• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Tribune Libre > Une journée dans le meilleur des mondes

Une journée dans le meilleur des mondes

Il faisait beau ce petit matin du début du mois de mars. Jonatan s’était levé de bonne heure, comme son application « health care » le lui avait suggéré ; en effet les « datas » collectées par son « Smartphone » via sa « montre connectée » montrait que son rythme cardiaque était trop élevé, dû probablement à son alimentation trop riche et des excès de cholestérol ; aussi son « programme de santé partagé » lui avait-il indiqué de se lever tôt et de faire une heure de sport.

Il était donc assis à sa table vers les 7h du matin, prenant un petit déjeuner censé lui correspondre, son diététicien « en-ligne » de l’application « food for health » lui ayant sélectionné ce qui lui correspondait le mieux : des aliments génétiquement modifiés pour apporter peu de sucres saturés.

Sa télévision, branchée sur une chaîne de propagande (dénommée dans le double langage de l’époque « chaîne d’information en continue ») beuglait les nouvelles officielles : la production a encore augmenté et les analystes tablaient sur une croissance encore supérieure les mois suivants. L’indice de la bourse battait des records, cependant qu’un expert expliquait que les mauvais chômeurs tiraient le pays vers le bas. Il se demandait ce qu’en faire : étaient-ils trop fainéants pour travailler (ce qui se traduisait dans la langue de l’époque comme « refusant un reclassement par délocalisation et une formation que l’Etat lui payait »), ou simplement inutiles (ce qu’il traduisait par « le coût de l’indemnisation des chômeurs pèse de manière trop importante sur les forces vives du pays »). A ce point du raisonnement, l’auteur pensait clairement qu’il fallait éradiquer les pauvres (ce qui se traduisait par « l’automatisation des tâches, ainsi que le montre un récente étude du cabinet d’audit PWC, va détruire 30% des emplois tels que nous les connaissons à l’échelle 2030 ; mais l’emploi ne sera pas détruit pour autant, car de nouveaux emplois seront créés, c’est d’ailleurs ce que nous démontre toutes les révolutions technologiques précédentes »). Jonatan zappa sur une autre chaîne d’information continue, celle-ci continuait en quelque sorte le débat car il avait pour thème : « demain le transhumanisme ? » Celui-ci mettait aux prises deux intervenants : un transhumaniste convaincu, partisan de l’eugénisme et de la sélection artificielle des humains, et un contradicteur, favorable à l’eugénisme et à la sélection artificielle des humains mais demandant l’égalité :

« - donc si je comprends votre position, vous pensez que la sélection naturelle a vécu, et qu’il faudrait augmenter l’être humain afin qu’il s’intègre mieux dans son univers ?

- Absolument, j’ajoute même que nous n’avons pas le choix. En Chine déjà, des humains augmentés sont mis au point, ils auront un QI de 150, une musculature plus imposante, pourront vivre en bonne santé jusqu’à 150 ans. Plutôt que de nous retrancher dans le repli sur le racisme spéciste, ouvrons-nous à ces nouvelles perspectives. L’intégration homme-machine ne sera refusée que par des arriérés qui ont peur du progrès. Nous offrons une nouvelle humanité à nos enfants, libérée de la peur atavique de mourir, avec des conditions de vie que n’aurait jamais pu avoir le plus riche homme du XXème siècle. Vivre 150 ans en bonne santé, et ce n'est qu'un premier pas vers l'immortalité, tout en étant plus intelligent et plus fort que les autres, qui le refuserait ?

- Attendez, ne me mettez pas, s’il vous plaît, dans le rôle du complotiste qui voit le mal partout et qui ne regrette qu’une chose : la société patriarcale et phallocrate. Bien au contraire, nous devons nous hybridrer, et je vous rejoins, aucun humain ou humaine digne de ce nom et porteur des hautes idées de civilisation et de liberté ne saurait être contre ; par contre, et c’est là où votre discours n’est pas clair : quid de l’égalité ? Car enfin, nous avons toutesettous besoin d’un égal accès à l’hybridation. Que faites-vous par exemple des pauvres LGBT qui ne savent pas si elles doivent hybrider leur corps en femme ou en homme ? C’est là que je réclame la création d’une haute autorité à l’hybridation et à l’égal accès aux nouvelles technologies. Je vous trouve inconséquent ».

Le journaliste intervint :

- Pardon Madame Jean Lautier-Amar-Berchiche, mais pour que les téléspectateurs comprennent : vous êtes née femme dans le corps d’un homme et, après un long et pénible combat, vous avez gagné le droit de…

- Vous pouvez bien dire « gagné » !

