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La Loge P2, structure souterraine de pouvoir

La Loge P2 est connue pour avoir rassemblé, dans l’Italie des années soixante-dix, un millier de conspirateurs de haut rang : militaires, politiciens, financiers, etc. La connaissance du rôle qui fut le sien pâtit de pas mal d’incertitude. Avec le rappel de ce qui paraît bien établi de l’affaire, il va être tenté ici de scruter les rapports de cette organisation avec l’État, dans l’optique d’en tirer quelques leçons. Rencontre-t-on dans cette entreprise un modèle pour un ‘’État occulte’’, ou du moins des ingrédients réutilisables pour en constituer un ?

 

Sources parlementaires

Pour découvrir ce qu’il en fut de cette fameuse loge, en plus du résumé succint qui suit, on peut regarder une vidéo de qualité, et compléter par quelques articles de Wikipédia, à commencer par « Propaganda Due » ; une manière d’approfondir est de lire ensuite, dans cette encyclopédie, les articles dédiés à chacun des personnages ou des institutions rencontrés (1).

La base principale des sources secondaires de ce genre est le rapport de la commission d’enquête parlementaire présidée par la démocrate-chrétienne Tina Anselmi. Massimo Teodori, député du Partito Radicale de Marco Panella, participa aux travaux de cette commission. Il publia un rapport minoritaire intitulé « La Controstoria » (2). La particularité de cette Contrehistoire est de prétendre faire la lumière sur les liens entre la Loge et les partis politiques. Teodori soutient, en effet, que le rapport majoritaire, œuvre des partis, a occulté ces liens, ou du moins qu’il a gravement minoré ces relations troubles. La Contrehistoire de Massimo Teodori a souvent été mise à contribution dans ce qui suit.

 

Un contexte dominé par la menace communiste

Rappelons les traits marquants de la situation politique italienne des années soixante à quatre-vingt.

La République instaurée à la chute du régime fasciste fut tenue, à travers le Parlement, par la démocratie-chrétienne jusqu’au référendum sur le divorce perdu en 1974 (année-charnière à bien des égards).

Parmi les autres centres de force du pays on relève, sans surprise, des potentats de nature ploutocratique. Deux exemples illustres sont celui d’Eugenio Cefis avec la Montedison, et celui d’Enrico Mattei avec l’ENI (Ente Nazionale Idrocarburi).

Plus original : la dangereuse Mafia, pègre ancrée dans le Sud, remise sur pied par les Américains.

Est-il besoin de s’attarder sur le poids de l’Église, en ce pays très catholique ? Le Saint-Siège mène sa politique et ses affaires depuis un État du Vatican indépendant, mais éminemment romain.

L’affrontement de l’Ouest avec le monde communiste se traduisait, dans la lutte électorale, par les résultats élevés du PCI (le Partito Communista Italiano, alors dirigé par Enrico Berlinguer). En sus de cette menace ‘’familière’’ régnait dans toute l’Europe occidentale l’inquiétude vis-à-vis du gauchisme (1968 ne fut pas qu’une affaire parisienne). Tout ce qui était marxisme, gauche, syndicats faisait l’objet – pour le moins – d’une surveillance intense. Du fait, de ce danger majeur pour le Monde libre, la guerre subversive ne fut pas épargnée à l’Italie. La « stratégie de la tension » des tragiques « années de plomb » adjoignit au terrorisme d’extrême-gauche un terrorisme d’extrême-droite, sur toile de fond otanesque, avec ce qu’il fallait de masques et de déguisements. Gladio, le Stay Behind local, ne resta pas inactif. À cela s’ajoutait l’action meurtrière propre à la Mafia.

 

Reconversion et activités de la pi due

La Loge Propaganda Due avait été créée au XIXème siècle par le GOI (Grande Oriente d’Italia) en tant que loge couverte, c’est-à-dire cachée aux yeux de tous, même des autres Frères, afin de pouvoir accueillir des personnages prestigieux dans la discretion la plus grande. Elle fut réactivée après la Seconde Guerre mondiale puis confiée, en 1965, à l’industriel Licio Gelli, personnage d’envergure médiocre, fasciste reconverti, en cheville avec tous, communistes inclus. Il est tentant de penser toutefois que le véritable marionettiste était l’inoxydable dirigeant démocrate-chrétien Giulio Andreotti. Gelli, en tout cas, renforça la Loge ainsi que son pouvoir personnel sur elle, la structurant et la cloisonnant solidement.

