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Accueil du site > Tribune Libre > Une sortie en kayak qui vire au drame

Une sortie en kayak qui vire au drame

Les corps de trois membres du club de kayak de mer de Saint-Valery-Sur-Somme ont été repêchés dans la baie de Somme, et un adolescent de 15 ans secouru en état d'hypothermie dans la nuit du 11 au 12 janvier 2020, près de la digue Jules-Noiret du Crotoy. Il semblerait que les trois adultes aient été éjectés de leur embarcation et précipités dans une eau à 8°C. «  Hyppolite est le seul à être parvenu à rester dans son embarcation et à se laisser dériver jusqu'au Crotoy, dirigé par les courants  ».

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Huit kayakistes participaient à une sortie hebdomadaire en mer prévue chaque samedi après-midi. Après avoir atteint la pointe du Hourdel en avance sur leur timing, ils avaient décidé de « pousser » plus au sud. « Il semblerait qu'un peu avant l'arrivée à Cayeux-sur-Mer, la mer se soit formée de façon très soudaine, le groupe des kayakistes s'est scindé en deux ». Arrivés au niveau du bunker de Cayeux-sur-Mer, ils ont rencontré « un courant beaucoup plus important, dans une mer agitée et se retrouvaient confrontés à des vagues de plusieurs mètres de haut  ». Quatre d'entre eux décidèrent alors de débarquer près de la pointe du Hourdel, les quatre autres sont « restés sur l'eau. (...) Une grande vague a renversé les quatre embarcations en même temps ». Les kayakistes débarqués n'apercevant plus leurs camarades, ont alerté les secours vers 17 h 45 (l'hiver, la nuit tombe vite).

L'accident, rare dans la région, suscite l'incompréhension. Ce sont des gens du secteur qui font du kayak depuis toujours. On comprend mal, d'autant plus que les conditions étaient plutôt clémentes. Le kayak est « une grosse activité sportive et touristique », tout le monde espère approcher les phoques... Une sortie sans danger..., personne ne précise le niveau des participants : pagaie blanche - jaune - verte - bleue - rouge ou noire ? Quand les kayakistes sont partis, les conditions étaient très, très bonnes, il n'y avait aucun risque, mais le temps change vite en cette période de l'année, la mer et le vent peuvent devenir très forts en très peu de temps, pour preuve, un coup de vent vers 17 heures.

La Préfecture maritime a souligné que les conditions de mer étaient à 3 sur l'échelle de Douglas au moment de l'alerte (les bulletins météo-marine utilisent l’échelle de Beaufort pour indiquer la force du vent). L’échelle de Douglas définit 9 états de la mer et la hauteur des vagues  :

0 - calme : pas de vagues.

1 - ridée : vagues de 0 à 0,1 mètre.

2 - belle : vagues de 0,1 à 0,5 mètre.

3 - peu agitée : vagues de 0,5 à 1,25 mètre.

4 - agitée : vagues de 1,25 à 2,5 mètres.

5 - forte : vagues de 2,5 à 4 mètres.

6 - très forte : vagues de 4 à 6 mètres.

7 - grosse : vagues de 6 à 9 mètres.

8 - très grosse : vagues de 9 à 14 mètres.

9 - énorme : vagues de 14 mètres et plus.

Tous les marins et les clubs nautiques consultent la météo, les avis de la capitainerie et l'annuaire des marées avant de prendre la mer. La marée génère des courants qu'il faut prendre en compte pour s'épargner des efforts « inutiles », voire dangereux, car le moteur de propulsion du kayak reste l'homme lui même. Le groupe est parti avec le jusant ; samedi 11/01 coefficient 88 : PM à 12 h 03, hauteur 9,69 m - BM à 19 h 20, hauteur 1,38 m - PM à 00 h 30, hauteur 9,74 m (le Crotoy). Les flots de la marée modifient le dessin des côtes et la règle des douzièmes permet de connaitre la hauteur d'eau à une heure donnée (1/12, 2/12, 3/12, 3/12, 2/12, 1/12),

