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Accueil du site > Actualités > Citoyenneté > Sœur Emmanuelle : respecter et aimer

Sœur Emmanuelle : respecter et aimer

« On ne possède pas le bonheur comme une acquisition définitive. Il s’agit à chaque instant de faire jaillir une étincelle de joie. Ne l’oublions pas : souris au monde et le monde te sourira ! » (Sœur Emmanuelle).



Respecter et aimer, telles sont les clefs du succès selon celle qui deviendra certainement un jour une sainte de l’Église catholique. Approchant de son 100e anniversaire, Sœur Emmanuelle déclara à Caroline Pigozzi, journaliste de "Paris Match" : « Je vais en théorie, le 16 novembre, jour de mes 100 ans, recevoir des mains du Président de la République la Grand-croix de l’ordre national de la Légion d’honneur. Cela ne m’émeut guère, même si j’ai beaucoup de sympathie pour Nicolas Sarkozy, pour qui j’ai voté. (…) C’est (…) toute l’équipe qui mériterait cette décoration. Maintenant, c’est moi qui sort du lot, il y a quelque chose d’injuste et qui sonne faux. Même si je suis flattée, pas mécontente, cela me gêne quelque peu. D’ailleurs je vais bientôt mourir et, ce jour-là, Dieu ne me demandera pas si j’ai eu la Légion d’honneur, pas plus qu’Il ne voudra savoir si je suis passée chez Drucker ou chez PPDA ! ».

Finalement, Sœur Emmanuelle ne verra jamais ce centième anniversaire, pourtant préparé de longue date. Elle est morte quelques semaines auparavant, le 20 octobre 2008. Cela fait maintenant 110 ans que Sœur Emmanuelle est née, Franco-belge, à Bruxelles, et son existence a été une véritable ode à la vie.

Est-ce parce qu’elle a perdu son père très jeune, encore enfant, qu’elle a vu se noyer, ce qui l’a encouragé à s’engager chez les "bonnes sœurs" ? En tout cas, "bonne sœur" et "prof", voilà ce qu’aurait dû toujours être Madeleine Cinquin devenue Sœur Emmanuelle en 1930 avec ses vœux de religieuse de la communauté de Notre Dame de Sion.

Une expatriée exemplaire. Elle a enseigné le français dans le cadre de sa congrégation de 1931 à 1963, en Turquie (Istanbul) et en Tunisie, puis a repris des études à la Sorbonne en 1963 : « J’avais quitté l’Europe en 1931 et j’ignorais que l’on y avait oublié la gaieté et la légèreté. (…) Je ne savais pas encore que l’Europe était morose et grise. Ces jeunes arrivés mornes et désemparés avaient appris à donner et à sourire. Même dans un pays où la misère et la précarité régnaient, avec une nourriture faite de haricots et les demeures en vieux bidons, les gens savaient danser et chanter. Ces jeunes Européens partaient en riant, car ils avaient rencontré la solidarité et compris la relativité des situations. » ("Yalla, en avant les jeunes", 1999). Elle est repartie ensuite enseigner de 1964 à 1971 d’abord à Istanbul puis à Alexandrie où elle est devenue très attachée à l’Égypte.

Ce ne fut qu’à sa retraite que Sœur Emmanuelle est apparue vraiment exceptionnelle. Au lieu de se reposer en France, elle a décidé d’aller vivre parmi les plus pauvres, dans un bidonville du Caire, en Égypte. Elle y passa vingt-deux années de sa vie, de 1971 à 1993, partageant les conditions de vie des chiffonniers du Caire. Elle y apporta non seulement tout son amour mais aussi son efficacité pratique pour améliorer le quotidien des enfants qu’elle a côtoyés. En 1993, alors qu’elle avait déjà 85 ans, sa congrégation lui a demandé de rentrer en France et d’habiter dans le Var, ce qu’elle a fait jusqu’à sa mort.

Lui a succédé à la tête de son association au Caire Sœur Sarah, sœur supérieure d’une congrégation copte, que Sœur Emmanuelle avait rencontrée en 1976 et dont elle a partagé la cabane pendant toutes ces années dans le bidonville. Sœur Sarah a multiplié les projets, un centre de vacances pour enfants au bord du Nil, un millier de logements décents, un hôpital, etc.