- De changer de sexe à l’état civil tout en gardant votre prénom masculin, parce que – et je cite votre dernier livre « le vagin est un pénis comme un autre » - « être uniquement femme aurait fait de moi une abomination spéciste aux arguments essentialistes : qui suis-je pour revendiquer une identité masculine ou féminine ? De quel droit me fait-on subir cette abomination qui est de choisir mon sexe ? Pourquoi, sous prétexte de féminité devrais-je mettre un « e » ? » C’est remarquable et un brin provocateur ? D'ailleurs vous avez choisi de prendre un triple nom pour être , je cite toujours « j'ai décidé de changer mon nom pour être à la fois catholique (religion que j'abhorre mais que je n'ai pas choisi), juif et musulman (ce sont des religions d'ouverture et de tolérance). »

- Oui, mais je ne parle pas de moi, mais d’un combat que je mène… D’ailleurs, moi je ne parle pas de moi, parce que le narcissisme moi je ne le connais pas , demandez d’ailleurs à mes amis. Ils vous diront, je ne parle jamais de moi, moi je pense que c’est important les autres, c’est pour ça que moi je me dis toujours : pense aux autres. Devant les autres, je ne dis jamais « moi, je », moi j’écoute les autres, parce que c’est dans la diversité qu’on grandit, enfin c’est que moi je pense. »

Tous les invités hochaient la tête et prenait un air pénétré au son des mots si bien sentis de l'hermaphrodite pensant.

 

Jonatan coupa la télé, non qu’il ne partageât pas l’avis de Madame Jean, mais sa montre connectée venait de lui rappeler qu’il était l’heure de faire une heure de course à pied. D’ailleurs s’il ne s’y tenait pas, les données collectées seraient transmises probablement à sa complémentaire santé. Il avait signé les CGUs qui stipulaient que les données personnelles seraient vendues au plus offrant ou au plus intéressé ; naturellement, ce n’était pas libellé ainsi et de toute façon, il n’avait pas rien lu mais s’était précipité sur le bouton « accepter ». Il se mit à courir, son smartphone sur le bras géolocalisant son parcours et son application « health care » calculant les calories perdues.

La prochaine étape était pour lui de se faire implanter une puce sous-cutanée afin que les données de son organisme soient reliées à son téléphone. C’est sa start-up qui avait eu l’idée de faire « pucer » ses agents pour accéder à leur lieu de travail, cette opération se nommait le « flag chip technical ». Accessoirement, les CGUs impliquaient que la puce serait reliée en permanence au smartphone de chaque employé et que la start-up aurait accès à ces données. Quand on n’a rien à cacher pourquoi avoir peur ? et d’abord, c’est très utile si l’on se perd ou que l’on a un problème de santé : le diagnostic de la puce permettra de détecter le problème instantanément et de pouvoir géolicaliser n’importe qui. Le boss avait aussi dit qu’il était important que la mutuelle privée ait accès aux données de santé, afin de « présenter une offre personnalisée pour chacun » et avait insisté pour que l’application « health care » soit également installée sur les smartphones. Elle serait gratuite pour les employée, car financée par la mutuelle de la start-up, c’était tout de même un cadeau : l’application coûtant en moyenne 30 euros par an.

Pendant que Jonatan joggait, les serveurs de la mutuelle complétait ses données et celles de son dossier de santé. Avec la froideur des machines, elles allaient augmenter la complémentaire de 15 euros par mois, car son taux de cholestérol demeurait trop élevé ; et la machine ne connaissait que les chiffres, pas les efforts individuels.

Après son heure de course, Jonatan se présentât à son travail. Un grand open space où tout le monde se donne du « tu ». Il badgea virtuellement. Il avait droit à deux pauses par jour de 15 minutes pour aller sur internet. C’était l’applet développée par sa start-up qui était installée sur son poste de travail et qui permettait de s’assurer que chaque employé ne faisait rien d’autre que du travail sur son apple. Son rôle était de développer des algorithmes pour s’assurer que les utilisateurs des suites bureautiques utilisaient les applications internet pour leur travail et non à compte personnel. Il eut envie d’aller uriner vers 10h30. Il se leva et se rendit aux aisances. Son siège ergonomique connecté informa la plateforme de suivi du temps de travail de son absence. Quand il revint, cinq minutes plus tard, il cliqua machinalement sur le bouton « toilettes » dans le pop-up qui venait de s’ouvrir pour lui demander ce qu’il avait fait. Il avait droit à deux pauses toilettes par jour, à moins qu’il ne fut indisposé, auquel cas son système archaïque lui demandait de le déclarer. Grâce à la puce, il n’aurait bientôt plus besoin de s’en soucier : en cas de diarrhée avérée, la puce en informerait le système central de surveillance. C’était le progrès et on ne peut pas lutter contre lui.