Le bulletin météo ne prend pas en compte les effets dus au relief terrestre, ni l'accélération du vent aux pointes, entre les îlots ou les bancs formant goulets. Je n'ai pas consulté l'almanach ni les ouvrages du SHOM (http://data.shom.fr), mais lorsqu'une baie se « vidange », il y a le risque de se retrouver confronté à des courants puissants. Les courants sont conditionnés, en partie, par l'heure des marées, et s'inversent quand la marée monte ou descend. Si le vent et le courant sont de même direction, la longueur des vagues augmente tandis que leur hauteur diminue (la vague s'étire). Si le vent est contraire, la longueur diminue et la hauteur augmente. Un courant de 2 nœuds suffit à retourner un kayak, surtout si le kayakiste ne sait pas « gîter » (incliner l'embarcation sur le côté afin de réduire la pression exercée sur la coque) ou faire un demi-esquimautage pour se redresser. Un vent est dangereux lorsqu'il atteint la vitesse de croisière, celle-ci varie selon la longueur de la ligne de flottaison du kayak, le niveau du kayakiste, et de son endurance (le débutant tire sur les bras sans rotation du torse) : pagaie jaune et verte 2,5 nœuds, durée de la sortie recommandée 3-4 h - bleue 3 nds, durée 4-6 h - rouge 3,5 nds, durée 6 h. Le groupe était-il homogène, une pause récupératrice a-elle été respectée ? le groupe naviguait depuis plusieurs heures.

Le kayakiste peut rencontrer une houle perpendiculaire, et des phénomènes de réfraction peuvent « secouer » le frêle esquif. Avec un vent fort et instable (rafales), les vagues rattrapent la précédente pour donner naissance à une vague beaucoup plus haute ! La houle se caractérise par sa hauteur et sa période, sa hauteur totale n’est pas l'addition de la hauteur de différentes houles, c'est l'énergie de chacune qui est accumulée. Les formateurs préconisent une progression par pas de un Beaufort et 0,25 m de houle (pagaie verte, vent force 2, vagues de 0,5 m - pagaie bleue, force 3 vagues inférieures à 1 m - pagaie rouge, force 3/4 - pagaie noire force 4/5). Voici un extrait des pré-requis de la FFCK pour le niveau pagaie noire : « avoir réalisé 4 randonnées de 25 milles dont 2 randonnées de plus de 3 jours avec bivouacs et 2 randonnées incluant des navigations de plus de 2 milles d’un abri sur une distance d’au moins 5 milles, avoir navigué sur des sites différents en mer ou océan et avoir été confronté aux conditions suivantes : vent d’au moins 4/5 Beaufort, houle supérieure à 1 mètre, passages de détroits ou de pointes avec des courants d’au moins 3 nœuds, coefficient de marée d’au moins 90 (Océan)  ». 

Le kayak est un engin de navigation de 6° catégorie, il ne peut s'éloigner à plus de 2 nautiques d'un abri, et son classement en 5° catégorie correspond à une dérogation de l'autorité maritime. (Les kayakistes se limitant à une navigation diurne à une distance d’un abri n’excédant pas 300 mètres ne sont pas astreints à l’emport de matériel d’armement et de sécurité). La navigation est autorisée jusqu’à 2 milles d’un abri : s'il ne s'agit pas d'un engin de plage - si le flotteur comporte un dispositif qui permet à un pratiquant, après un chavirement de rester au contact du flotteur, de remonter sur l’embarcation et de repartir, seul ou le cas échéant, avec l’assistance d’un accompagnant - s'il est pourvu d'équipements individuels de flottabilité (ne pas confondre avec gilet de sauvetage qui a une collerette et une flottabilité de 100 N) adaptés à la morphologie des personnes embarquées (50 N de flottabilité, 100 pour les enfants). Cet équipement peut être remplacé par une combinaison humide en néoprène ou sèche assurant au minimum une protection du torse et de l’abdomen, une flottabilité positive et une protection thermique si elle est portée en permanence - un moyen de repérage lumineux étanche (lampe, flash, Cyalume) et au moins 6 heures d'autonomie - les engins non auto-videurs embarquent un dispositif d’assèchement manuel (écope, seau ou pompe à main) approprié au volume de l’engin.

