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Un exercice de salubrité publique : redressons les torts des redresseurs de tort, ou, en franglais « débunkons les débonkers »

Jadis, notre République reconnaissait des spécialistes, des gens de lettres, des sommités et autres mandarins. Mais ce n’était pas assez chic et puis les spécialistes et autres sommités étaient assommants avec leur litanie de propos barbants et de précautions tatillonnes. Il fallait donc de la nouveauté, du clinquant, des "punchlines". Bref mettre un peu de divertissement dans la science. Advint donc le temps des experts. L’expert c’est, selon un bon mot d’Aimé Michel (je crois), « celui qui ne se doute de rien ». Se parer du beau nom d’expert nécessitait à son début, ou d’avoir poursuivi des études (sans forcément les avoir rattrapées), ou une « expérience professionnelle ». Et on se doute que, déjà, dans le second cas, « l’expertise » requise est moins poussée que dans le premier. Enfin advint Internet, véritable fleuve Pactole qui charrie, non de l’or, mais son équivalent en ragots, mensonges, exagérations, galéjades et autres tromperies, lesquelles sont, soit dit en passant, pas plus importantes, ni ridicules que celles que l’on entend au café du commerce. Le problème, c’est que les chastes oreilles de ceux qui ne fréquentent jamais les cafés se trouvèrent fort contrariées d’être ainsi mises en relations avec le populo. Il fallait bien que les redresseurs de tort professionnels se réveillassent. Qu’ils se missent à la tâche avec entrain et prissent un joli nom. Celui de « débonker » fit l’affaire : parce que c’est anglais et que ça fait sérieux.

Jusquà maintenant, ils ne firent rien que de très normal : quiconque reçoit pour la première fois un courriel un peu bizarre se demande s’il doit en tenir compte. Avoir des petites mains tout à leur joie (qui plus est) de faire ce travail paraissait nécessaire et utile. C’est un peu un de ces élèves studieux, qui venaient vous dire qu’il avait croisé le prof de math et qui nous ramenaient à la réalité, alors que nous rêvions collectivement et à haute voix de son absence parce qu’il avait deux minutes de retard.

Mais là où cela devient plus gênant, c’est quand le noble professeur d’EPS, l’inconnu agent de service, ou l’obscur inconnu sous pseudonyme, s’improvisent spécialistes : qui du droit public, qui de la mécanique quantique. Je veux bien croire qu’un gentil professeur certifié passe ses congés à lire l’Esprit des lois et à gloser les travaux du doyen Hauriou ou de Maurice Duguit et s’interroge avec force attention sur la meilleure définition possible de la puissance publique, mais de là à se voir publier dans la RFDA, il y a un pas hasardeux qu’un étudiant en licence de droit public ne se hâterait pas de franchir.

Oui, mais voilà les débonkers sont des savants, des génies qui s’ignorent et qu’on ignore (on se demande pourquoi), des hommes animés certes par la recherche du beau et du bien (si cher à Platon) mais également un peu empêtrés à cause d’une absence bien que louable et rafraîchissante, tout de même assez conséquente des connaissances théoriques de base.

Un « débonker » ce n’est qu’un vaillant commentateur anonyme qui peine à comprendre des informations données par d’autres vaillants commentateurs anonymes sur Wikipédia. Mais tous sont animés par la flamme de la Vérité. Malheureusement pour eux, dans leur travaux homériques et hésiodiques, ils ont peu oublié que comme le disait le Christ selon l’apôtre Luc : « tu vois la paille dans l’œil de ton frère, quand tu ignores la poutre qui est dans le tien ».

