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Accueil du site > Tribune Libre > Tous les Crétois ne sont pas des menteurs, mais Épiménide oui

Tous les Crétois ne sont pas des menteurs, mais Épiménide oui

 

Le Crétois Épiménide affirmait : « Tous les Crétois sont des menteurs. », ce qui était considéré par les philosophes antiques comme un paradoxe puisque cette affirmation échappait au principe de non-contradiction :

  • Soit Épiménide disait vrai, et alors il mentait (puisque c'était un Crétois), donc son affirmation était fausse (puisque tous les Crétois mentaient).
  • Soit, au contraire, Épiménide mentait en disant cela, et alors il existait au moins un Crétois qui disait la vérité, et donc son affirmation était fausse.

Pour résoudre la contradiction, Aristote considérait qu’on peut mentir en général, tout en disant la vérité sur un point particulier, et il formulait son raisonnement ainsi : « Je dis vrai en disant que je mens ». Du coup, la contradiction disparaissait. La vérité en question n'était plus absolue, mais relative à un contenu déterminé. On peut également résoudre le paradoxe en s’appuyant sur les résultats d’une évaluation ethnographique moderne démontrant scientifiquement que tous les Crétois ne sont pas des menteurs, ce qui permet d’affirmer qu’Épiménide, lui, en est un !

Pour les ténors du nouveau monde « en marche », ceux qui dénoncent les mensonges officiels sont les menteurs et les preuves des mensonges sont des « fake news ».

Dans ce combat contre la vérité, l’environnement médiatique joue un rôle déterminant, non pas en imposant une version unique comme dans les dystopies d’Huxley et Orwell, mais au contraire en mettant à la disposition des lecteurs et internautes une abondance de fictions, de contes de fées dépouillés des attributs trop voyants du merveilleux comme la baguette magique mais truffés d’une poudre de perlimpinpin plus discrète, des contes et légendes qui correspondent à leurs idées préconçues et les aident à avoir bonne conscience en rejetant les versions qu’ils n’ont pas envie de croire. Ces tendances s’accompagnent d’un assouplissement dans le ton et dans le contenu du discours des technocrates, élus ou adoubés par leurs mentors. 

Les politiciens ont toujours menti, ne serait-ce que par omission et par un recours aux diverses variantes de la langue des bois telles que le « politiquement correct » ou la « novlangue » empruntée à l’ « Oceania » de « 1984 », mais, encore récemment, les plus habiles évitaient les mensonges qui leur seraient préjudiciables s’ils étaient révélés comme tels. Aujourd’hui, il semblerait que le fait d’être pris en flagrant délit de mensonge n’entraîne plus ni poursuites ni sanctions. Les meilleurs tribuns sont capables de mentir sans vergogne avec un tel aplomb que même un archevêque entrainé leur donnerait le bon dieu sans confession. Mentir devient une performance et le mensonge un talent.

La vérité connait une crise profonde, mais le phénomène n’a pas commencé avec le locataire actuel de l’Elysée. Bayrou avait déjà fait remarquer qu’ « avec Sarkozy, plus c’est gros et mieux ça passe », et Hollande avait décroché le gros lot avec son fameux « mon ennemi, c’est la finance », une pépite à verser au patrimoine mondial de l’humanité à l’UNESCO. Ce n’est pas nouveau, mais ce qui scandalisait les naïfs il y a cinq ans parait banal aujourd’hui, et les courtisans ne font plus semblants de s’offusquer. Au contraire, ils se répandent en éloges devant les performances de la nouvelles génération et sont passés du « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » de Tartuffe au « Il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne » de Dom Juan. La séduction et la conquête succèdent à l’hypocrisie.

Le mal s’est aggravé insensiblement et ressemble de plus en plus à un syndrome d’immunodéficience, une maladie qui détruit ou affaiblit la capacité du corps à guérir et à inhiber les alertes. Le recours systématique aux « think tanks » et aux experts du mrketing politique pour savoir ce que le public a envie d’entendre affaiblit et détruit la vigilance intellectuelle et les capacité à discerner le vrai et le faux. Rien n’est plus doux que de croire ce que l’on a envie de croire. Et pendant que l’acteur fascine son public, les techniciens préparent en coulisse le « deus ex machiné ».

Pourtant, les symptômes de cette pathologie sont bien visibles dans les guerres politiques et culturelles, pour peu que le public mette les bonnes lunettes, et en fait, concernant la vérité, la plus grande menace ne vient pas des menteurs et des dirigeants eux-mêmes, mais de notre propre état de santé en la matière, de nos propres capacités à réagir à l’agression du virus qui nous endort : les mensonges sont confortables, comme la morphine ou les antidépresseurs.

Ce déficit croissant de la pensée critique a permis la mise en selle de menteurs de plus en plus adulés par des spectateurs avides de tours de prestidigitation et d’illusionnisme. Ils savent que c’est truqué, mais ils en redemandent quand ils éprouvent du plaisir au spectacle d’une féerie aux vertus narcotiques.

Si tous les Crétois ne sont pas des menteurs, Épiménide, lui, en est un, mais les citoyens ont envie de croire ce que dit Épiménide : il leur permet de s’endormir et de rêver.

