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Accueil du site > Tribune Libre > Politiques & citoyens > Retraites : Chronique d’une réforme manquée

Retraites : Chronique d’une réforme manquée

Comment se donner des airs de grand réformateur en évitant soigneusement d’aborder le vif du sujet ? Comment déplacer une question sociale sur le terrain de la sécurité ? Pour finir, comment empêcher l’opposition de tirer le moindre profit des manifestations contre le gouvernement ? Voilà le tour de passe-passe auquel vient de se livrer l’Elysée qui est décidément très fort en communication.

Acte 1 : Créer l’atmosphère. L’été 2010 est particulièrement délétère. Les aventures de "la milliardaire" passent en boucle, les personnages sont dignes d’un feuilleton à succès, avec vraies et fausses raisons de s’indigner et informations subtilement distillées. Madame Bettencourt passe une partie de l’année en Suisse ? La belle affaire, elle est libre de vivre où elle souhaite, d’autant plus qu’elle a le bon goût de payer encore ses impôts en France. Au passage, on caresse le populisme latent, toute personne qui mettrait le pied en Suisse devient vaguement suspecte... A côté de cela, le fait que le Ministre du Budget soit aussi trésorier de l’UMP passe presque inaperçu, alors qu’il y a cette fois une vraie raison de se scandaliser. Il faut que le feuilleton dure. Il est faussement embarrassant pour le pouvoir, ce qui le lave du soupçon d’orchestrer lui-même un cirque médiatique bien utile pour éviter les vraies questions embarrassantes comme l’affaire de Karachi qui aurait dû faire chuter n’importe quel gouvernement démocratique.

Acte 2 : Diviser sur une proposition "clivante". Reprenant les meilleures techniques des néo-conservateurs américains, le gouvernement aime les propositions clivantes. Elles obligent à se positionner pour ou contre une proposition simple à comprendre et imposent les termes du débat. La réforme des retraites se jouera donc sur "pour ou contre la retraite à 62 ans". En réalité, la proposition est faussement simple : elle fait l’impasse sur les mille et une exceptions (les femmes mères de trois enfants, les métiers pénibles, les personnes qui ont travaillé très jeunes, etc.) et sur le fait qu’il ne s’agit que d’un condition nécessaire, mais pas suffisante : il faut avoir 62 ans pour partir en retraite et un certain nombre de semestres de cotisation. C’est précisément là que le bât blesse : les périodes de chômage ou de congés créent des carrières "à trous" pour nombre de salariés, ce qui fait que les conditions (en apparence assez raisonnables) deviennent de plus en plus difficiles à satisfaire dans un pays où le taux d’activité des 55-65 ans est particulièrement bas. Pour renforcer l’effet "clivant", le gouvernement choisit systématiquement le passage en force et l’absence de concertation. Le résultat attendu est immédiat : d’immenses manifestations.

Acte 3 : Discréditer les manifestants. Comme à aucun moment les vraies questions ne sont posées, les manifestants donnent l’impression de défiler contre une proposition de bon sens : allonger la durée de cotisation pour préserver les pensions alors que l’espérance de vie a augmenté. En réalité, les manifestants défilent tous contre la réforme, mais avec des intentions très différentes, et hélas inaudibles. Certains manifestants campent certes sur un statu quo intenable financièrement, mais une grande partie n’est pas contre toute réforme mais contre cette réforme-là et sa méthodologie, c’est par exemple le cas de la CFDT. Ils soulignent que la réforme est injuste, ne corrige pas les aberrations du système actuel et de ses multiples régimes, ne prend pas en compte les réalités du marché du travail actuel et ne permet aucun équilibre financier. Les manifestants soulignent aussi avec raison que le vrai problème derrière le financement des retraites est le taux de chômage trop élevé des jeunes et des vieux, ce qui raccourcit terriblement la période de cotisation effective et s’ajoute aux déséquilibres démographiques.