La visée de l’opération était certainement l’installation d’un pouvoir fort, sans qu’il soit aisé d’en déterminer le type exact, ni même de savoir s’il n’y en en eu qu’un. Retour vers le fascisme mussolinien ? Démocratie ‘’encadrée’’ ? République inspirée de la Cinquième de De Gaulle ? La Loge, que le Maître Vénérable ne réunissait jamais en corps, n’avait sans doute pas une doctrine unifiée.

Les premiers recrutements firent la part belle aux chefs des différents services secrets et aux chefs militaires : de très hauts gradés des armées, mais aussi les chefs de corps à vocation interne, tels que l’Arme des Carabiniers (gendarmerie) et la Garde de Finance (douane). Ces représentants d’organes de sécurité divers furent rejoints par toutes les corporations de pouvoir : administration, justice, presse, finance économie, Église, partis politiques. Des liens plus ou moins directs s’instaurèrent donc, évidemment avec le Vatican, fort probablement avec la Mafia et très plausiblement avec la CIA.

Les foisonnants résultats de l’enquête parlementaire ultérieure permirent de conclure que l’existence et le poids de la P2 n’avaient constitué qu’un demi-secret dans bien des milieux et que les relations avec elle des différents partis, PCI compris, avaient profité à ces derniers.

Dans plusieurs grandes affaires on décèle la présence, plus ou moins patente, de la P2, qui tantôt agit pour elle-même, tantôt participe à une intrigue :
– Intervention dans des nominations aux emplois publics, notamment dans les organes de sécurité.
– Mainmise sur l’édition et la presse (Rizzoli, Corriere della Sera, etc.)
– Affaire ENI-Petromin (pétrole et corruption).
– L’enlèvement du magistrat Giovanni D’Urso, préfiguration de l’affaire Moro.
– Scandale du Banco Ambrosiano (Sindonna, Calvi, e tutti quanti).
– Après la tentatives de Coup d’État Da Lorenzo (1964), deux autres : Borghese (1970) et Sogno (1974) paraissent avoir relevé des intrigues piduistes. En ces occasions la mise en action factieuse des forces armées ne prit pas la forme simple des putsch traditionnels. Il paraît établi que les coups d’État avaient été lancés dans le but d’amener, grâce à au déclenchement de mesures contre-insurrectionnelles, les changements politiques désirés, des mesures autoritaires dirigées contre la Gauche pour le moins. Ces manœuvres avaient ainsi leur place dans la stratégie de la tension, dans laquelle on faisait feu de tout bois pour provoquer les réactions souhaitées. Dans les opération de ce genre, le rôle de la P2 était peut-être plus celui d’un organe de liaison entre les protagonistes que celui de centre directif omnipotent.
– Enlèvement d’Aldo Moro par les Brigades Rouges (1980). L’exécution de ce rival d’Andreotti, artisan du Compromis historique, mit fin aux espoirs du PCI de participer au gouvernement.

Par la suite, au fur et à mesure que le PCI affadissait sa doctrine et représentait un moindre danger, la conspiration commença de perdre de sa raison d’être. La chute brutale résulta d’une perquisition chez Licio Gelli, avec belle moisson de documents bien tenus. Ultérieurement, après les intrigues en tous genres de l’étrange Francesco Pazienza, les souresauts se conclurent par le glauquissime épisode de la mort londonienne de Roberto Calvi.

 

Quelques observations

Dans cet épisode historique il y eut incontestablement un complot de grande ampleur et d’une certaine durée dans les profondeurs de l’État, sous un habile camouflage. La Loge, bien qu’extérieure à l’État, lui avait été en quelque sorte aggrégée. L’existence, pour se faire, d’une loge ‘’couverte’’, c’est-à-dire secrète pour une bonne part, avait constitué un avantage précieux lors de la mise en place.

Le ciment premier de la conspiration résidait dans le sentiment d’une faiblesse de l’Italie vis-à-vis d’un communisme jugé dangereux. Les officiers ne pouvaient pas y être indifférents.

En complément des forces armées, l’entrée précoce des services secrets dans cette loge constitua un événement décisif : ces derniers firent bénéficier le gratin des conspirateurs de leurs capacité d’action ; et avant même cela, de leur connaissance fine du pays, du monde politique en particulier, leur fournissant ainsi d’efficaces moyens d’intrigue et de pression.

Mouiller tous les partis – toujours avides de financement – assura une certaine protection du côté des institutions ou du moins un peu de bienveillante cécité. Les intrigues personnelles de Gelli à la Libération facilitèrent les contacts.
Dans la mise en action factieuse d’éléments des forces armées, les piduistes paraissent bien s’être complu dans un ter repetita, certes non dépourvu d’habileté. La possibilité même de ces répétitions à plusieurs années d’intervalle témoigne d’une certaine solidité.