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Ces vingt-deux années de Sœur Emmanuelle au service des enfants des bidonvilles du Caire, période qu’elle a appelée "le temps du plus grand amour", ont été une source de joie et d’enrichissements mutuels extraordinaire. Je propose ici de raconter très succinctement, à partir de son autobiographie (mise en référence à la fin de l’article), les quelques "problèmes" qu’elle a rencontrés sur sa route de fraternité et la manière qu’elle a trouvée pour les contourner ou les résoudre.

Sœur Emmanuelle était une pragmatique que rien n’arrêtait. Son sourire irrésistible n’était pas forcément suffisant pour affronter les habitudes, les traditions, les idéologies, les religions. Sœur Emmanuelle était une religieuse catholique mais elle a toujours refusé de faire du prosélytisme religieux. Elle voulait agir pour tous, et au Caire, ses interlocuteurs étaient principalement des chrétiens coptes et des musulmans. C’est grâce au Concile Vatican II qu’elle a pu entretenir des relations avec les autres religions. Il lui fallait rajeunir : « Les gosses de la rue m’ont vite repérée. Je ris de bon cœur. J’ai 62 ans, mais je me sens en marche vers de nouvelles noces avec un cœur de jeune fille. (…) Mon cœur baigne dans l’allégresse. Les barrières construites par les hommes pour s’isoler des autres ont disparu. Loin de la sécurité, je suis sans défense. ».

Sœur Emmanuelle était honnête avec elle-même en s’interrogeant ainsi : « En entrant dans le bidonville, elle arrivait enfin au port, ma longue marche vers un plus grand amour. Et voilà que la question se pose : en toute vérité, ai-je partagé la pauvreté, la misère des chiffonniers ? En totalité ? L’affirmer serait un mensonge. Chez eux, elle est ontologique. Elle reste attachée à leur peau depuis leur naissance. Privés d’instruction et de ressources, vivant de l’ordure, ils sont les exclus d’une société qui les méprise à l’instar de leurs cochons. Ai-je porté l’abjection qui les accable ? Jamais. Au contraire, on m’a admirée d’avoir partagé leur vie. Et encore n’ai-je partagé qu’une partie de leur pauvreté matérielle, difficile à supporter, il est vrai. Mais quelle était leur sécurité comparée à celle que me donnait ma communauté si pleine de sollicitude ? ». Elle expliqua aussi qu’elle pouvait être soignée et hospitalisée quand il le fallait, ce qui n’était pas toujours le cas des chiffonniers malades.

En revanche, si elle n’a pas pu "descendre" aussi bas que ces chiffonniers, en raison de ses origines et de ses attaches (elle pouvait toujours dire "pouce" et retrouver tranquillement sa retraite qui l’attendait en France), elle a pu "relever" ceux qu’elle a côtoyés au Caire : « Le respect que je témoignais à chacun d’eux leur a rendu leur dignité d’êtres humains. Si je n’ai pu descendre avec eux au plus bas, j’ai déclenché en eux le désir d’en sortir surtout grâce à l’éducation de leurs enfants. C’est pourquoi, même si je n’ai réalisé qu’une partie de mon idéal, le temps passé avec mes frères et sœurs chiffonniers reste, pour moi comme pour eux, "le temps du plus grand amour". (…) L’amitié égalise : nous sommes tous sur le même plan. Soudain, mes nouveaux amis ne se sentent plus au dernier rang de la racaille. ».

L’un de ses premiers combats fut le fanatisme religieux : « renverser le mur le plus épais qui sépare les hommes ». Tâche très ambitieuse à tous points de vue. Elle s’est aperçue que si les chiffonniers n’étaient pas particulièrement pratiquants de leur confession, ils restaient séparés religieusement, les musulmans et les chrétiens ne parlaient jamais entre eux. Sœur Emmanuelle a cherché un moyen dans les réunir socialement et elle a trouvé comment en faisant partager une passion commune, le football : « Dans l’allégresse générale, [de grands élèves des Jésuites] initient nos chiffonniers au sport universel ! Le succès dépasse les espérances. Bientôt, il n’y a plus Mohamed ou Guirguis [Georges], mais des joueurs acharnés qui s’épaulent. Le foot fait des miracles ! Un jour de malheur, Mohamed est terrassé par une fièvre pernicieuse et meurt en trois jours. Chrétiens et musulmans se retrouvent pour la première fois de leur vie à la mosquée, unis dans la douleur. ».

