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Une leçon machiavélienne

 Imaginons. Un pays latin dans lequel le Président élu se retrouve face à des manifestations qui secouent la nation pendant des mois. La raison de ces manifestations ? La pauvreté des classes dites « moyennes ». Pourtant notre pays imaginaire ne manque pas de ressources, dispose d’infrastructures, d’une population éduquée et travailleuse, peut-être même de matières premières. Mais les dérives du système politique ont laissé se développer une classe dirigeante déviante (magouille, pots-de-vin et arrangements divers en sont le lot quotidien). Le peuple paie sans fin les fautes de ses dirigeants qui se parent de vertu et de morale. Ce pays a mis en place un système qui « élit » toujours (contraint ou forcé), depuis une quarantaine d’année, un zélé représentant de ces oligarques. Les rares fois où le peuple a dit non à ses maîtres, il n’a reçu qu’un majeur levé bien haut en guise de réponse. En dépit des « atouts » de notre pays imaginaire, les lois votées par ces oligarques ont donc abouti à donner toujours plus de pouvoir à la frange la plus riche de la population en dépeçant la frange la plus pauvre, laquelle a fini par rassembler la majorité de la population. Bref, nous décrivons une ploutocratie.

Face aux manifestations, la réaction du pouvoir a été celle de tout pouvoir en place : la répression violente et la propagande. La police pour la répression et la presse pour la propagande.

La presse nationale s’est donc échinée à passer les événements sous silence, à masquer de son mieux les violences policières ou à n’admettre que « des bavures ». Des manifestations en soutien du régime ont même été organisées par le pouvoir (mais elles ont fait un flop). A la radio, la télé, dans la presse écrite, ce n’est que concert louangeur vis-à-vis du leader qui gouverne, lequel est un parangon de vertu, toujours à l’écoute de ses concitoyens et les comprenant mieux que quiconque. De plus il a été élu démocratiquement. C’est un roi-philosophe qui a pris les mesures appropriées. « De quoi se plaint-on ? » demandent, avec une mine contrite, les échotiers payés par les oligarques.

Voici pour les éléments factuels. Machiavel, saisi du problème, aurait qualifié les solutions possibles en fonction de son analyse de la virtu et la fortuna. Il aurait scruté les protagonistes et oublié la virtu (au vu la faiblesse du personnage qui préside à la destinée de ce pays imaginaire). Quant à la fortuna actuelle, il aurait été obligé d’admettre qu’elle n’est plus la chance ou l’analyse intelligente des événements qui permettra de forcer le destin ; mais tout simplement la mise en perspective de ce que permet la « fortune » au sens trivial du terme. Ainsi donc.

Si notre pays se trouve en Amérique centrale, son dirigeant se qualifiant de « socialiste » et qu’il détient des réserves de pétrole. Ici, la réaction dite « internationale » est coordonnée et immédiate : on bloque les avoirs du pays, on l’empêche de commercer (grâce à l’« embargo international »). On organise ensuite la famine de la population afin de « retourner » l’opinion publique contre son dirigeant, ce qui permet, au passage, de faire de joli images de décharnés. Dans la presse « libre » des grands pays internationaux, ce ne sont que panégyrique de l’opposition, récits larmoyants des exilés, commentaires sur la tour d’ivoire dans laquelle vit le pouvoir ; information détaillée sur la quantité de sang (au millilitre près) qui s’accumule sur les mains de celui qui a basculé (les journalistes aiment bien le terme) « du statut de Président à celui de monstre fou et sanguinaire ». Dès que l’on considèrera que l’opinion est prête : on fait éclore un quidam à la solde de l’oligarchie mondiale et on le fait passer pour le représentant de l’expression populaire. L’usurpateur se pare du titre de Président et réclame le pouvoir. Tout le monde applaudit à son courage et somme le Président démocratiquement élu de se démettre et d’organiser des élections. On lui laisse très exactement huit jours. Naturellement, dans ce cas-là, le fameux jus gentium qui régit les relations internationales est le cadet des soucis de la « communauté internationale ».

Si ce pays se trouve dans une zone développée et fait partie des pays les plus riches du monde (l’Europe par exemple). Là, tout est différent. Les manifestants sont traités de « casseurs ». Des consignes discrètes sont données aux forces de l’ordre pour encercler, éborgner, mutiler les manifestants, mais silence des médias. A la moindre éraflure sur un bâtiment public, on hurle à la barbarie. On traque les vocables dans les manifestations avec le même luxe de précautions que l’hérésie lors de l’inquisition. Le moindre « sale pédé » devient un cri de ralliement, fût-il prononcé par les compagnons d’un homme à terre venant de perdre un bras. On filme et diffuse complaisamment un vague salut du bras fait à un ami pour s’écrier : « je vous l’avais dit : les nazis sont de retour ». Raisonnement : on a vu ces quelques gestes obscènes et déplacés, donc tous ces gens sont des nazis et des homophobes. CQFD. Les journalistes feignent de croire à la faiblesse du mouvement populaire. L’opinion mondiale pose de fausses questions et s’interroge sur la santé mentale de ce peuple, décidément bien bête. Les publicistes suivent l’évolution de la mobilisation et donnent les chiffres du ministre de l’Intérieur qui divise par dix le nombre de manifestants populaires, cependant qu’il multiplie par dix le rassemblement des manifestants qui soutiennent le pouvoir (et qui ont pris pour symbole un bras d’honneur).

