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Animal

De la représentation à la corporéité.

La représentation que se fait l’être humain de l’animal dans sa culture est un objet d’étude infini qui pourrait donner prétexte à un nombre infini d’exemples, d’anecdotes, d’interprétations et de conclusions. Je ne serai pas exhaustif. Je vais enchaîner un nombre limité d’observations sans fil conducteur, pour le plaisir paragraphié d’un panorama incomplet.

L’animal, connu pour être l’inspiration des premiers dessins connus. Personne n’a osé effacer les fresques de Lascaux. Beau parce que pas même. Terrifiant parce que pas même. Coloré et digne d’être immortalisé parce que pas même. Trois dimensions réduites à deux, jusque chez le douanier Rousseau.

Animaux empaillés, trophées de guerre ? Animaux en peluche, trophées de paix ? Dans les deux cas, c’est une figure immobile qui s’empare de l’être humain et le mène à retenir cet être irrémédiablement étranger qu’est l’animal dans des jouets pour adultes ou pour enfants. La morphologie animale, qui peut se différencier jusqu’à impliquer l’absence de vertèbres, parle à l’instinct autant qu’une comptine ou qu’un hymne. Parfois on la mêle à celle de l’humain, et voilà des mythes pour la soupe de Campbell.

L’animal offre des fêtes, sanctifié, sacrifié, toujours doté du rôle central pour la célébration. Le buisson ardent peut servir à sa cuisson, le réfrigérateur placide à sa conservation, et quand on veut caricaturer un brin, une baignoire est sollicitée pour accueillir son sang (chez les musulmans végétariens, la baignoire sert à nettoyer de grandes quantités de salade).

L’animal est parfois mobilisé pour figurer un être humain, il va servir d’intermédiaire pour qu’on se moque d’un Président. Déguisée en grenouille, l’illustre bestiole perd en effet de sa grandeur solennelle. Depuis l’Antiquité, il peut servir de paravent moral. Les leçons d’Ésope et Jean de la Fontaine ne seront jamais oubliées.

L’animal est sans cesse sollicité pour figurer le bizarre, dans l’humour, dans le fantastique, dans le cauchemar, dans le surréalisme, dans l’amour. Quand l’extravagance manque, on convoque au moins un animal. Les dialogues pour savoir qui du thon ou du lion est le plus fort dans « The Other Guys », le regard paniqué de l’autruche qui achève « Le Fantôme de la Liberté », la vache sur le lit dans « L’Âge d’or »… Le lapin qui entraîne Alice au fond de son terrier. Des hommes qui appellent leur femme « ma biche » ou « mon hippopotame »…

L’animal doit être doté de pouvoirs extraordinaires, tellement que certains héros de bandes dessinées viennent y puiser leur capacité à terroriser ou à étendre leur toile. Ce n’est peut-être pas simplement l’imagination artistique.

Dans la musique, l’animal fleurit diversement. Il inspire un carnaval autant que de la pure bestialité. De Saint-Saëns au death metal, il n’y a qu’une danse, celle de l’ours Baloo dans « Le Livre de la Jungle ».

L’imagerie affective où les animaux sont mis en scène atteint le même degré de manipulation émotionnelle que celle mettant en scène des nourrissons, et c’est la raison pour laquelle elle rencontre un succès foudroyant. Les chats sont présents à un tel degré sur Internet qu’on pourrait effectivement se demander si ce ne sont pas eux justement les maîtres du monde.

De la même manière dont le chien écrit de son urine sur le réverbère, l’homme pisse de l’encre sur le papier. Un seul monde, deux signatures.

Il y a un réel mystère dans notre rapport aux animaux. Plus on les regarde, plus ils nous semblent étrangers par leur apparence, leur texture, et plus on les observe, plus ils nous sont familiers par leurs similarités de comportement et d’expression corporelle. Il y a des rites funéraires chez les animaux (éléphants, pingouins). Quand on se remet en tête l’insistance de Confucius sur les rites, on en rit presque, parce qu’elle semble soudain tellement artificielle. Presque, parce qu’au fond, elle est tellement naturelle… Est-ce de l’anthropocentrisme simplement de parler de rites quand l’éthologie parvient à observer des phénomènes semblables chez ces êtres étrangers ? Le concept d’anthropocentrisme ne vient-il pas finaliser notre étrangeté à ce qui vient fonder le rite, à savoir la naissance, la maturation et la mort ? Les animaux ne connaissent pas l’éternelle jeunesse dont nous rêvons. Demandez au papillon.