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Petit à petit, avec les enfants, Sœur Emmanuelle a essayé de les ouvrir aux autres. Ainsi, pour des enfants chrétiens qui imaginaient que Dieu enverrait tous les musulmans en enfer, elle leur demanda si Dieu aimait tous les hommes. Les enfants répondirent oui. Les musulmans sont-ils des hommes ? Oui. Alors Dieu aime les musulmans.

Elle n’était pas forcément satisfaite de ses méthodes. Pour recevoir une petite croix en bois, les enfants chrétiens avaient bien compris qu’il fallait lui dire qu’ils aimaient les musulmans, mais c’était un premier pas : « Mes méthodes sont vraiment des plus primitives, mais ce n’est qu’une première initiation ! Ce qui est fondamental, c’est qu’ils me voient les entourer chacun d’une même tendresse, en leur donnant, sans distinction, le meilleur de mon cœur. ».

Dans son bidonville, la mort rôdait et prenait fréquemment les enfants car ils n’étaient pas soignés. Un jour, Sœur Emmanuelle était hospitalisée à cause de la fièvre et n’a pas pu s’occuper d’un enfant atteint de rougeole qui en est mort ainsi que son petit frère. Elle s’en voulait car si elle avait été là, elle les aurait amené faire se soigner et ils auraient survécu. Au bout de cinq ans de bidonville, elle s’interrogea sur son impuissance : « Je reste sans argent, sans vaccin, sans dispensaire. Certes, tu distribues de beaux sourires, Emmanuelle. Mais ils n’arrêtent pas la mort. Oui, à quoi sers-tu ? que fais-tu ? ». Cette remise en cause permanente de son action, cette réflexion au sens de sa vie, Sœur Emmanuelle en a fait un moteur à concrétisation. Être utile.

Un autre drame : Baazak, un jeune musulman, s’est fait tuer un soir par ses copains parce que ceux-ci étaient ivres. Pourtant, ils étaient très unis, mais l’alcool leur a fait faire n’importe quoi. Sœur Emmanuelle, là encore, s’en est voulu : « La société qui laisse ces jeunes pourrir dans les ordures… et moi, oui, moi, Sœur Emmanuelle, qui ne me suis pas assez battue pour leur offrir un lieu de loisirs le soir ! Cela ne doit pas se renouveler. Le sang de Baazak coule dans mes yeux, il me transforme en femme farouche, décidée à ébranler la terre. Je deviens avide d’espèces sonnantes. J’ai quelques dollars par mois, j’en veux maintenant des milliers, des millions. ».

Ce fut à partir de ce moment que Sœur Emmanuelle s’est fait connaître. Elle est allée dans tous les lieux du monde se faire connaître et demander de l’argent aux puissants. Elle est allée rencontrer Anouar El-Sadate (Président égyptien), George HW Bush (Président américain), Jacques Delors (Président de la Commission Européenne), devenu un ami très cher, Bernard Kouchner (Ministre français de la Santé et de l’Action humanitaire), etc. (elle aurait voulu la présence de Jacques Delors et de Sœur Sarah à son centième anniversaire).

La voici globe-trotter, sur tous les continents, dans tous les médias, pour faire de la "retape". En 1980, elle a créé son association (qui est devenue Asmae) et elle a "essaimé" partout dans le monde, même en France, à Bobigny. Cette association continue toujours cette action extraordinaire en faveur des enfants. Aujourd’hui, grâce à elle, plus de 51 000 enfants en bénéficient dans huit pays du monde, à travers 68 projets réalisés par 100 bénévoles. L’objectif pour 2020 est d’avoir 20 000 bénéficiaires de plus avec 15 nouveaux projets et surtout, transformer l’association (reconnue d‘utilité publique en 1999) en fondation.