En finissant sa journée Jonatan aperçut un « reminder sur sa boîte mail » : c’était aujourd’hui qu’il allait se faire implanter. Il songea alors à la simplification que la puce amènerait à sa vie : les portes s'ouvriraient toutes seules, le chauffage serait mis automatiquement chez lui, et les contrôleurs du train passeraient leur scanner sur son bras (plus besoin de billet) et il en eut un large sourire.

Ce monde vous fait peur ? Vous le trouvez digne de 1984 ? Et bien pourtant c'est le vôtre…


Moyenne des avis sur cet article :  4.33/5   (9 votes)




Réagissez à l'article

25 réactions à cet article    


  • Diogène Diogène 17 février 12:04

    Vous, vous n’avez pas dû prendre votre soma. La police de la pesée est déjà en route pour vous emmener dans un établissement de normalisation.


    • Diogène Diogène 17 février 12:04

      @Diogène

      de la « pensée » ! on n’est pas chez weight-watcher quand même !

    • Loatse Loatse 17 février 12:39

      excellent ! :_))


      • Elixir Elixir 17 février 12:39

        Il faut voir les choses du bon côté, on a encore AV pour quelques temps, on peut encore un peu gueuler, même si personne n’écoute, çà fait du bien...


        Quand tout çà sera interdit pour cause de fake news, ou blackouté, on regrettera cette bonne vieille époque ou les trolls pouvaient nous apporter encore un peu de contradiction...


        • foufouille foufouille 17 février 14:51

          bof, faudrait relire 1984.


          • Sébastien A. 17 février 15:25

            @foufouille
            Le lire et le comprendre serait déjà pas mal...


          • foufouille foufouille 17 février 17:19

            @Sébastien A.
            je l’ai lu plusieurs fois et la société décrite est bien pire.
            tu seras torturé si tu n’utilises pas ces gadgets ?
            lire le livre de goldstein est interdit ?


          • foufouille foufouille 17 février 17:20

            @Sébastien A.
            autre chose, tout ce qui est informatique est bidouillable.


          • Sébastien A. 17 février 18:37

            @foufouille
            Quand le sage montre la lune...


          • foufouille foufouille 17 février 18:44

            @Sébastien A.
            ben voyons.


          • Sébastien A. 17 février 18:56

            @foufouille
            Ce que je veux dire, c’est que dans 1984 Orwell décrit une forme de totalitarisme : celle de l’URSS de son époque ; si vous êtes un lecteur attentif d’Orwell, vous verrez que cette forme particulière est historique, mais il s’oppose à toute forme de totalitarisme. Se cantonner à lire littéralement 1984 est éculé et réducteur.
            S’il écrivait encore, il y a fort à parier qu’Orwell s’opposerait probablement à cette nouvelle forme de totalitarisme qu’est le transhumanisme et la numérisation de notre vie. Lisez par exemple « tels, tels étaient nos plaisirs et autres essais » publié par Ivrea. Orwell était un socialiste et un humaniste.
            Bien à vous,
            Sébastien A.


          • foufouille foufouille 17 février 19:24

            @Sébastien A.
            ce qu’il décrit est une vraie dictature avec avec zéro possibilité de réseau numérique et encore moins de hackers. vu son expérience, il ne se base pas uniquement sur l’URSS.
            tu peux facilement trafiqué une carte vitale par exemple, utilisé un réseau clandestin comme silkroad, crée un réseau wifi ou wimax sur toute une ville.
            la technologie comporte des risques mais personne ne pourras t’interdire de communiquer ou te contrôler à moins de t’implanter une grosse puce dans le cerveau ce qui reste impossible pour encore longtemps. c’est aussi pas rentable car un robot sera plus efficace.
            le transhumanisme sera surtout réservé aux riches au début mais si tu voudras crever jeune, ce sera toujours un choix.
            numériser une vie ne serait rien de plus qu’une copie et pas l’immortalité. il faudrait pouvoir lire un cerveau ou le canner si la conscience est juste physique.
            mais tout ça reste juste des hypothèses.


          • foufouille foufouille 17 février 19:42

            @Sébastien A.
            par contre, nous ne sommes pas très loin de la novlangue.


          • eddofr eddofr 19 février 15:45

            @Sébastien A.

            Qui se couche avec le cul qui gratte ...

          • Le421 Le421 17 février 17:15

            Il reste la solution de rester ou devenir responsable et se gérer en auto-suffisance.
            Adopter une vie basée sur la décroissance individuelle, assurer l’entretien de sa maison et de ses biens, réparer tout ce qui peux l’être, réduire sa consommation alimentaire à ce qui est nécessaire la plupart du temps pour mieux se permettre et apprécier un « extra ».
            Pas besoin de surveiller ses glucides ou son cholestérol, pas besoin de montre connectée.
            Quand j’ai 12/7 de tension et 45 à 50 pulsations cardiaques, je suis au top.
            Jamais de viande le soir et les hypermarchés au placard.