Les animaux et les plantes sont souvent rassemblés, liés, on parle de faune et de flore comme si l’un n’allait pas sans l’autre, alors qu’en fait l’expression ne marque que l’opposition entre ce qui relève de l’humain et ce qui n’en relève pas. Le béton et le goudron relèvent plus de l’humain qu’un géranium et qu’un dauphin. Nous sommes plus proches des matières inertes que des matières vivantes parce que nous aspirons à l’inerte. Le vivant véritable est inerte. Les adaptations que suppose Darwin sont invérifiables, le temps est trop court et nous devons courir sur le bitume chaud.

La zoonose est un phénomène très intéressant du point de vue spirituel. On suppose chez l’homme une forte somatisation de phénomènes psychologiques et on y désigne l’origine de nombre de maladies individuelles. L’animal vit-il la maladie de la même façon ? Que se passe-t-il dans la vie d’un pangolin ou d’une limace pour qu’il développe quelque mal qui se transmette ou pas ensuite à l’être humain ? L’animal a-t-il une âme et un destin ? Est-ce là encore de l’anthropocentrisme ? Ou simplement un abus de langage ?

De tous les animaux, l’humain est le seul à rassembler sous un même phonème des êtres aussi distincts qu’une baleine et qu’un escargot. Sous le phonème « monde », il y insère plus encore. Et cela s’insère désormais dans ses machines les plus élaborées : les outils prédictifs d’une GAFAM peuvent-ils prévoir les mouvements de la vie animale ? La géotemporalité absolue est-elle à portée d’ordinateur ? Est-ce qu’ordonner, c’est prévoir l’ordre ? Organiser, est-ce prévoir l’organisation ? Oui, car nous n’avons plus de corps.

Nous sommes décidément des animaux dangereux.


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13 réactions à cet article    


  • Séraphin Lampion Kaa 5 mars 08:49

    Les animaux ne sont pas plus bêtes que la plupart des électeurs.


    • JPCiron JPCiron 5 mars 15:49

      @Kaa

      J’ajouterais qu’en leur donnant le droit de vote, cela ne changerait guère le paysage politico-démocratique ! Pensons-y !
      .


    • Laconique Laconique 5 mars 12:20

      Étonnant cette nostalgie chez vous - qui êtes si intelligent - de ce qui n’est pas l’intelligence : la musique, le corps, l’animal. Vous utilisez tous les prestiges du langage, de l’intelligence et de la culture, pour faire l’éloge de ce qui est privé de langage, d’intelligence et de culture. Toute la mauvaise conscience de la gauche occidentale depuis un siècle... L’Occident hanté par le refus de lui-même.


      • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 5 mars 12:51

        @Laconique

        Merci. Je prends ça comme un compliment.

        La musique, le corps et l’instinct me semblent souvent suffire, c’est vrai. Nostalgie du paradis perdu, je n’en saurais rien. Ce qui me semble de plus en plus prégnant avec les années, c’est que le lien se noue par le corps, et non par l’esprit. J’ai longtemps pensé le contraire. C’est peut-être ma façon de survivre en essayant de garder l’expérience intéressante, alors que j’ai connu pas mal de ruptures ces 15 dernières années, devant me délaisser d’amis, d’amours, d’espoirs, de projections diverses. Je me souviens d’une enquête scientifique très intéressante sur les facteurs psychologiques de l’espérance de vie, elle disait que les gens qui vivaient le plus longtemps étaient ceux qui avaient demeurés dans une communauté stable tout du long, quelque soient les émotions qu’ils entretenaient dans cette communauté. L’idée simplement qu’ils se sentaient faire partie de quelque corps d’ensemble, même s’ils s’y sentaient mal. Cela n’a jamais été vraiment mon cas, je suppose que ce n’est plus le cas de la majorité des gens, tous branchés sur leurs carnets d’adresses et occupés à remplir des agendas, à vouloir employer leur temps. Il manque comme une dimension de jeu dans le monde quotidien. Celui qui veut jouer ne peut le faire que dans un cadre bien spécifié, le tourisme, la relation amoureuse (pensée comme telle, à part), l’émission de télévision, l’art, le loisir, la sortie du samedi... Essayez de jouer au travail ou au supermarché, et vous sortez de la communauté. S’il y a quelque chose que j’assimile à « l’Occident » c’est bien ça. Aucun lien avec des notions de liberté ou d’égalité. C’est ce caractère rigide de la modernité qui m’est de plus en plus pénible. D’où mon intérêt pour les sujets que vous avez identifiés...