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Un autre combat difficile de Sœur Emmanuelle, ce fut la scolarisation des enfants, et en particulier des filles : « Quelle guerre j’ai dû mener, cabane par cabane, pour arracher aux pères la permission de les scolariser ! ». Les parents analphabètes ne voyaient pas l’intérêt d’instruire leurs enfants et préféraient que ceux-ci travaillassent pour compléter les revenus de la famille. Elle a dit à chacun d’eux : « Écoute, en Europe, les cochons sont mieux logés que toi ? (…) Regarde ta cabane en vieux bidons troués, encombrée de saletés. Tu veux enfermer ton fils dans ces immondices toute sa vie ? (…) Je l’aime, moi, plus que toi. Je veux sauver son avenir ! ». Parfois ça fonctionnait, parfois pas.

Elle était ainsi, Sœur Emmanuelle, tout entière, capable de bousculer les habitudes, mais toujours avec amour et tendresse. La première année, elle a pu scolariser ainsi vingt enfants. Au bout d’une vingtaine d’années, ils étaient près de deux mille. Et pas les moins doués. Un inspecteur a constaté : « Cette école est la meilleure du district, du point de vue des études comme de la propreté. (…) Ici, les enfants sont respectés et aimés. ». Et la chiffonnière franco-belge de souligner : « Cet homme avait trouvé le moteur du succès : respecter et aimer. ».

Entraînés par les enfants, petit à petits, les adultes se sont mis, eux aussi, aux cours d’alphabétisation le soir, et ce n’était pas facile, après le travail harassant d’éboueur, travailler le soir demandait un gros effort personnel : « Toute éducation réussie comporte "un certain regard" sur l’être humain. Quel qu’il soit, sa valeur est reconnue. Elle ne dépend pas de sa situation ou de sa fortune. Ce respect s’accompagne naturellement de l’affection qui cherche à épanouir la personnalité de tout un chacun. Nos classes de bambins et d’adultes sont devenues un haut-lieu où éclôt la culture et où s’élabore la libération du bidonville. ».

Curieuse rencontre des dates, ce jeudi 15 novembre 2018, Brigitte Macron s’est déplacée pour demander plus de "bienveillance" dans les salles de classe, afin de lutter contre le harcèlement scolaire. Je ne sais pas si ce type de campagne peut fonctionner, mais en tout cas, favoriser la bienveillance peut sembler illusoire ou utopiste, pourtant, elle protégerait les enfants qui sont "out of the box", selon l’expression brigitte-macronienne.

Autre combat de Sœur Emmanuelle, protéger les femmes musulmanes qui, souvent, étaient battues par leur conjoint. La violence comme seul langage, comme seule réponse à une insatisfaction du mari. Comme elles avaient honte, elles refusaient de lui en parler, mais parfois, la sœur chiffonnière surprenait le drame en pleine action. Le soir, elle allait retrouver le mari et lui demander des explications. Il répondait : « Tu sais, je la battais. Avec elle, c’est la seule méthode. ». Ou encore : « C’est la seule méthode possible, une femme, ça ne comprend rien ! ». Elle lui proposait alors : « Je connais ta femme. Elle n’est pas bête. Pourquoi ne discutez-vous pas ensemble de temps en temps ? ». La méthode fut peu efficace : « Sincèrement, je n’ai pas obtenu grand-chose. ».

Pour ces hommes musulmans du bidonville, les femmes ne servaient qu’à faire des enfants et à les élever. Il n’était donc pas question qu’elles fussent instruites ni qu’elles pussent les comprendre, eux les hommes. Quand Sœur Emmanuelle leur rétorquait : « Alors moi, je ne comprends rien ? » : « Réponse du tac au tac, en chœur nourri : "Oh ! toi, tu n’es pas une femme !". Voilà où en est leur mentalité : puisque je suis doué d’intelligence, je n’ai rien de féminin. ».

Sœur Emmanuelle trouva un début de parade : « Une des démarches les plus simples m’a paru de mettre en valeur la fête des mères, inconnue chez les chiffonniers. L’instituer devait être le premier acte de la promotion de la femme. Le succès fut immédiat ! L’émotion était grande dans le public entassé au maximum dans le jardin d’enfants. (…) Chaque maman, les yeux mouillés, fixait avec admiration son rejeton, le plus beau du monde. Vinrent ensuite les cadeaux (…). Valoriser la femme, valoriser la mère, est une entreprise facile avec les petits. Mais le soir, avec les hommes venus pour l’alphabétisation, c’est une autre histoire. ».