Le pouvoir organise « un débat populaire » qui ressemble à l’un de ces monologues fleuves castriste ou chaviste. Il avait de toute façon annoncé, avant même le débat que, de toute façon, il ne changera rien à sa manière de gouverner. Ces monologues sont applaudis par des salves coordonnées de « hourra » journalistiques. Pour un peu on croirait que c’est Jupiter qui gouverne à la marche du pays. Ce représentant/Jupiter peut alors d’ailleurs s’envoler tranquillement pour aller vendre des armes à un dictateur (qui ne les collectionne pas mais les utilise contre son peuple) tout en lui donnant des leçons de vertu sur les « droits de l’homme ».

***

Dans le premier cas, le Président élu finira certainement renversé et tué ; la population vivra les joies de voir sa misère continuer perpétuellement, mais avec la consolation de se dire qu’elle est « démocratique » : il paiera sans cesse une dette créée de toute pièce. Le peuple goûtera amèrement ce qu’est la pax economica mondiale, et nul doute qu’il se soulèvera à nouveau d'ici vingt ans.

Dans le second cas, on pariera sur l’égoïsme. Valeur première et absolue du système capitaliste. Car le peuple en bloquant les routes finira par lasser la majorité des petits égoïstes, lesquels ne supporteront plus de ne plus pouvoir « profiter du week-end » pour aller s’acheter une télé ou un smartphone et leur ration de nourriture frelatée aux OGM et aux pesticides. Ils en voudront aux autres qui n’ont qu’à faire comme eux et se donner les moyens de gagner de l’argent. On fera mesurer toutes les semaines, par des « cabinets indépendants », le « taux d’adhésion » de l’opinion publique ; et à force de petits tripatouillages, on annoncera un jour, sur un ton triomphal, que ça y est : la population ne soutient plus les manifestants. Ce sera le début de la curée. Dans l’intervalle, on aura voté des lois contre les libertés (au nom de la défense de ces « libertés ») ; puis d’autres lois, toujours plus répressives, qui finiront par décourager même les plus endurants (lesquels n’oseront plus se regrouper de peur de finir en prison du seul fait de s’être déplacé, d’être éborgnés ou tout simplement ne seront plus en capacité de faire manger leur famille, leur patron les ayant licenciés par solidarité de classe avec le gouvernement). Les médias feront de longs articles contre les « traîtres » qui auront coûté un quart de huitième de demi-point de PIB (les scélérats !) à la sacro-sainte « croissante ». Ils en concluront (raisonnement de type CQFD) que ce sont eux la cause de tous nos malheurs : chômage, dette publique, dérèglement climatique, terrorisme, épidémie de cancers... Le Président sortira « renforcé » de cette crise mais n’aura pas oublié l’affront fait à son auguste personne. Le chef des oligarques fera donc payer à son peuple, et au prix fort, ce coup de canif dans le « pacte républicain » : il lui fera rembourser sans cesse une dette créée de toute pièce, baissera les services publics, donnera de grands coups de ciseaux dans tout ce qui ressemble à une « aide » versée par l’Etat (retraite, assurance chômage, etc.), cependant qu’il dilapidera l’argent public en cadeaux pour ses apparatchiks, privatisera tout ce qui peut rapporter le moindre centime et l’offrira sur un plateau à ses amis oligarques. Il sera adulé sur le plan international, on vantera son intelligence, son caractère de philosophe et son « courage ».

Et c’est ainsi que tout ira toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes libéral possible ; et que tout se termine toujours de la même manière pour le Peuple.


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4 réactions à cet article    


  • CoolDude 29 janvier 13:20

    Dans le premier cas, le Président élu finira certainement renversé et tué ; la population vivra les joies de voir sa misère continuer perpétuellement, mais avec la consolation de se dire qu’elle est « démocratique » : il paiera sans cesse une dette créée de toute pièce. Le peuple goûtera amèrement ce qu’est la pax economica mondiale, et nul doute qu’il se soulèvera à nouveau d’ici vingt ans.


    Sauf qu’un autre gendarme du monde à fait son apparition...

    « Venezuela : Moscou dénonce les sanctions »illégales« prises par les États-Unis ».


    • velosolex velosolex 29 janvier 13:38

      Article intéressant et amusant dans sa forme. Pa sûr pourtant que la fièvre jaune retombe de si tôt. Ce mouvement de fond est bien différent de tout ce qui a précédé. 

      La propagande officielle a ses limites. Internet a tiré les rallonges de l’information, d’une table où beaucoup se tiennent assis. La manipulation outrancière, qui n’a pas beaucoup évolué n’a pas intégré ces paradigmes. 


      • soi même 29 janvier 18:51

        Quoi que l’on face nous sommes devant un fait qui ne pourra pas être escamoter , la notion de l’État, de l’économie, de la vie civile doit être totalement métamorphosé si l’on veut être capable de surmonté ce que la nature est en train de nous renvoyez comme boomerang de notre effet de notre égoïsme de masse.


        • François Vesin François Vesin 29 janvier 22:37

          Toute cette avalanche de mots pour en arriver à ça !!!

          Pleurer sur vous-même est totalement stérile !

          Arrêtez de vous demander jusqu’où ira ce régime corrompu

          puisque vous savez que l’iceberg est en vue !

          Nous ne sommes pas sur le Titanic que vous regardez couler

          lui qui, dès son départ, n’ avait pas prévu de place pour nous.

          Les nantis sur leurs canots ne seront pas dépaysés parmi les requins

          et ceux qui y survivront trouveront toujours des porcs d’accueils !!!

          Nous sommes restés à quai et, c’est ici et maintenant que vous pouvez

          consacrer votre énergie et toutes vos forces à vous rendre utile !

          Toute l’agitation qui parcourt la macronie ressemble aux soubresauts

          qui agitent un corps agonisant ; ce n’est qu’un pitoyable spectacle !!!

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Auteur de l'article

Sébastien A.


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