Au delà de 2 miles et jusqu'à 6 miles d’un abri, la réglementation impose : que la navigation s’effectue à deux embarcations minimum (dérogation si le pratiquant est adhérent à une association déclarée et emporte un émetteur-récepteur VHF (canal 16) étanche qui ne coule pas lors d’une immersion et reste accessible en permanence par le pratiquant - trois feux rouges à main - un compas magnétique étanche (normes ISO) un système de positionnement satellitaire étanche faisant fonction de compas - les cartes marines ou leurs extraits, officiels, élaborés à partir des informations d’un service hydrographique national - le Règlement International pour Prévenir les Abordages en Mer et un document décrivant le système de balisage de la zone fréquentée, éventuellement sous forme de plaquettes autocollantes ou sur support électronique et son appareil de lecture - L’EIF peut être remplacé par une combinaison humide en néoprène ou sèche présentant les caractéristiques suivantes : flottabilité minimale positive de 50 N, couleur vive autour du cou ou bien sur les épaules. Cette dernière exigence n’est pas requise si un dispositif lumineux est fixé en permanence sur la combinaison (Il ne s'agit là que d'un résumé très succinct du texte législatif spécifications de la division D 240).

Les kayakistes prudents emportent en plus : un miroir de signalisation, un sifflet, une pagaie de secours, un couteau, un paddle float (housse flottante qui se fixe à l'extrémité de la pagaie afin de faciliter la remontée à bord après un dessalage), un Smartphone (composez le 196 pour les secours maritimes, le 112 en Europe) dans une pochette étanche, une couverture de survie, un poncho et certains se relient à leur embarcation avec une drisse de quelques mètres. Il est sage de placer le petit matériel de signalisation dans le gilet afin de l'avoir toujours à portée de main, et non au fond du kayak.

Le type de kayak en cause n'est pas mentionné, le comportement et la stabilité d'un kayak varient en fonction de ses dimensions, la forme de sa carène, de son volume, sa rigidité (fibre de verre, polyéthylène, gonflable, démontable), du centre de gravité, sans oublier la qualité et la solidité. Le lecteur désireux d'approfondir ces points peut consulter le site http://www.newavesys.com ou bearboat pro. S'il s'agit d'un kayak homologué, il peut faire l'objet d'une immatriculation auprès des Affaires maritimes. Par vent de travers, toute embarcation pivote sur son centre de gravité, selon l'emplacement de celui-ci et de la répartition des charges, le kayak « lofe » (l'étrave se place face au vent), soit il « abat » (poupe au vent), quoiqu'il en soit, le contrôle de la route devient vite fatiguant à moins qu'il ne soit pourvu d'une dérive ou d'un gouvernail. Si la jupe n'est pas adaptée parfaitement aux dimensions du hiloire, le kayakiste a les fesses au frais, s'il ne peut écoper, une carène liquide se forme qui peut contribuer au déséquilibre et au dessalage (chavirement). Par vent établi, il est recommandé de relier la pagaie au kayak par une drisse au cas ou elle serait arrachée des mains par une rafale.