Elle a raconté son « long apprentissage pour découvrir les meilleures voies de persuasion, selon les cas ». Ainsi, une femme battue qui avait de telles blessures qu’elles risquaient de s’infecter, devait aller à l’hôpital. Mais son mari ne voulait pas la faire hospitaliser. Sœur Emmanuelle a trouvé l’argument massue : « Comme tu veux, mais si elle n’est pas soignée, elle n’aura plus la force de veiller sur tes cochons. ». Efficacité.

Une des petites victoires pour les femmes, ce fut en 1992 lorsque, lors du passage d’un examen scolaire, tous les garçons avaient réussi et toutes les filles avaient échoué. En fait, elles s’étaient donné le mot pour échouer volontairement. Si elles réussissaient leur examen, elles pourraient aller au lycée mais leurs parents n’auraient jamais accepté l’éloignement, tandis qu’en échouant, elles redoubleraient et pourraient rester à l’école du bidonville. Pour Sœur Emmanuelle, ce fut un vrai acte de féminisme : « Nous grondons nos enfants d’avoir agi ainsi en cachette, mais au fond, nous sommes dans l’admiration. C’est la révolution au bidonville. De mémoire d’homme et de femme, on n’a jamais vu des filles décidant de leur avenir. ». Elle chercha donc des fonds pour construire un lycée sur place.

Un dernier exemple. Sœur Emmanuelle voulait construire une usine de compost car les conditions d’hygiène de son bidonville étaient déplorables : « Essayez d’évaluer le nombre de microbes et de virus de toutes espèces qui y pénètrent chaque jour avec les tonnes d’ordures ! Tandis que les vieux chiffons, le carton, le papier, le verre cassé et le plastique repartent aux usines de recyclage, les cochons se repaissent des déchets de nourriture. Le reste, mélangé avec les immondices, est ramassé par les chiffonnières et jeté devant leurs cabanes. Ce sera récupéré un jour par un camion ou brûlé en dégageant une fumée cancérigène. ».

Seulement, pour construire cette usine, il lui fallait trouver 600 000 dollars. Elle avait trouvé un expert suisse prêt à l’aider pour la concevoir. Mais les associations de la sœur en Europe, toujours prêtes à l’aider pour financer ses projets, refusèrent de l’aider cette fois-ci car elles étaient sûres qu’elle ne réussirait pas : on ne s’improvise pas chef d’entreprise. Malgré tout, par son volontarisme, elle trouva la somme nécessaire (dont la moitié fut promise par la Commission Européenne), des personnes compétentes en Égypte et un terrain offert par le maire du Caire.

Les obstacles furent un à un levés, et l’usine de compost a vu le jour, et a même trouvé des clients pour l’engrais qu’elle produisait. Au début, c’était difficile de trouver des agriculteurs intéressés, mais au bout d’une année, il y avait plus de demande que d’offre : « Intéressé par l’ensemble des résultats, le gouverneur du Caire m’a demandé récemment de construire une deuxième usine. Mais je n’ai plus 70 ans pour courir derrière le million de dollars qu’il faudrait trouver, maintenant que les prix ont augmenté. ». Pour elle, octogénaire bien dépassée, avoir 70 ans était encore "jeune" !

De cette initiative économique très périlleuse, Sœur Emmanuelle a retiré plusieurs leçons intéressantes. La première, la ténacité, évidemment : « Si vous ne lâchez pas le combat, la victoire vous attend. ». La deuxième, la confrontation avec le terrain : « D’aucuns m’ont refusé leur aide parce que, étrangers, éloignés du terrain, ils ne pouvaient pas comprendre ni la valeur du projet, ni les possibilités de sa réalisation ; d’autres, Égyptiens, sur place, se sont vite enthousiasmés avec moi pour cette entreprise dont l’urgence éclatait à leurs yeux. ». Une leçon que curieusement, le Président Emmanuel Macron a semblé tirer dans son entretien à bord du porte-avions De Gaulle le 14 novembre 2018.