 


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12 réactions à cet article    




      • JL JL 22 septembre 18:57
        « Comme ils ont en poche les clefs des prisons et qu’ils font métier de mentir Ils s’appellent les réalistes. » (Marcel Martinet)
         
        Marcel Martinet, né à Dijon le 22 août 1887, mort à Saumur le 18 février 1944, militant révolutionnaire socialiste et pacifiste et un écrivain prolétarien.

        • NEMO Gwynplaine 22 septembre 23:03

          @JL

          Merci pour cette belle citation.

          Pour être exact, il faut appeler un chat un chat et ne pas laisser penser que le mot « socialiste » avait à l’époque de Martinet le même sens qu’aujourd’hui. D’ailleurs, après le Congrès de Tours, il a adhéré au Parti Communiste et s’est vu confier la direction littéraire de L’Humanité qu’il n’a malheureusement pas pu assumer longtemps pour des raisons de santé et idéologiques. 

          Les mots évoluent et, si le mot « socialiste » s’est trouvé vidé de son contenu par les errements soviétiques d’un côté et la social-démocratie de l’autre pour ne plus être que le synonyme de « réformiste », le mot « prolétarien » ne veut plus rien dire du tout pour un locuteur francophone né en 2000 qui a l’age d’entrer en fac.

        • JL JL 23 septembre 08:39
          Gwynplaine
           
           ’’ si le mot « socialiste » s’est trouvé vidé de son contenu par les errements soviétiques d’un côté et la social-démocratie de l’autre ... ’’.
           
           En effet. Mais alors, pour être complet, il faut préciser que la démocratie libérale - un oxymore que je me plais à dénoncer -, aussi vrai que la mauvaise monnaie chasse la bonne, a chassé de l’espace médiatique, la social démocratie.
           
          « Le libéralisme économique préside tous les imaginaires » Edouard Glissant A ce sujet, il ne faut surtout pas rater cet article très actuel, riche en informations et analyses :
           
           Le rosanvallonisme, ce cauchemar qui n’en finit pas

        • NEMO Gwynplaine 23 septembre 09:12

          @JL

          D’accord avec le fond de votre remarque, mais pour pinailler, je reviens sur la qualification de la formule « démocratie libérale » en « oxymore ».

          Un oxymore associe deux termes (un nom et un adjectif) que leurs sens devraient séparer, dans une formule en apparence contradictoire, comme l’« obscure clarté » de Corneille.

          Démocratie et liberté ne sont pas contradictoires.

          Par contre, notre société n’étant ni démocratique ni libérale, le fait d’avoir recours à cette formule pour l’opposer à »totalitarisme planifié« se fonde sur une série de manipulations idéologiques qui aboutit à une antiphrase qui consiste à exprimer une idée par son contraire avec une ironie qui, dans ce cas précis, énerve les gens comme vous et moi mais qui, non contente de passer inaperçue est la plupart du temps prise au premier degré.

          exemples d’antiphrases que tout le monde perçoit :
           »Coffrez-moi tout ce joli monde.« 
           »Ah, c’est malin, et on fait quoi maintenant ?"

        • JL JL 23 septembre 09:48

          @Gwynplaine

           
          ’’Démocratie et liberté ne sont pas contradictoires’’ en effet, mais entre libéralisme et liberté il y a une nuance que vous m’accorderez, j’espère.
           
           La liberté républicaine n’est pas celle du libéralisme : la première est encadrée par l’égalité républicaine ; la seconde ignore superbement cette notion. A l’excès, le libéralisme est le faux nez de l’individualisme.
           
           La Gauche et la Droite sont respectueuses des valeurs égalité et liberté, mais la Gauche , au contraire de la droite, est portée sur la réduction des inégalités. Le néolibéralisme qui renie la valeur égalité est de ce fait, à la droite de la droite, c’est-à-dire à l’extrême droite.
           

        • zzz'z zzz’z 22 septembre 20:50

          Se laisser aveugler par la lune lors du ratatinage de bite du benitoto, en mano a mano contre Manu, sur la planète Mars ; CF la scène culte de Arnaques, Crimes et Botanique lorsque Vinnie Jones se rend compte que le flingue de ses agresseurs sont factices ; rappelle aussi la politique des 3 singes.



          • NEMO Gwynplaine 22 septembre 22:51

            @zzz’z


            je n’ai pas tout compris mais je crois avoir saisi le sens général du commentaire
            cela dit, la « politique des trois singes » fait l’objet d’un contresens chez les occidentaux
            il ne s’agit pas de la « politique de l’autruche » qui outre le fait de rentrer sa tête dans un trou, consisterait à refuser d’entendre les fracas et de dire ce qu’on pense 
            il s’agit d’un manuel de savoir-vivre qui recommande la discrétion pour vivre en harmonie avec les autres en s’interdisant de faire des commérages, d’épier ses voisins et d’écouter aux portes
            les occidentaux comprennent : « ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire »
            alors que Confucius recommandait de « ne pas mater, ne pas écouter et ne pas moucharder ».

          • zzz'z zzz’z 22 septembre 23:30

            @Gwynplaine

            Heureux d’apprendre que Confucius n’était pas antifa. 

            C’est en effet l’acception occidentale que j’utilisais, enfin celle qui entrave la phénoménologie.


          • zzz'z zzz’z 22 septembre 23:36

            @zzz’z
            d’Hegel car la aussi, il y en a plusieurs.


          • Joss Mandale Joss Mandale 24 septembre 20:31

            La vérité est pareille à l’eau qui prend la forme du vase qui la contient. Ibn Khaldoun.

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