Un kayak de dimensions « généreuses » par rapport à son occupant peut être à l'origine de l'« expulsion » de celui-ci ! Quelles tailles de kayaks étaient engagées : 16 pieds, 17 pieds ou 18 pieds soit 5,50 mètres ? Le froid est l'ennemi numéro un du naufragé, la chaleur spécifique de l'eau est mille fois supérieure à celle de l'air et sa conductivité thermique 30 fois. Le corps va donc se refroidir mille fois plus et 25 fois plus vite que dans l'air ! Au moment du drame, la température de l'eau était de 8° C ; la durée de survie moyenne est 1 à 2 h avec perte de conscience en moins d'une heure. Est-il vraiment nécessaire de rappeler que le port d'une combinaison sèche avec le sacro-saint principe des trois couches isolantes reste une nécessité en eau froide, à défaut une « néo » avec cagoule de 7 mm d'épaisseur. Les kayak auraient été retrouvés « dérive au ciel » (retournés). Les kayakistes n'ont-ils pu remonter à bord ni se hisser sur la coque pour sortir le haut du corps de l'eau ou « faire radeau » avant de voir leur embarcation s'éloigner ?

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5 réactions à cet article    


  • JL JL 17 janvier 10:06

    Bonjour,

     

     ’’Le bulletin météo ne prend pas en compte les effets dus au relief terrestre, ni l’accélération du vent aux pointes, entre les îlots ou les bancs formant goulets.’’

     

     Ni, il faut le préciser, les effets de brises thermiques locales qui se manifestent subitement, notamment quand le soleil se couche .

     

    Ps. joli cours de navigation.


    • Trelawney Trelawney 17 janvier 11:06

      @JL
      En effet dans cette région et lorsque le temps change, les baies de la Somme et de l’Authie (plus au nord) agissent comme des aspirateurs de mauvais temps, laissant les plages de Quend et de Fort Mahon plus calme.
      On pense être à l’abri dans ces baies et on se retrouve soudainement avec des paquets de pluie, du vent et des vagues.
      J’ai fait de la voile en octobre novembre dans ces coins et l’équipement était : combinaison sèche, polaire, manteau de pluie, bottes, bonnets et gants. Pas l’équipement idéal pour faire du Kayak


    • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 17 janvier 19:29

      @Trelawney

      Bonsoir. La baie de Canche aussi .


    • Nicolas_M Nicolas_M 17 janvier 14:39

      Chaque jour, 29 français meurent à cause d’une chute dans les escaliers.

      C’est bizarre, je n’ai pas vu votre article concernant la bonne manière de descendre les escaliers. Conseillez vous d’enfiler systématiquement un gilet airbag et un casque ?

      Les règles maritimes que vous énoncez permettent d’éviter que les secours soient débordés en été par des milliers d’inconscients n’ayant jamais vu une vague de leur vie et essayant de traverser la manche en bouée canard gonflable. Pour conserver la réputation des stations balnéaires, donc leur chiffre d’affaire, donc pour protéger l’économie française. Pour rappel, on est la première destination touristique mondiale, ça nous rapporte 36,5 milliards d’euros chaque année. Si vous pensez que les règles sont là pour protéger nos vies, vous êtes incroyablement naïf.

      En dehors de la période estivale, il faut arrêter de déresponsabiliser les locaux en leur imposant un équipement découlant d’un « bon sens » imposé par la société. A chacun sa vie et sa relation au danger. Je ne vois pas le problème de laisser ceux qui le souhaitent essayer de traverser l’Atlantique avec une paire de palmes et un tuba, tant qu’ils sont conscient des risques qu’ils prennent.

      Quand à l’accident que vous relatez, jusqu’à preuve du contraire ils respectaient la réglementation. C’est donc juste pas de bol, ça arrive, c’est la vie, pas besoin de rabâcher pour autant d’absurdes règles qui n’ont pas suffi à protéger leur vie.


      • bokiller bokiller 17 janvier 18:59

        Puisque nous sommes sur un forum

        Je m’élève contre la complaisance qui sourd de cet article.

        .

        Cet évènement est consternant et je lui refuse le terme d’accident... ;

        Correction....

        Histoire révoltante , conséquence d’une recherche débile en constante inflation fort à la mode depuis 40 ans...

        Toutes ces pratiques extrêmes à la mer ou à la montagne mettent en danger la vie des pratiquants et hélas ... des sauveteurs ... ;

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