Acte 4 : Déplacer le débat sur les questions de sécurité. Après avoir rendu tout débat sérieux inaudible, il restait à changer définitivement de terrain. Le terrain le plus favorable à ce gouvernement n’a jamais été le social où ses résultats sont particulièrement mauvais. L’ex-ministre de l’intérieur Sarkozy passe pour un homme à poigne auprès des Français, la sécurité est son point fort — au moins dans les sondages. Le 12 octobre, les médias annoncent en boucle que la mobilisation faiblit et que "les jeunes" sont entrés dans le mouvement. Le gouvernement accuse la gauche "d’irresponsabilité". En réalité, les manifestations n’ont jamais été aussi denses et rassemblent surtout des "vieux", mais on a placé autour d’un certain nombre de lycées des cordons de CRS en grande tenue de combat. Le résultat prévisible ne se fait pas attendre : l’approche des vacances, l’ennui suscité par les ratés de la réforme des lycées et les incitations médiatiques et policières font descendre "spontanément" les jeunes dans la rue. Pour achever d’effrayer le bourgeois, on laisse faire quelques casseurs, les pompes à essence sont asséchées, ambiance quasi insurrectionnelle ! Heureusement, le gouvernement veille. Grâce à sa fermeté l’ordre est rétabli. Le 19 octobre, sous l’air grave de Sarkozy qui annonce en marge du sommet de Deauville qu’il fera face à ses responsabilité, perce un air de jubilation.

Acte 5 : Baisser le rideau sur un "succès". Le 27 octobre, la réforme est votée en passant en force. Le gouvernement décrète la fin de la partie sur un succès pour lui qui a su rester si ferme et rétablir l’ordre. Enfin presque... Certes, les casseurs qu’il avait lui-même excités cessent de casser, les vacances viennent calmer le jeu, mais les grèves et la mobilisation continuent bien que les médias n’en parlent plus. Fort à propos, une dépêche de Ben Laden à l’authenticité discutée (cf La Croix du 28 octobre) et un nouveau rebondissement dans l’affaire Bettencourt occupent la une du 27. La gauche qui dénonce les policiers provocateurs dans les cortèges est prise au piège : elle aussi s’est déplacée sur le terrain de la sécurité. Rideau, on passe à un autre sujet. Un remaniement serait idéal pour achever de tourner la page.

Je ne suis pas persuadée que le gouvernement s’en tirera à si bon compte.

D’une part, les mouvements sociaux peuvent reprendre et la mobilisation ne faiblit pas autant que les médias le prétendent. Curieusement, alors que France Info annonçait le 28 que les grèves étaient terminées, la même radio annonçait quelques minutes plus tard qu’un tiers des vols de Roissy étaient annulés et la moitié des vols de Roissy. Drôle de retour à la normale ! Les troubles pourraient facilement dégénérer de façon incontrôlable. On se souvient de l’affaire des deux adolescents de Clichy morts dans un transformateur et des émeutes qui avaient suivi en 1995.

D’autre part, rien n’est résolu, le système court toujours vers sa faillite. Le taux d’activité des 55-65 est trop faible pour sauver un système trop déséquilibré, la réforme risque surtout de multiplier les "vieux pauvres", chômeurs en fin de droits qui attendront avec le RMI d’atteindre l’âge de 67 ans pour toucher une retraite à faible taux, faute du nombre de semestres suffisants. D’ici un an ou deux il faudra se remettre à une réforme, avec un pays toujours plus traumatisé et des marges de manoeuvres financières toujours plus faibles.

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10 réactions à cet article    


  • tvargentine.com lerma 30 octobre 2010 18:31

    Je pense plutôt que entre des étudiants qui prétendent s’inquiéter de leur avenir mais qui disposent d’un pouvoir d’achat pour aller en vacances et les fonctionnaires de l’éducation nationale qui ont déserté les manifestations pour les mêmes raisons ,la véritable réponse à votre question ce trouve ici

    Rien ne sera plus pareil pour la suite car le corporatisme à bien divisé ce mouvement

    http://www.tvargentine.com


    • ddacoudre ddacoudre 30 octobre 2010 19:39

      bonjour lerma

      toujours peu inspiré dans tes analyses, elles n’ont que le tord d’oublier les autres français. se serait bien que le succés d’une action ne dépendent que d’une période de vacance de la population concerné, il suffirait de ne pas décider de grève à ce moment là.
      cordialement.


    • Vipère Vipère 30 octobre 2010 18:34

      Bonjour Anne Sophie Godfroye

      Excellent billet !

