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Turquie : Recep Tayyip Erdogan, le national-islamiste

J’ai déjà écrit beaucoup sur ce sujet. Je tente ici un résumé succinct sur la question en raison notamment de l’actualité, c’est-à-dire de l’invasion turque en Syrie.

La trajectoire politique d’Erdogan a été exemplaire. Ses objectifs clairs, affirmés et confirmés à maintes reprises : Redonner une place centrale à la Turquie et prendre le leadership de l’Islam sunnite dans le monde

En effet, Erdogan souhaite détricoter tout ce que Kemal Atatürk a fait. La rupture kémaliste était vécue comme un traumatisme par Erdogan.

Au début de sa carrière Erdogan s’est rapproché de Necmettin Erbakan. Après avoir constaté que celui-ci n’allait pas assez loin dans l’islam politique, il l’a quitté, a créé l’AKP (Parti de la justice et du développement) en siphonnant le REFAH d’Erbakan (Parti de la prospérité).

Cet état des choses a changé fondamentalement avec l’arrivée, en 2002, au pouvoir en Turquie, des islamistes de l’AKP, avec à leur tête Recep Tayyip Erdogan. S’appuyant sur les masses populaires et surfant sur la vague de la croissance économique extraordinaire de la dernière décennie, Erdogan a imposé petit à petit l’islam comme le ciment de la société et de l’Etat turc. Il a réussi à ringardiser totalement les élites laïques, noyées dans les affaires et en manque de leadership charismatique. L’Etat laïc dont rêvait Atatürk est devenu peau de chagrin.

Ahmet Davutoglu, le maître à penser et idéologue de cette politique, estimait que le retrait et le désintérêt marqué d’Ankara pour l’ancien espace ottoman a créé un décalage défavorable à la Turquie moderne. Il considérait que la Turquie moderne, née des révolutions menées par Atatürk, n’avait rien accompli de bon, excepté l’invasion à Chypre et le succès obtenu à Alexandrette (gagnée aux dépens des Syriens - et devenue Iskenderun - après une intervention musclée de l’armée turque à la fin du Mandat français dans les années 1930).

La Turquie devait redevenir un « Etat central » sur l’échiquier mondial et le leader et du monde arabo-musulman. Pour cela il n’hésite pas à instrumentaliser la question palestinienne ou tout autre question s’y prêtant.

Pour arriver à imposer sa conception de l’Etat, le tandem Erdogan-Davutoglu ont procédé à l’instrumentalisation des principes de la démocratie occidentale : au nom de la démocratie et de cette liberté, le pouvoir turc a remis le foulard dans les universités, a interdit la vente d’alcool à proximité des lieux de culte, pratique le prosélytisme à l’encontre des Alévis, etc.

Sur la scène régionale différents sujets sont en souffrance. Voyons comment la Turquie envisage les questions européennes ainsi que ses relations avec les pays de son voisinage :

- Union européenne : La Turquie ne comprend pas pourquoi elle doit changer quoi que ce soit dans son comportement et son attitude dans ses relations avec l’Union européenne. A la limite, ce n’est pas à elle d’adopter l’acquis communautaire pour adhérer à l’Union européenne, c’est, si j’ose dire, à l’Union européenne d’adopter le mode de vie et de comportement turcs, afin que l’adhésion de la Turquie soit possible sans heurts ! Nous pouvons aller encore plus loin : si l’Europe ne veut pas accepter la « particularité turque », comme disent la plupart des politiciens turcs, alors la Turquie constituera à elle seule, un pôle d’attraction, « un centre », plus important que l’Europe, qui concurrencera cette dernière. La conclusion est aisément tirée : soit l’Europe cède à la Turquie sans aucune condition, soit elle sera marginalisée dans le monde turco-centrique !