La Loge P2 ne fut sûrement pas la seule organisation comploteuse dans l’Italie de cette époque. Il est question, entre autres, d’une Rosa dei Venti qui aurait eu une fonction coordinatrice à cet égard. La P2 et Gladio, d’ailleurs, ne peuvent pas ne pas s’être fréquentés. Mais la connaissance précise de ces choses est difficile à établir fermement.

Il ne faudrait pas imaginer cette Loge P2, malgré tous les facteurs favorables dont elle a bénéficié, comme tout-puissante. En1976 le GOI avait certes échoué à la fermer. Mais ses limites s’étaient manifestées dès avant : lors de la banqueroute de la fuite de Michele Sindona, en 1974, les piduistes n’avaient pas réussi à entraver l’action des institutions. En outre les coups d’État militaires ont échoué. Tous comptes faits, la chute de la P2, antérieure de quelques années à celle du Mur de Berlin, a témoigné d’une solidité de la République, qui n’a d’ailleurs pas été entièrement expliquée. D’où vint la décisive attaque finale ? Trahison interne ou résistance externe, peut-être même d’origine étrangère ; chi lo sà  ?

La Loge P2 se présente-t-elle comme un modèle pour une entreprise subversive comparable ? À certains égards elle fut semblable à bien d’autres, prenant appui sur un ciment idéologique propre lui assurant cohésion et de discrétion, et pouvant compter sur de puissants moyens financiers. Plus originale fut l’alliance avec des services très bien infomés. Et sans doute exceptionnelle fut la possibilité de disposer d’une structure maçonnique adaptée et déjà en place.

____________________________

(1) Par exemple les articles « Licio Gelli », ou « Banco Ambrosiano », ou encore « Présidents du Conseil italien ».

(2) On trouve la Controstoria en livre, mais aussi en ligne, du moins dix de ses vingt chapitres, actuellement accessibles par http://old.radicali.it/search_exec.php?page=7196&&cms=&autore=&dal=1-1-. Elle y est accompagnée d’une traduction française, sous le titre pas très heureux « L’Histoire secrète ». (Le texte complet, dans les deux langues, se trouvait naguère sur le site de Radio Radicale.)

 Table de la Contrehistoire de Massimo Teodori : 
Introduction de l'auteur
I — La perquisition de Castiglion Fibocchi
II — L’association de malfaiteurs Gelli – P2
III — Rien de plus connu qu'une loge secrète
IV — Les rapports avec la P2 : le "cadavre dans le placard" des partis. « Je n'ai rien vu, je ne savais rien, je ne comprenais rien »
V — Enrico Berlinguer : naïf ou ami de la P2 ?
VI — Les rapports avec Gelli : le cadavre dans le placard du PCI
VII — La P2 en 1970-1974 : État, politiciens, subversion. Destabiliser pour stabiliser.
VIII — De Miceli - Maletti à la « Réforme de 1977 » dans les services secrets le tout P2. Andreotti, Moro, Pecchioli
IX — Le système P2 héritier de Sindona. Gelli et Andreotti à la rescousse du banqueroutier
X — De Cefis à Gelli
XI — Rizzoli à la P2 : le partage du journal DC-PSI, un choix de régime
XII — La politique du Corriere aux mains de la P2
XIII — Affaire Moro : P2 et P38
XIV — L'Ambrosiano : le guichet de la P2 pour les partis.
XV — De l’ENI-Petromin à L’ENI-Ambrosiano.
XVI — « L’affaire D’Urso » : Leadership P2 pour un virage du régime.
XVII — Devant l'axe P2-Vatican la Banque d'Italie recule.
XVIII — Sur les dépouilles de la P2, l'irrésistble ascension de l'intrigant Pazienza.
XIX — La crise Calvi - L'alliance Carboni - Corona - Caracciolo - De Mita.
XX — Andreotti, personnage occulte.
Appendice — Les morts mystérieuses.


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1 réactions à cet article    


  • Piere CHALORY Piere CHALORY 8 décembre 15:22

    un bon documentaire est encore visible en replay sur la chaîne Histoire (0,99 euros/mois) ; ’’ les années de plomb, une tragédie italienne’’, on y montre l’arrestation de L.Gelli qui avait stocké des centaines de lingots d’or chez lui, en cas de famine...

    présentation du doc, je ne sais pas si on peut trouver le doc intégral sur Utube (53mn)

    https://www.youtube.com/watch?v=tS2zZ6ESoJg

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rogal


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