      Tout se passe comme si le gouvernement avait sifflé la fin de la partie et que tous les acteurs avaient simultanément interrompu leur rôle de manifestant, pour reprendre leurs vies d’avant la grève.

      Les lycéens et collégiens ont déserté les rues, massivement investies, remisé slogans et banderoles, pour des vacances plus ludiques ?

      Tous les salariés des raffineries ont repris du service, laminés par un déficit de salaire, contaminant les éboueurs marseillais qui ont eux aussi repris du collier.

      Les cheminots ont débloqué les voies ferrées et du coup les transports fonctionnent normalement, et les salariés ne sont plus en retard au boulot.

       La France s’est remise au travail, ravalant son ressentiment jusqu’aux prochaines élections. Le pouvoir n’ a gagné que le premier round.

      Et maintenant reste à normaliser les rapports syndicats/grévistes avec le tandem gouvernement/MEDEF et la quadrature sera bouclée.


      • ddacoudre ddacoudre 30 octobre 2010 19:28

        bonjour anne sophie

        j’ai souris en lisant ton article car je venait d’en rédiger un ou j’indiquais l’usage abusif de l’épouvantail ben laden, et j’indiquais que l’usage du principe de Pavlov était la clé du succès du président, qui par ailleurs ne faisait que des effets d’annonces pour s’en prendre aux puissances économiques et financières, mais était capable de fermeté envers les faibles. les faibles en l’espèce c’est le mouvement syndical, il n’ont plus depuis longtemps la représentativité qui leur donnent la puissance, et leurs dirigeants savent que la majorité des français sont des « couilles molles », excuse moi pour l’expression triviale, cela m’évite de tourner autour du pot. quand t’entendais que le soucis des grévistes étaient de ne pas se rendre impopulaire, cela en dit long sur la représentation que se font les citoyens de leur moyen d’opposition démocratique qui est l’organisation syndicale ayant pour mission la défense des intérêts particuliers de leurs conditions de salarié.

        j’ai vécu la dégringolade de la puissance syndicale, elle la retirait de la conscience de classe des salariés et se sont les socialistes qui l’ont enterré.

        je reconnais que cette mobilisation fut un succès syndical face justement à sa faiblesse, mais la mobilisation démocratique de la décision de grève n’est qu’un enterrement de première classe de celle-ci. face à la puissance policière et médiatique des pouvoirs d’aujourd’hui, il est dérisoire de croire que c’est par un vote démocratique d’action de grève que l’on va emporter un succès, ou par des promenades de santé auxquelles j’ai participé et dont je ferais certainement la dernière le 6 novembre.

        historiquement le mouvement ouvrier à retiré sa force de la peur des gouvernements occidentaux de voir s’installer chez eux un régime communiste. ils n’ont plus peur depuis 1989, alors il faut autre chose pour les faire reculer que les « grévettes » de quelques uns,

        je reconnais que c’est à juste titre que tu dis que le gouvernement à judicieusement utilisé les différentes échéances pour affaiblir la mobilisation, mais si ce n’avait pas été cela il aurait utilisé les forces anti émeutes, retourné l’opinion publique « automobilobovore » contre eux, d’autant plus que l’opposition ne parle pas sur le sujet de la même voix et que le maillon faible de l’intersyndicale était la CFDT.

        1995 est mort, nous sommes entrés dans une dictature molle qui se fascise, tous les boucs émisaires présentés depuis la crise, sans parler d’avant, en sont une démonstration pour ne parler que de cela. si ce n’était pas le cas WOERTH et Hortefeux ne seraient plus membre du gouvernement.
        Élément primordial du contrôle social, la stratégie de la diversion consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes. La stratégie de la diversion est également indispensable pour empêcher le public de s’intéresser aux connaissances essentielles, dans les domaines de la science, de l’économie, de la psychologie, de la neurobiologie, et de la cybernétique. « Garder l’attention du public distraite, loin des véritables problèmes sociaux, captivée par des sujets sans importance réelle. Garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser ; de retour à la ferme avec les autres animaux. » Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles »

        cordialement.