- Sur Chypre, la Turquie joue le temps. En schématisant, nous pouvons affirmer que son objectif est de conserver tous les « acquis » de l’invasion, avec le contrôle total de la partie nord de Chypre et acquérir, parallèlement, un droit de regard sur l’ensemble de l’île. De plus, aux yeux d’Erdogan l’occupation de la partie nord de Chypre constitue aussi une victoire pour l’islam, un djihad réussi en quelque sorte, raison de plus qui ne milite pas pour un changement de la politique turque à l’égard de l’île méditerranéenne.

- En ce qui concerne la Syrie, Erdogan, après avoir tenté de jouer aux intermédiaires de paix entre la Syrie et Israël, a fait de la chute d’Assad son cheval de bataille, quitte à soutenir comme il l’a fait, les groupuscules islamistes radicaux. Son souci principal était d’empêcher la création d’une quelconque entité kurde à sa frontière sud ; il est en passe de réussir…

- En Irak, elle apporte son soutien aux sunnites contre les chiites, quitte à appuyer l’Etat Islamique, en laissant transiter par son territoire les islamistes de toute provenance pour aller renforcer ce monstre moyenâgeux ou en permettant le transit par son territoire du pétrole des puits saisis en Irak et en Syrie par l’EI et vendu au marché noir par les islamistes, le plus souvent aux trafiquants turcs.

- Les relations avec Israël ont été détériorées de façon durable depuis l’affaire du Mavi-Marmara.

- La question du génocide arménien est au point mort : aucune volonté et aucun signe de sa reconnaissance par la Turquie, à la veille de son centenaire. D’autre part, la Turquie maintient toujours ses frontières avec la petite république caucasienne fermées, ce qui crée des difficultés supplémentaires à cette dernière.

Le coup d’État manqué de juillet 2016 lui a fourni le prétexte idéal pour imposer sa manière de gouverner : l’autoritarisme et le pouvoir personnel et d’écarter tous ses rivaux dont Fethullah Gülen, exilé aux Etats-Unis ; il est en train de créer le véritable État islamique en Turquie.


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9 réactions à cet article    


  • alexis42 alexis42 24 octobre 15:02

    Bon résumé qui aurait cependant mérité une carte, comme celle-ci, montrant la répartition géographique des partis, qui montre une petite zone alevie au centre-est, une partie de la zone kurde dans l’Est, et le principal parti des opposants, majoritaire dans l’Ouest et dans les zones côtières.


    • leypanou 24 octobre 17:35

      La Turquie a beau avoir beaucoup de défauts —et elle en a , il y a une chose qu’il faut saluer chez elle : c’est de ne pas s’aplatir à chaque fois devant les injonctions états-uniennes, surtout concernant ses relations au Moyen-Orient.

      Bref, la Turquie regarde ses intérêts, et seulement ses intérêts comparée à nous par exemple :lors de la piteuse affaire des frégates Mistral.

      R Erdogan est aussi l’un des chefs d’état à oser dire concernant l’arme nucléaire : « soit tout le monde peut l’avoir, soit personne ne l’a ».

      Bien sûr, cela n’a pas de conséquence direct pour le moment mais c’est une posture très louable.

      PS lors de l’affaire F35-S400, Erdogan n’a pas cédé ; en France (mais aussi en Europe), un simple regard réprobateur nous fait changer d’avis.


      • Trelawney Trelawney 25 octobre 07:48

        L’auteur oublie la période de 1952 à maintenant.

        En effet depuis l’entrée de la Turquie dans l’Otan, les USA ont toujours apporté de l’instabilité politique à raison d’un coup d’état militaire tous les deux ans. Ca a permis de contrôler cet état face à l’ennemi potentiel qu’était l’URSS, mais ça a empêché la Turquie de se développer économiquement.

        Erdogan ne fait que rattraper le retard dans ce domaine. On sait comment il a réglé le dernier coup d’état et expliqué aux USA et aux fonctionnaires turcs qui seraient tentés par un prochain, comment ça va se terminer.

        S’il achète des S400, c’est parce qu’il a la garantie russe qu’ils seront fabriqués en Turquie. S’il se fait livrer des F35, c’est parc qu’il enlève l’électronique américaine avec les contre-mesures israéliennes pour y mettre son électronique made in turquish. 

