dans le film où ils constituent le contrepoint de la société "branchée" qui fréquente le musée d'art contemporain. Certains sont bien intégrés, comme le collaborateur du musée, spécialiste en informatique, qui aide Christian à récupérer son portefeuille et son portable ou la femme qui fait également partie de l'équipe et que Christian entraîne dans son délire. Le film montre aussi beaucoup de mendiants, le plus souvent étrangers, mais aussi suédois. Il évoque également l'existence d'un monde parallèle, peuplé de gens dont on ne voit pas les visages (seulement à la fin quand Christian essaye de retrouver le garçon qu'il a accusé à tort), celui des banlieues, un monde que Christian aurait continué à ignorer complètement sans le vol par ruse dont il est victime au début du film. Il y a une scène complètement surréaliste où le "héros" qui a perdu ses deux filles dans un grand magasin du centre de Stockholm, se lance à leur recherche après avoir confié ses sacs remplis d'achats coûteux à un mendiant musulman (on le voit se prosterner pour la prière) à qui il a refusé l'aumône.

Le ressentiment : Le film montre que sous les "valeurs" humanistes de la "sociale démocratie" couvent des comportements ancestraux beaucoup moins "sympathiques" : violence, peur, rejet, haine de l'autre, comme on le voit dans la scène du lynchage de l'homme-gorille par les participants au dîner de gala ou la réaction extravagante du "héros" au vol de son portefeuille, de son portable et des boutons de manchette "hérités de son grand-père". 

Le scandale : Le film montre aussi que le scandale fait partie intégrante de la "relance" du marché politique, culturel et médiatique. Les deux jeunes spécialistes en communication cherchent à attirer l'attention du public en diffusant un clip sur l'espace YouTube du musée où l'on voit une petite fille misérable de type suédois, serrant un chaton dans ses bras, qui s'aventure dans le Carré et qui explose sous les yeux des spectateurs. Accaparé par le vol de son portable, Christian n'assiste pas à la séance préparatoire et laisse les choses se faire. Au cours d'une conférence de presse réunie à la hâte, il présente ses excuses et annonce sa démission, mais les journalistes et les personnes présentes sont partagées : les uns reprochent au musée de s'en être pris aux personnes les plus fragiles de la société (les pauvres, les immigrés...), les autres d'affaiblir la démocratie en admettant qu'il y a des limites à la liberté d'expression.

Quel "message" les deux "communicants" ont-ils voulu faire passer ? Personne ne le sait vraiment, même pas eux. Leur seule intention était de créer le "buzz", de provoquer le maximum de visionnages de la vidéo en cassant l'image trop consensuelle de l'installation.

Le film montre qu'avec le primat de la "communication" sur le message, la notion de "sens" tend à disparaître, à l'instar de celle du "beau" (n'importe quel objet devient un objet d'art à partir du moment où vous l'exposez dans un musée, explique Christian, qui a bien retenu la leçon de Marcel Duchamp) et les notions de "bien" et de "vérité", au profit d'un relativisme des "valeurs" et des "opinions" dont chacun sait "qu'elles se valent toutes". 

Mais comme l'a dit Jean Cocteau, "il faut savoir jusqu'où on peut aller trop loin" et il y des choses avec lesquelles on ne plaisante pas : les interdits légaux, tels le viol ou l'assassinat et manifestement, dans les cas de la vidéo sur YouTube et de la "performance" de l'homme-gorille, les choses à chaque fois échappent à Christian et tournent au fiasco. En ce qui concerne la vidéo, ce n'est pas sa légalité qui est en cause, mais son effet négatif sur une grande partie de l'opinion publique et sur les riches donateurs qui menacent de ne plus mettre la main à la poche.

L'image de l'homme : Comme dans le film précédent du même réalisateur,Snow Therapy (2015), le film questionne le statut de l'homme dans la culture occidentale. Il montre que les comportements "machistes" restent profondément ancrés : Christian utilise le prestige que lui confère son statut social pour séduire la journaliste américaine et la considère comme une conquête sans lendemain, sans se préoccuper de ses sentiments. Mais il montre en même temps que le "mâle dominant" (caricaturé par l'homme-gorille) est cerné de toutes parts, comme Gulliver par les lilliputiens : par le jeune garçon qu'il a accusé à tort et qui vient lui réclamer des comptes en menaçant de "créer le chaos" dans son immeuble, par ses deux filles dont il n'arrive pas à répondre aux demandes (les choses s'arrangent un peu à la fin du film), par la journaliste américaine ou par l'idéologie du "politiquement correct".

Le divorce : Christian est séparé de sa femme et a la garde alternée de ses deux filles qui passent leur temps à se disputer. Le film suggère que la mésentente entre les deux préadolescentes reproduit en fait celle de leurs parents.

Le film lève un tabou en évoquant les éventuelles incidences négatives du divorce sur les enfants, une question généralement considérée comme "réactionnaire" ou simplement inopportune en Suède, aux Etats-Unis ou en France, où les "sitcoms" et les films grand public ne cessent de banaliser le divorce et de célébrer les vertus des "familles recomposées".

L'inhumanité : Le but (manqué) de l'installation "The Square" est d'attirer l'attention des gens sur l'inhumanité, l'égoïsme, l'indifférence et le manque de solidarité dans la société moderne. Cette inhumanité est soulignée à de nombreuses reprises dans le film et symbolisée par un plan séquence particulièrement angoissant sur les escalators du grand magasin où Christian a égaré ses filles et où il demande vainement de l'aide.

Le comique : tout ce qui précède pourrait laisser penser qu'il s'agit d'un oeuvre tragique et pessimiste. On est effectivement transi d'horreur au moment de la scène du gala, mais on rit aussi beaucoup dans ce film en raison de la cocasserie des situations et du décalage entre le personnage principal et la réalité. La morale du film n'est pas non plus complètement cynique. Le "héros" comprend qu'il a manqué de recul et qu'il a été poussé par des préjugés xénophobes et essaye de se racheter à la fin, même si sa démarche échoue. Le film peut être vu comme une incitation, à l'image du Square - le Carré s'étant transformé en écran - , à prendre des risques en dépassant ses peurs et ses préjugés.

 


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