        Merci pour m’avoir donné l’opportunité d’écrire tout ça.


      • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 5 mars 12:58

        @Laconique
        Bonjour. Étonnant chez vous d’évacuer la musique du domaine de l’intelligence.


      • Laconique Laconique 5 mars 13:09

        @Nicolas Cavaliere

        Ce que vous me dites là est très intéressant. Ce n’est pas le lieu pour approfondir. Mais je comprends. Les grands blessés – comme In Bruges aussi – ont souvent quelque chose de plus. Je vous lis toujours avec intérêt, c’est comme en musique, on sent tout de suite la tonalité.


      • Laconique Laconique 5 mars 13:11

        @Aita Pea Pea

        Bonjour Aita, toujours fidèle au poste.


      • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 5 mars 13:21

        @Laconique
        Vous êtes toujours intéressant. Perso suis pas intello pour un sou , mais la musique je connais un peu...d’où mon étonnement.


      • JPCiron JPCiron 5 mars 15:57

        @Nicolas Cavaliere

         le lien se noue par le corps, et non par l’esprit. >
        .
        L’esprit est une manifestation du corps en interaction avec le monde qui l’entoure. 


      • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 5 mars 17:04

        @JPCiron

        Ce que je veux dire par là, c’est que le lien s’établit quelque soit le souffle intérieur du corps qui le produit. Sinon, il n’y aurait que des mariages qui durent. Et alors même que les gens manifestent une priorité pour le principe de plaisir et dédaignent le principe de réalité, en conséquence ils placent l’esprit avant le corps, et nient la mécanique évidente, celle du souffle, qui permet aux relations de ne pas s’effriter. La vitesse du monde économique s’est répandue dans tous les domaines de la vie, l’idée de la concurrence a tout avalé, et les gens luttent contre elles en confondant l’individualité et la libre expression des humeurs (et non celle des émotions ou des sentiments). Ils croient qu’en soufflant plus vite, ils vivront plus intensément. Le monde qui entoure l’humain, en gros la nature, ne travaille jamais si vite !


      • Xenozoid Xenozoid 5 mars 17:10

        @Nicolas Cavaliere

        Ce que je veux dire par là, c’est que le lien s’établit quelque soit le souffle intérieur du corps qui le produit. Sinon, il n’y aurait que des mariages qui durent. Et alors même que les gens manifestent une priorité pour le principe de plaisir et dédaignent le principe de réalité, en conséquence ils placent l’esprit avant le corps, et nient la mécanique évidente, celle du souffle, qui permet aux relations de ne pas s’effriter. La vitesse du monde économique s’est répandue dans tous les domaines de la vie, l’idée de la concurrence a tout avalé, et les gens luttent contre elles en confondant l’individualité et la libre expression des humeurs (et non celle des émotions ou des sentiments). Ils croient qu’en soufflant plus vite, ils vivront plus intensément. Le monde qui entoure l’humain, en gros la nature, ne travaille jamais si vite !

        la nature ne travaille pas...pour le reste, je suis d’accord avec toi, moi je l’avais appelée ,la tyrannie du sêche cheveux



      • In Bruges In Bruges 5 mars 17:51

        Cher cavalier (de l’apocalypse ?)

        Je vais tenter une synthèse comme même rue de Solférino ,le PS n’ose plus en faire.

        Pour faire droit à Aita Pea Pea qui déplore que la musique ne soit pas incluse dans votre définition de l’intelligence, et pour illustrer le sujet du « cavalier électrique » (très chouette film de S. Polack) j’envoie une pépite assez rare datant de 1968 il était peu connu à l’époque , et surtout on voit son visage, ce qu’il n’a plus jamais plus fait après, ni sur ses pochettes, ni interview, etc.

        Il n’a pas pu faire supprimer cette vidéo car elle appartient désormais à l’INA.

        « Animal , on est mal » de Manset.

        J’ai horreur de la phrase « ça n’a pas pris une ride », qui en général n’a pas sens, mais là, c’est quand même l’idée générale.

        https://www.youtube.com/watch?v=Xrexn9CZW5M

        PS : Bon, pour faire plaisir à Laconique, je retourne en réa en tant que grand blessé : (j’avais juste une permission de sortie pour le week end, un grand merci à l’infirmière sans rien sous sa blouse de me l’avoir signée...)

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