On trouve, par exemple, un article sur le site « hoaxbuster » intitulé « Le decret de la mort qui tue ». Cet article est du pur dubonkage : il part d’une sottise proférée, naturellement, par des "idiots" (ici les « gilets jaunes ») qui affirment qu’un décret viendrait « annuler la Constitution ». Mais le petit âne-onyme, rédacteur de l’article, ne s’en laisse pas compter et traque l’erreur comme la mort le lépreux. Il se délecte des « erreurs » et nous sommes priés d’absorber ses « hi-hans » incessants. Il cite la fameuse hiérarchie des normes (ou pyramide de « Kelsen ») et indique qu’un « decret » (sans accent) ne saurait venir annuler le « bloc de constitutionnalité » qui est placé plus haut dans la hiérarchie des lois (j’utilise à dessein le vocabulaire simpliste et hérissant pour un juriste de mon petit âne-tonyme). Il a décelé la « connerie » (dix heures pour comprendre ce qu’était la Constitution plus cinq pour absorber la pyramide des normes (éh oui, c’est haut) et environ une heure pour écrire son articulet, sans compter son vrai travail : mais quand donc ces gens-là dorment-ils ?). Très fier de lui et de son intelligence, il en vient donc au but ultime tout en sous-entendus : les gilets jaunes sont des complotistes ignares qui racontent n’importe quoi et donc des nazis en puissance. CQFD.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes des super-zéros redresseurs de tort et rapporteurs de vérités officielles. De véritables martyrs de la vérité à notre époque. Sauf que.

Quand on regarde de plus près le fond de ce que raconte l’article, à savoir : la création d’un corps d’inspection de la justice voulu par Manuel Valls dans son décret (je mets l’accent), cela pose un problème politique.

Il faut d’abord se rappeler que la France est un pays régulièrement condamné par la CESDH pour sa pratique judiciaire (procédure inquisitoire notamment), mais également pour l’absence d’indépendance du Parquet (qui est organiquement rattaché au ministère de la justice – voir l'article 5 de l’ordonnance n°58-1270 du 22 décembre 1958 portant loi organique relative au statut de la magistrature) qui ne répond pas aux exigeces de l’article 5 de la convention européenne des droits de l’homme. A la décharge de notre rédacteur âne-onyme, cette interprétation est contestée par le Conseil Constitutionnel (notamment dans un arrêt de 2017).

Or, voici que le décret déboncké (pris donc par une autorité administrative) vient en rajouter une couche. Il crée une inspection qui aura des missions très étendues. Je cite l’article 2 dudit décret n° 2016-1675 du 5 décembre 2016 portant création de l'inspection générale de la justice :

« L'inspection générale exerce une mission permanente d'inspection, de contrôle, d'étude, de conseil et d'évaluation sur l'ensemble des organismes, des directions, établissements et services du ministère de la justice et des juridictions de l'ordre judiciaire ainsi que sur les personnes morales de droit public soumises à la tutelle du ministère de la justice et sur les personnes morales de droit privé dont l'activité relève des missions du ministère de la justice ou bénéficiant de financements publics auxquels contribuent les programmes du ministère de la justice.

Elle apprécie l'activité, le fonctionnement et la performance des juridictions, établissements, services et organismes soumis à son contrôle ainsi que, dans le cadre d'une mission d'enquête, la manière de servir des personnels. Elle présente toutes recommandations et observations utiles. »

Et, c’est dans ce second alinéa que les choses se gâtent. S’il peut paraître normal que le fonctionnement formel de la justice, l’utilisation des moyens mis à disposition par l’Etat soient audités (ce que fait chaque année la Cour des Comptes au passage), il paraît délicat qu’une inspection puisse proposer des « recommandations et observations utiles » sur la Justice ou sur la manière de servir du personnel, car c’est mettre le loup dans la bergerie.

C’est d’ailleurs tout le débat qu’a suscité ce texte : il peut porter atteinte au fonctionnement et à l’indépendance de la justice. En ce sens, l’arrêt du Conseil d’Etat du 23 mars 2018, saisi d’un recours en annulation contre le décret précité, s’est certes refusé à annuler le décret, mais a également posé des limites strictes à son application (voir le site du Conseil d’Etat) :

« Le Conseil d’État juge toutefois qu’un certain nombre de conditions doivent être remplies pour que la création d’un tel service soit légale, conditions tenant à sa composition et au statut de ses membres, à son organisation ainsi qu’aux conditions et aux modalités de son intervention. Il précise en outre que ses investigations ne doivent pas le conduire à porter une appréciation sur un acte juridictionnel déterminé. Il estime enfin que n’est pas interdite la présence, au sein d’un tel organe, d’inspecteurs extérieurs à la magistrature judiciaire justifiant de qualifications adéquates, dès lors que les investigations portant sur le comportement d’un magistrat sont conduites par un inspecteur ayant lui-même cette qualité et que celles qui portent sur l’activité juridictionnelle d’une juridiction le sont sous l’autorité directe d’un tel inspecteur. »

On voit bien que la question divise et que le décret de Manuel Valls pourrait bien être contraire à la séparation des pouvoirs, ce que reconnait la plus haute juridiction administrative dans son style feutré. Or cette séparation est inscrite en toute lettre dans l’article 16 de la déclaration des droits de l’homme de 1789. Elle est le garant du fonctionnement normal de nos institutions.

