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Winter is coming par Carolyne Larrington

Carolyne Larrington enseigne la littérature anglaise médiévale au prestigieux Saint John’s College d’Oxford. Spécialiste des contes et légendes, de la tradition arthurienne et des sagas nordiques, elle a par ailleurs publié The Poetic Edda et King Arthur’s Enchantresses : Morgan and her Sisters in Arthurion tradition. Avec sa dernière production, sous-titrée Les racines médiévales de Game of Thrones, l’auteur décrypte le monde créé par George R.R. Martin et les moults éléments qui le relient à l’Histoire.

Dans sa préface, elle considère que son étude est « plutôt un hommage à cette remarquable création d’univers à laquelle les livres et la série sont parvenus, donnant naissance à un monde (le « Monde connu » pour employer le terme des fans) qui résonne avec nombre d’éléments des cultures de l’Europe et de l’Asie médiévales. » Elle démontre la pertinence de son propos par différentes démonstrations qui confirment, si c’était encore nécessaire, que l’analyse des temps anciens se révèle une science vraiment passionnante, et riche d’enseignements sur notre époque.

Larrington explique que « le présent ouvrage n’a pas pour objectif de traquer chaque source de George Martin ni les influences de David Benioff et Dan Weiss, les deux créateurs de la série.  » En réalité ce livre « traite de ce qui arrive lorsque les fans médiévistes de Game Of Thrones se rassemblent et discutent de ce que Westeros et Essos peuvent avoir en commun avec le monde médiéval historique, mais également avec le monde mystérieux de l’imaginaire médiéval, c’est-à-dire les parallèles, réminiscences et structures communes.  »

Très précisément, cet ouvrage ne doit pas être abordé par les néophytes car « Winter Is Coming part du principe que vous avez vu la série jusqu’à sa cinquième saison. » Ainsi, des lecteurs non avertis qui s’aventureraient à découvrir cette très plaisante œuvre éprouveraient de grandes difficultés à s’y retrouver. L’auteur revient en effet très souvent sur les principaux personnages et leurs péripéties, pour en expliquer le sens profond en établissant des parallèles avec la vraie histoire.

Contrairement à ce que les détracteurs de cette saga peuvent penser, au mépris de la réalité, cette œuvre s’avère très riche et plus profonde que ce qu’ils laissent accroire : « Le Trône de Fer/Game of Thrones réunit à la fois les éléments de l’heroic fantasy classique, ses dragons et ses manticores, ses Marcheurs Blancs et sa magie, mais traite également de questions plus concrètes : politique dynastique, foi religieuse et organisation sociale. » Malheureusement, ce deuxième aspect - très important à nos yeux - reste souvent oublié ou écarté par beaucoup de personnes, y compris de celles qui apprécient le plus la série.

D’une manière générale, nous remarquons que notre passé resurgit à chaque chapitre ou épisode : « Les histoires du Trône de Fer sont ciselées à partir du passé médiéval, historique et imaginaire, du Septentrion médiéval, avec ses vastes étendues glacées, ses monstres et ses loups ; de l’Occident médiéval, avec ses institutions reconnaissables comme la chevalerie ou la royauté, ses conventions d’héritage et de masculinité ; de la Méditerranée médiévale également, avec son mélange coloré de ports de commerce, de pirates, de négriers et de civilisations anciennes, mais aussi d’un Orient exotique, où des cavaliers mongols mettent à sac des cités légendaires aux richesses inimaginables et dont les coutumes étranges sont partagées par des tribus bigarrées vivant aux frontières du Monde connu - et au-delà. » Citation longue, mais nécessaire pour montrer l’immense variété des sources auxquelles George Martin se confronte.