            Et si tout le monde faisait comme ça, que ce soient Renault, Unilever, Lactalis ou Sanofi, ils pleureraient à chaudes larmes...

            Mais non. C’est le concours à celui qui se paiera le plus grosse connerie inutile, le 4x4 allemand 300CV pour rouler à 80 et aller chercher le gamin à l’école ou le dernier smartphone à 1300€.

            Mmmmmmmmm’béciles !!


            • domi 20 février 09:48

              @Le421les gens ont le pouvoir ,par leurs achats mais ils préfèrent acheter un Apple à 999 dollars (20 milliards de bénéfice au dernier trimestre) ou acheter chez Amazon qui exploite ses salariés bientôt remplacés par des robots


            • vesjem vesjem 23 mars 09:17

              @Le421
              « autosuffisance... »

              Non, car tout est déjà en route pour isoler les gens, éclater les familles
              Dernier projet en date (pour 2019) : la retenue fiscale à la source individuelle en lieu et place de familiale ( pour individualiser à l’extrême l’être humain) ;
              C’est à ce type de réforme, --- après de nombreuses autres comme le mariage homo, la gpa, la pma, la légalisation de l’avortement, euthanasie, migrations imposées (par destruction des pays arabes notamment) , etc..., et cela simultanément dans tous les pays corrompus (dits occidentaux, ou libéraux) --- qu’on prend conscience (pour qui a de bonnes lunettes « zoomantes » et « dézoomantes » et même pour voir dans les coins) qu’il s’agit d’une entreprise orchestrée mondialiste ;

              Qui tient les manettes ?, je vous laisse le soin de répondre


            • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 17 février 18:20

              Bon texte . Pour ma part mon héros se rapproche de Jacques Tati dans « Mon oncle » .


              • Montdragon Montdragon 17 février 18:48

                Article tellement pneumatique !


                • lesdiguières lesdiguières 18 février 03:52

                  Ce monde vous fait peur ? Vous le trouvez digne de 1984 ? Et bien pourtant c’est le vôtre…





                  • Ruut Ruut 18 février 07:27

                    L’irradiation du corps par toutes ces ondes donnera le cancer a cet employé model et sa pension ne durera qu’ 1 ans, si il as de la chance sinon bien moins ....


                    • UnLorrain 18 février 09:31

                      Jonathan est dans l’erreur de bonne heure...notre température corporelle coïncide avec un entraînement quelconque ( exercices physique je recommande toujours ! Mais sans doute que je suis dans l’erreur ) de 10h00 jusqu’à 20h00 pour « bouger » donc. En deçà de 10h00 notre température corporelle est encore en « veille » dû au fait que le corps humain abaisse naturellement sa température pour sa nuit de sommeil,un abaissement naturel se fait alentour de 20h00 en préparation de la nuit de sommeil venant.


                      • JL JL 18 février 09:32

                        Bonjour, excellente description qui nous transporte dans un meilleur des monde.
                         
                         Avez vous lu « La zone du dehors » de Alain Damasio ?


                        • Sébastien A. 18 février 09:49

                          @JL
                          Bonjour, je dois vous avouer que non... Merci pour le conseil de lecture.
                          Sébastien A.


                        • Jean Roque Jean Roque 18 février 12:04

                          La future dictature d’une oligarchie de riches multi-milliardaires transhumanistes en Occident aura un fichage que la Gestapo où le KGB n’auraient pas pu rêvé.
                          Et les démocraties des nations auront été annihilées gentiment par l’UE, les traités internationaux, et le multiculturel.
                          Ce qu’il faut souligner c’est que ce sont les algorithmes qui génèrent les désirs, les précèdent, en fonction de l’état « donné » du Big Data. C’est à dire que ces algorithmes poussent une reproduction du système en cherchant à s’optimiser sur le déjà « donné ».
                          La Chine nationaliste et communiste peut faire une politique génétique de puissance. Pas l’UE et ses valeurs « droitdelhommistes ». Elle a imposé l’enfant unique. Nous le QI baisse et le PISA aussi, minés par les banlieues (Luc Ferry)
                          Mais les riches se feront faire des bébés gpa augmentés, et la justice faux-cul légalisera au nom des droits de l’enfant...
                          Zhao Bowen, directeur à 21 ans de l’Institut de génomique cognitive de Chine, avec ses séquenceurs les plus puissants au monde, et un budget chinois !

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON

Auteur de l'article

Sébastien A.


Voir ses articles







Palmarès