        Erdongan se construit un réseau routier et modernise son pays. Peut on lui reprocher cela


        • Le421 Le421 25 octobre 08:14

          @Trelawney
          Question développement économique de la Turquie d’Erdogan, vous me permettrez d’émettre des doutes plus que sérieux !!
          Même son fils a perdu le marché du trafic de pétrole avec DAESH...
          Quand ça veut pas...  smiley


        • Jelena Jelena 25 octobre 08:36

          @Le421 >> Question développement économique de la Turquie d’Erdogan, vous me permettrez d’émettre des doutes plus que sérieux !!

          Et pourtant... Au cours de ces derniers mois, la Turquie a signé de nombreux contrats avec la Serbie, de même qu’elle a l’intention de financer une autoroute Sarajevo-Belgrade.


        • Jonas 25 octobre 08:46

          Merci a l’auteur d’avoir résumé rapidement la politique de la « Taqiyya » du sultan Erdogan. J’ai toujours été contre l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, et débattu , avec Cohn Bendit et le journaliste Bernard Guetta , qui soutenaient le contraire. J’ignore , leur point de vue aujourd’hui , avec les turpitudes de la politique d’Erdogan. 

          Je rappelle a toutes fins utiles , que la Turquie est un pays dont la population est composé de 99% de musulmans, et que contrairement , a ce qui est répandu partout , la Turquie n’est pas un pays laïc au sens occidental du terme , même sous Atatûrk. Pour la bonne raison, que la religion est prise en charge par un organisme nommée DIYANET , sous le contrôle du Premier ministre. Diyanet salarie les imams et prépare les prêches des mosquées pour la grande prière 

          Peut-on dire que la France est laïque , si le Premier ministre , Edouard Philippe salarie les représentants des cultes et leur donne des directives ? 

          Il y a ensuite l’ échec de cette politique lancée par Ahmed Davutoglu , comme ministre des Affaires Etrangères appelée << zéro problème avec les voisins >> , qui s’est transformée en beaucoup de problèmes avec les voisins. 

          Quant à la réussite économique , Erdogan , a oublié qu’elle repose en grande partie sur les investissements de l’Union et aux débouchées que celle-ci lui offre , ainsi que l’aide pécuniaire, pour préparer l’entrée , qui est une aberration .

          Erdogan, constatant le manque de leaderships dans le monde arabe , et afin de séduire ,les dirigeants et la « rue arabe » s’infiltre dans le conflit palestinien, lui, dont le pays avait colonisé ce monde arabe pendant plus 4 siècles , sans jamais créer un Etat palestinien dans cette province qui englobe aujourd’hui , Syrie, Liban,Jordanie , Israël et les territoires et en oubliant que son pays a été le premier pays musulman a reconnaître Israël dès 1949. 

          J’ai rappelé dans un de mes posts , que le même Erdogan a été lauréat de 2 grands prix pour la défense des musulmans . Un , de la part de Muammar Khadafi et l’autre du roi Abdallah de l’Arabie saoudite . Alors que depuis 1984, plus de 48 000 kurdes musulmans sont tués par la Turquie en plus de ceux de la guerre actuelle et l’invasion de la Syrie pays arabe.


          • macchia 25 octobre 11:22

            national ? plutôt facho et ennemi de l’illuminisme


            • DACH 26 octobre 13:20

              Erdogan se comporte comme un nain politique en étant incapable de mettre en adéquation ses ambitions et ses compétences. En étant incapable de rassembler et de convaincre, il se comporte vis-à-vis du peuple kurde comme tous les dictateurs du passé, et ne saura éviter sa chute, noyé d’orgueil et de haine.


              • L'Astronome L’Astronome 26 octobre 18:34

                 

                Il y avait le sultan turc Soliman le Magnifique (1494 - 1566) ; il y a désormais le sultan Erdogan le maléfique.

                 

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