Larrington ajoute que l’univers du Trône de Fer « s’appuie en premier lieu sur l’histoire médiévale européenne (la guerre civile qui ensanglante l’Angleterre au XVème siècle, connue sous le nom de guerre des Deux-Roses, est tenue pour l’une de ses principales sources d’inspiration), mais il reprend également des éléments de cultures guerrières plus anciennes (celles des Celtes, des Anglo-Saxons et des Vikings), l’histoire des Mongols, dont l’efficacité et les ambitions ont donné naissance au plus vaste empire terrestre de l’histoire, tout en s’appuyant sur le folklore et les croyances répandues en Europe médiévale. » Larrington pose le constat suivant : « dans Game Of Thrones, la haute politique est teintée d’éléments de mythes et du folklore.  »

L’auteur rappelle un fait marquant que nous relevons avec un grand intérêt : « Martin a déclaré que la lutte entre les descendants d’Edouard III d’Angleterre avait inspiré les luttes de pouvoir au sein de Westeros, et les consonnes mêmes des deux grandes maisons, Stark et York, Lannister et Lancaster (Lancastre), sont plus que troublantes. » A partir de là, Martin, au fil de son imagination, a composé des histoires régionales et locales au sein d’une grande histoire qui convoque en définitive les trois concupiscences humaines - intemporelles, mais cruellement incarnées : le pouvoir, l’argent, le sexe. Cependant, l’inspiration initiale de Martin, qui était « historique », a été transformée « en quelque chose de plus riche, de plus étrange et de plus archétypal  ». Ne soyons donc pas surpris d’entendre des passionnés présenter cette série télévisée comme « la meilleure de tous les temps ».

De fait, la réduire aux scènes torrides et aux batailles épiques revient à faire l’impasse sur l’essentiel, à savoir l’extrême richesse et foisonnante complexité de la construction historique, sociale, politique et religieuse du Trône de Fer. Nous lisons à ce sujet : «  A partir des cultures de ce qu’on appelle le Moyen Age Tardif, Martin adapte des concepts généraux, comme le pouvoir de la chevalerie et de l’Eglise Chrétienne ; [mais] c’est de plus loin encore, et notamment des Mongols - teintés des traits de certaines civilisations amérindiennes - que viennent les Dothrakis. »

Chaque civilisation, chaque territoire, chaque cité repose sur des spécificités propres décrites par l’auteur avec beaucoup de soin, d’exactitude et de justesse. Nous retrouvons des peuples guerriers, pacifistes, marchands, sédentaires, nomades, esclavagistes, des religions monothéistes et polythéistes, des puissances terrestres et maritimes, etc. Le monde du Trône de Fer ne peut ainsi pas être tenu pour une caricature binaire de l’affrontement du bien et du mal. En toute vérité, les profils psychologiques s’avèrent réellement bien fouillés et dévoilent au grand jour toute la complexité des êtres humains. De même, la géopolitique du Trône de Fer illustre parfaitement l’intrication subtile des relations internationales, avec leur jeu d’alliances et de renversements imprédictibles.

Concrètement, le Trône de Fer chante la quête de justice, et donc de la légitimité, avec son lot de héros, de traîtres, d’anti-héros et d’escrocs. La bravoure côtoie la couardise, l’or achète les fidélités et la peur de mourir brise les serments. Nul ne peut prédire comment l’histoire évoluera tant les rebondissements nous surprennent aux moments les plus inattendus. Après tout, l’Histoire n’est-elle pas le théâtre de l’imprévu ?

L’auteur inspecte les actes posés par les différents protagonistes du Trône de Fer, en les expliquant, les analysant, ou en apportant un éclairage pertinent et mesuré qui ouvre des portes sur différentes interprétations possibles. Cet éclairage nous permet d’approfondir notre connaissance de ce vaste univers, et de comprendre des actions qui nous avaient échappé ou semblé confuses. Le point fort de ce livre est qu’il permet de faire de l’histoire autrement. En effet, quand elle raconte par le menu un passage du Trône de Fer, elle établit un pont avec l’histoire réelle (principalement européenne) et dresse des parallèles qui nous offrent la possibilité de revisiter notre passé. Nous découvrons que Cersei Lannister, par de nombreux aspects, ressemble très fortement à Marguerite d’Anjou.