Laissons la parole à un spécialiste (qui n’est pas « contributeur » anonyme d’un site internet mais Professeur de droit), le Professeur Cadiet :

« Surtout, et c’est là la question de fond, la plus sérieuse, ce pouvoir de contrôle est attribué à un corps d’inspection générale placé directement auprès du ministre de la justice, c’est-à-dire du pouvoir exécutif, ce qui n’est nullement respectueux du principe de l’indépendance de l’autorité judiciaire ainsi que l’affirme pourtant, avec un aplomb magnifique, le communiqué de presse du garde des Sceaux. »

Ou encore

« Non, il y a là une vraie question de principe qui s’inscrit, au surplus, dans une marginalisation croissante de l’autorité judiciaire au sein des pouvoirs constitués de l’État, clairement accentuée depuis l’instauration de l’état d’urgence. L’administration de la justice est traitée comme n’importe quelle autre administration, ce qu’elle n’est pas. […] Mais l’institution judiciaire est déjà soumise au contrôle, financier, de la Cour des comptes, qui est une juridiction indépendante et, chaque année, elle rend compte de son fonctionnement juridictionnel, tant au gouvernement qu’au parlement, en publiant son rapport annuel d’activité. Aller au-delà, c’est renforcer la tutelle gouvernementale sur la justice, qui s’ajoute déjà au protectorat constitutionnel du président de la République sur l’autorité judiciaire, éminemment discutable dans son principe dès lors que le président de la République, loin d’être un arbitre au-dessus de la mêlée, est le détenteur du pouvoir exécutif suprême. »

Et enfin :

« C’est l’ensemble des juridictions de l’ordre judiciaire qui devrait échapper aux missions confiées à l’inspection générale de la justice, comme y échappe du reste la justice administrative, placée sous le seul contrôle du Conseil d’État (CJA, art. R. 112-1), ce qui constitue une discrimination tout à fait injustifiable. »

Les extraits de cet article peuvent être lu sur le très complotiste site de la Cour de Cassation (https://www.courdecassation.fr/venements_23/relations_institutionnelles_7113/gouvernement_7930/decembre_2016_7931/vous_avez_36577.html).

Le titre de l’article de notre cher petit débonkeur âne(onyme), au lieu du convenu « un decret de la mort qui tue », aurait donc dû être : « non, le décret du 5 décembre 2016 n’annule pas la Constitution (c’est juridiquement impossible) mais il crée néanmoins un débat sur la question de la séparation des pouvoirs ».

N’est pas juriste qui veut (mais c’est valable dans tous les domaines) et la vérité n’est pas une chose immanente et révélée, ni une chose simple (surtout en sciences sociales). En croyant dénoncer un lieu commun, on s’expose à soulever une question complexe à laquelle, on n’est pas armé pour répondre en tant que rédacteur âne-onyme. Mais le « débonker » n’en a cure. Il est LA vérité. Le juste. Le Bien. Le Beau.

A ce type d’objections, l’argument des « débonkers » sera toujours le même : « oui, mais nous sommes réalistes, et on ne nous la fait pas à nous, hein ! Ni les « complotistes », ni les autres. Oui ; les gouvernements mentent depuis toujours et l’histoire le prouve, mais plus maintenant, pas dans ce cas-là, car nous vivons dans une démocratie où tout se sait, comme le démontre amplement l’affaire X ». La morale est donc sauve : la Vérité triomphe grâce à des héros de l’ombre qui, comme au Moyen-Age, signent d’une croix leur contribution à l’Histoire des idées de peur de faire preuve du péché d’orgueil.