        • Login Login 30 octobre 2010 20:08

          On dit que  le niveau global d’intelligence d’une foule est généralement inférieur à celui d’un seul de ses membres. Si l’on en croit Gustave le Bon et quelques autres, dans certaines situations, une telle foule suit un leader autoritaire et démagogue capable de charisme (La psychologie des foules - 1895). 

          Plus récemment, James Surowiecki a brillamment démontré que dans d’autre situations, la foule devenait collectivement intelligente (la sagesse des foules - 2004). Quelles situations donnent raison à Le Bon ou Lesquelles donnent raison à James ? 

          Si vous réunissez des gens en assemblée, Le Bon aura probablement raison. Si vous isolez les gens mais leur donnez la possibilité de donner leur avis sur une question, ce sera James.

          Si l’intelligence d’un membre de l’assemblée est suffisante pour maitriser une question soumise à l’ensemble de ses membres, une réponse pertinente pourra probablement être apportée.

          Dans le cas contraire, en débattre en assemblée garantie une réponse d’une qualité encore inférieure. Autrement dit,  si une assemblée ne maitrise pas une question, elle devient très sensible au phénomène décrit par le Bon. Elle s’aligne alors sur les options imposées par son leader.  Il devient alors fondamental d’analyser la manière dont le leader élabore les réponses imposées à ces assemblées, ainsi que ses motivations.

          Nous sommes dans une situation paradoxale. Doit-on considérer que l’assemblée nationale et le Sénat sont assimilables à des foules ? L’attitude des députés et sénateurs de la majorité gouvernementale le laisse à penser. 

          Application à la sortie de crise. 

          Députés et Sénateurs de la majorité gouvernementale sont devenus transparents, une représentation nationale légale mais plus légitime comme je l’ai lu sur un autre article. Il ne reste que le gouvernement, un groupe. qui présente effectivement une action coordonnée. Le jeu devient alors intéressant.

          L’individu face à une groupe se comporte différemment et juge ce groupe comme s’il s’agissait d’un autre individu (et non plus à travers ses fonctions).




          • ddacoudre ddacoudre 30 octobre 2010 21:31

            bonjour login

            intéressante analyse d’un paradoxe, depuis longtemps la population n’est démocratique que le temps de l’élection ensuite elle regarde l’état comme un leader, comme si l’état était un particulier et non la fonction de son émanation, c’est pour cela que de fil en aiguille nous sommes arrivé à considérer l’état comme une entreprise avec un pdg pour chef d’état et la population en est devenu ses salariés.

            cordialement.


          • LE CHAT LE CHAT 30 octobre 2010 23:45

            les français ont repris le boulot , mais la rage au ventre , ça pesera lourd dans les enveloppes glissées dans les urnes en 2012 !
            je souhaite bon courage à ceux qui vont donner les tracts UMP , il faudra leur fournier des cirés jaunes pour les crachats !


            • Yohan Yohan 7 novembre 2010 00:23

              Oui, c’est une réforme manquée . Le plus cocasse, c’est de voir que ce sont les plus privilégiés du système qui ont fait grève pour l’essentiel en demandant la retraite à 60 alors qu’ils partent déjà entre 50 et 57, avec un pactole supérieur à ceux que du privé à salaire égal. Ils se foutent de la geule du monde, en plus, avec un barratin de marchand de poisson.

              Alors rien que pour ça je dis que c’est une réforme manquée, parce que le GVT n’a pas eu les couilles de mettre les privilèges sur la table de négociation : ceux des nantis qu’ils soient hauts fonctionnaires, patrons du CAC et toutes les castes de privilégiés des régimes spéciaux qui ruinent les régimes de retraite et qui n’acceptent pas de faire le moindre effort


              • elec 42 elec 42 7 novembre 2010 10:12

                le syndicalisme en france est révolu,ils ne représentent plus personnes, ils sont les fossoyeurs de la vrai lutte social,ils sont financés par les gouvernements ,de droite comme de gauche,en s’opposant à toutes les réformes,meme les plus élémentaires,ils ont perdu toutes crédibilitée façe au gouvernement,au patronnat et aux salariés.pourquoi continutont de négocier avec eux ?c’est plus facile q’avec l’ensemble des salariés.


                • elec 42 elec 42 7 novembre 2010 11:46

                  au lieu de voter bètement,prouvé moi le contraire.

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