En conséquence, personne ne doit être surpris de constater que « l’histoire de Westeros et les événements politiques de notre temps se télescopent de façon dérangeante.  » La spécialiste des mythes et légendes cite une remarque, que nous trouvons savoureuse, de Talisa adressée à Robb Stark : « Vous vous battez pour renverser un roi, mais vous n’avez pas de plan pour la suite ? » La fiction rejoint ainsi la réalité pour notre plus grand plaisir…

Cependant, les comparaisons et les mises en perspectives ne se limitent pas aux seuls événements historiques des Temps Féodaux. Larrington convoque les géants, les dragons, les loups-garous des textes médiévaux. Elle scrute aussi les corbeaux, tout en évoquant les dieux anciens des mythes nordiques. Tout ce travail intellectuel et symbolique nous renseigne sur la façon dont nos ancêtres vivaient et voyaient ces mythes. Ces analogies renforcent la conviction fondée en raison que l’œuvre de Martin s’établit pleinement sur les réalités d’un Moyen-Age aussi bien anglais et français (guerres de succession, poids de la chevalerie,…), que chinois (pression des Mongols) ou scandinave (raids vikings).

Ces deux œuvres mondialement connues, Le Seigneur des Anneaux et Le Trône de Fer, ne s’envisagent pas comme des éloges à l’endroit de la démocratie et de la république, bien au contraire. Il s’agit, à bien y regarder, d’hymnes à la royauté. A ce sujet, le titre de la troisième et dernière partie du Seigneur des Anneaux ne souffre d’aucune contestation possible : « Le Retour du roi ». Ces brillants auteurs que sont Tolkien et Martin (lui-même désigné par ses lecteurs du monde entier comme le « Tolkien américain  ») écrivent avec brio sur la nécessité de conquérir et de garder le trône.

Le thème essentiel des livres (et de la série !) se veut éminemment politique : « Qui doit occuper le Trône de Fer ? Voilà la question centrale de la saga. Les thèmes de la bonne gouvernance (définie par Varys comme un devoir et non comme un droit), de l’apprentissage du pouvoir, de l’administration de la justice, de la bataille pour gagner les cœurs et les esprits sont également au centre des trajectoires de nombre des personnages. La liberté et l’assujettissement, la conquête et le commerce, autant de questions soulevées par l’œuvre de George R. Martin. » En somme, que des choses passionnantes !

Ce livre, que nous avons réellement apprécié, ravira les amateurs d’histoire, de contes, de mythes - et les passionnés du Trône de Fer. L’auteur nous présente un guide complet et bien structuré pour comprendre le fond et le souffle historique de la plus importante - à ce jour - création fantastique du XXIème siècle. Comme l’écrit très justement Larrigton : « Le Trône de Fer est inconfortable, mais pourtant tous veulent y siéger…  »

 

Franck ABED

 

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3 réactions à cet article    


  • Gollum Gollum 3 avril 10:22

    Ces deux œuvres mondialement connues, Le Seigneur des Anneaux et Le Trône de Fer, ne s’envisagent pas comme des éloges à l’endroit de la démocratie et de la république, bien au contraire. Il s’agit, à bien y regarder, d’hymnes à la royauté.


    Tout à fait, mon Précieux.. Une royauté qui s’appuie sur une caste sacerdotale : Gandalf, les Elfes... 


    Oui mais voilà, dans la saga de Tolkien la caste sacerdotale est une vraie caste sacerdotale, si vous comprenez ce que je veux dire..

    Pas une pâle copie qui a la couleur de.., les caractéristiques apparentes de ..., avec un troupeau bêlant berné par des fonctionnaires de Dieu..


    • eddofr eddofr 4 avril 15:26

      N’allons pas non plus prêter aux auteurs des intentions qu’ils n’ont jamais eues.

      Si les romans épiques sont centrés sur des « destinés » (ceux qui sont nés avec un Destin), c’est parce qu’il est plus plaisant d’écrire et de lire des histoires de héros et d’héroïnes luttant contre un destin apparemment contraire que de lire un bottin des histoires sans saveurs de gens ordinaires vivant sans aléa leur petite vie médiocre.

      Donc oui, le prêtre y sert un Dieu aux desseins tortueux.

      Oui, le Roi y est noble héros destiné à la victoire ou ennemi funeste et tout puissant mais malgré tout promis à la défaite. 

      Oui, le petit paysan en révolte y est fils caché de quelque monarque ou marqué par un destin plus grand que sa condition.

      N’allez pas dans cela voir une quelconque intention critique à l’égard de la démocratie bien réelle.

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