Reste que le citoyen éclairé (ou éteint) est en droit d’avoir des avis sur ces questions et de les partager, fut-ce sur internet. Quant à savoir qui a tort ou raison, la question est trop complexe pour la confier à des « débonkers ». Il faut aussi faire confiance aux gens qui sont capables de faire la part des choses entre un mensonge éhonté et des raisonnements plus subtils. Nul besoin de lois contre ces escobarderies-là.

Mais gageons que rien n’arrêtera nos Hoaxbuster qui continueront à traquer les « ectoplasmes » et autres « portails dimensionnels » grâce à leurs imparables « effluves ».


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7 réactions à cet article    


  • Chantecler Paracétamol 14 février 08:53

    Épiménide , un orateur crétois, aurait dit : "Tous les Crétois sont des menteurs".

    Cette phrase simple présente un paradoxe insoluble, un bel exemple de ce que peut produire, avec les mots, l’imagination humaine.

    Si un crétois dit que tous les crétois sont des menteurs, étant crétois lui-même, il doit inévitablement mentir puisque son énoncé, s’il est vrai affirme que les crétois sont des menteurs. Donc il dit ce qu’il est, que les crétois sont des menteurs. Mais en fait, il ne peut dire vrai, il ne peut dire que tous les crétois sont des menteurs car il est un menteur étant crétois. Il dirait la vérité, que tous les crétois sont des menteurs, y compris lui ?

    Son énoncé n’étant pas vrai (l’énoncé est un mensonge car il est un menteur), cela reviendrait à dire « tous les crétois disent la vérité ». « Tous » induit qu’il n’y a pas de principe, a priori, d’exclusion à celui qui dit la chose, ce qui est en opposition formelle avec la première énonciation. Donc Epiménide ment en disant que tous les crétois sont des menteurs. S’il a menti, il ne peut sous-entendre que les crétois disent la vérité, puisqu’il a menti. S’il a ainsi menti, sa phrase initiale est vraie car tous les crétois sont des menteurs. Mais, cela est impossible, car un menteur ne peut dire vrai. Et ainsi de suite.


    • Sébastien A. 14 février 11:06

      @Paracétamol
      Le paradoxe du menteur.
      Ici il me semble néanmoins que nous ne sommes pas dans le même registre. Je ne dis pas que ces gens mentent, mais simplement qu’ils se trompent en parlant à tort et à travers sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas.


    • Chantecler Paracétamol 14 février 11:39

      @Sébastien A.

      lle perroquet commentateur de forums ne fait que répéter ce qu’il a entendu à Radio-Paris, mais Radio-Paris ment...


    • Areole 14 février 10:22

      Bien vu l’aveugle,mais....

      Comment faire pour éviter la dictature du conseil constitutionnel, du conseil d’état et de la cour européenne ?

      Une fois que l’on aura empêché que les politiques s’auto-amnistient (par la loi ou par la réforme du parquet) aura t-on résolu le problème de fond de la post démocratie qui réside dans la toute puissance d’une oligarchie quasi féodale ?

      PS : votre article est précis,documenté et concis, merci.


      • Sébastien A. 14 février 11:07

        @Areole
        Merci
        Ce sont de vraies questions que vous posez. Par exemple, pourquoi le Conseil Constitutionnel s’est institué garant de la régularité des lois non seulement à la Constitution, mais également au préambule de la Constitution (qui n’a normalement aucune valeur normative) alors que rien dans la Constitution ne l’y autorisait ?
        Ces questions sont bien plus importantes et complexes que « démonter » des « fausses informations » qui ne sont souvent qu’une affaire d’appréciation personnelle d’éléments factuels.
        A titre personnel, j’ai toujours pensé que l’Etat de droit intégral était la forme la plus parfaite de la dictature, en ce sens que l’on ne peut pas se révolter contre ce que l’on a accepté via nos fameux « corps intermédiaires » et dont les juges sont les garants (chacun à leur niveau).


      • Areole 14 février 13:42

        @Sébastien A.
        Entièrement d’accord avec votre analyse.


      • Areole 14 février 10:38

        En ce qui concerne le « débunkage »  Je le pense relativement inoffensif tant qu’il n’est pas institué en censure officielle d’état. Mais bon, la puissance des GAFAM est telle qu’il est sain de rester vigilant.

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Sébastien A.


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