La troisième, l’emploi des personnes du pays : « J’ai mieux compris la nécessité de m’appuyer sur les gens du pays : Égyptiens en Égypte, Soudanais au Soudan, Libanais au Liban et ainsi de suite, partout où j’ai été amené à agir. ». Pour un peu, elle en professerait la préférence nationale : « Un homme qui brasse des affaires à travers les continents m’a dit un jour : "J’ai partout donné ma confiance aux habitants des lieux où j’ai travaillé. L’élan que je suis arrivé ainsi à susciter chez eux a produit des fruits étonnants. Je n’ai été déçu qu’une fois. Croyez en l’homme du terroir, Sœur Emmanuelle, il vous fera un travail formidable". ».

Avec ce dernier exemple, on s’étonne du dynamisme de cette retraitée exceptionnelle dont le moteur, son cœur, a produit de très belles réalisations. Chaque fois, elle partait d’un constat, d’un problème, et ensuite, imaginait une solution, réfléchissait pour trouver une solution adaptée aux mentalités (on le voit pour la scolarisation, la protection des femmes, etc.), et enfin, elle déployait la même énergie pour mener à bien ces projets ainsi définis, tant pour les financer (retape dans les médias et parmi les sponsors), que pour les réaliser et les faire vivre ensuite.



En vingt-deux ans, les premiers enfants scolarisés étaient déjà parents et avaient déjà adopté une vision plus moderne de l’école et de la femme pour leurs propres enfants, et ainsi, pouvaient faire réellement évoluer la petite société qu’étaient les chiffonniers du Caire.

En cela, Sœur Emmanuelle (qui n’a jamais été proche de Laurent Wauquiez contrairement à ce qu’il affirmait au début de sa carrière poliique) est un modèle à plusieurs titres, son amour jamais exclusif, jamais limité, à cœur toujours ouvert, sa ténacité et son courage à réaliser des choses concrètes. Elle n’était pas seulement sourire, elle était aussi efficacité. Enfin, elle était énergie, car à 99 ans, elle faisait encore beaucoup d’émissions de télévision pour continuer à chercher des financements et à aider tous les enfants qui en ont besoin. Des générations entières ont été sauvées grâce à elle. Que son souvenir, dix ans après sa disparition, reste toujours aussi vivace dans les cœurs, en particulier celui des dirigeants économiques et politiques du monde d'aujourd'hui.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 novembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


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Je conseille la lecture de l’excellente autobiographie de Sœur Emmanuelle "Les Confessions d’une religieuse" sortie le 23 octobre 2008, trois jours après son décès, chez Flammarion, dont sont tirées la plupart des citations proposées sans autre indication.


Pour aller plus loin :
Respecter et aimer.
La sainte rebelle et acharnée.
La "peur" de saint Jean-Paul II.
Lech Walesa.
La canonisation de Jean-Paul II et de Jean XXIII.
La canonisation de Paul VI et de Mgr Romero.
Paul VI.
Mgr Oscar Romero.
La canonisation de Jean-Paul II et Jean XXIII.
Jean-Paul II.
Concile Vatican II.
Saint Nicolas II.
Barbe Acarie.
Divine douceur.
Maurice Bellet.
Le plus dur est passé.
Le début de la révolution luthérienne.
Saint François de Sales.
Le pape Formose.
Viens m’aider à aider !
Le pape François, une vie d’espérance.
Benoît XVI.
Les saints enfants de Fatima.
La révocation de l’Édit de Nantes.
La laïcité française depuis 1905.

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4 réactions à cet article    


  • NEMO NEMO 16 novembre 12:10

    Soeur Emmanuelle ? Voyons, voyons ?

    ça serait pas la copine à Brijou ?


    • phan 16 novembre 12:27

      @NEMO

      Non, l’autre Emmanuelle, cousine de Bilitis.

    • Jean Keim Jean Keim 17 novembre 08:29

      C’est le plaisir que nous ressentons dans l’instant qui suit le bonheur qui provoquent sa disparition.


      • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 17 novembre 11:13

        Etre disponible pour l’amour, respecter ce qui est respectable et en toutes circonstances,...rester digne. 

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