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Le colosse érodé

Seize ans au pouvoir, un physique impressionnant, et deux réalisations que l’histoire des peuples européens lui reconnaîtra : la Réunification allemande et la disparition de la monnaie allemande pour construire la monnaie européenne.

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L’ancien Chancelier allemand Helmut Kohl est mort à 87 ans ce vendredi 16 juin 2017 dans la matinée, chez lui, à Ludwigshafen, sa ville natale (il est né le 3 avril 1930). Déjà très malade, il avait été hospitalisé il y a deux ans. Cela ne l’avait pas empêché de recevoir, un an plus tard, le 19 avril 2016, par pure provocation, le Premier Ministre hongrois Viktor Orban.

Il y a six ans, le 17 juillet 2011, quelques indiscrétions du magazine "Der Spiegel" avait fait état du mécontentement du Chancelier de la Réunification : c’était à l’époque de la crise grecque et des négociations pour la deuxième aide financière européenne (on en est maintenant à la troisième aide), et Helmut Kohl, fait en 1998 citoyen d’honneur de l’Europe comme Jean Monnet et Jacques Delors, accusait son ancienne protégée Angela Merkel de mettre en péril la construction européenne avec son jusqu’au-boutisme libéral : « Elle est en train de détruire mon Europe ! » aurait-il confié à un visiteur en ajoutant que l’actuelle politique européenne de l’Allemagne était « très dangereuse ». Confidences qu’il a par la suite plutôt mollement démenties (propos « totalement fabriqués ») dans une interview le 18 juillet 2011 au journal "Bild" où il a plutôt chargé son successeur direct Gerhard Schröder d’avoir trop assoupli le pacte de stabilité et d’avoir accepté l’entrée de la Grèce dans la zone euro.

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Deux mois auparavant, le 16 mai 2011, lorsqu’il avait reçu devant notamment Bill Clinton le Prix Henry-Kissinger à l’Académie américaine de Berlin (qui récompense les contributeurs exceptionnels des relations transatlantiques ; Giorgio Napolitano et Hans-Dietrich Genscher furent les lauréats du 17 juin 2015), Helmut Kohl avait déjà lâché : « L’Allemagne a toujours eu du succès quand elle a aidé les autres. Nous devons poursuivre notre chemin. ».

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À l’époque, il y avait eu un petit vent de rébellion au sein du parti majoritaire, CDU (démocrates-chrétiens). Européen convaincu, l’ancien ministre-président CSU de la Bavière et ancien candidat de la CDU à la Chancellerie Edmund Stroiber avait ironisé sur le manque de vision européenne d’Angela Merkel et le risque de « renaissance du nationalisme » : « Pour le moment, il n’y a personne qui propose une perspective européenne globale. » (juillet 2011). De même, Volker Bouffier, ministre-président CDU de Hesse depuis le 31 août 2010 (et Président du Bundesrat, l’équivalent du Sénat allemand, depuis le 1er novembre 2014) avait aussi balancé un scud à l’égard de l’actuelle Chancelière : « L’Europe est un projet politique beaucoup trop important pour être abandonné aux agences de notation. » (20 juillet 2011).

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Depuis plusieurs années, le colosse allemand, qui faisait des cures chaque année lorsqu’il était au pouvoir, avait vu sa santé considérablement s’affaiblir à la suite d’un accident vasculaire cérébral qui l’avait partiellement paralysé. Après une opération, il fut hospitalisé en soins intensifs à Heidelberg le 2 juin 2015. C’est avec émotion que j’ai appris la disparition de l’ancien Chancelier allemand qui est entré dans les livres de l’histoire du monde par sa volonté exceptionnelle et par sa vision globale du monde. Je me souviens la chance de l’avoir rencontré à Luxembourg au début des années 1990.

Souvent sous-estimé au sein de la classe politique (voir son parcours ici), Helmut Kohl a gravi tous les échelons de sa carrière politique jusqu’au sommet et en s’y maintenant pendant seize ans, de 1982 à 1998, grâce à quatre victoires électorales successives (ce que cherche à imiter Angela Merkel en septembre 2017).



En prenant de court toutes les chancelleries du monde, Helmut Kohl a réussi ce que même en rêve bien des Allemands n’osaient plus imaginer : la Réunification allemande effective juridiquement le 3 octobre 1990. Dix mois après la chute du mur de Berlin, il avait réussi à saisir l’occasion historique et sans doute unique du retour à une seule Allemagne et surtout, à convaincre tant Mikhaïl Gorbatchev que George Bush Sr, François Mitterrand et Margaret Thatcher que ce mouvement était inéluctable, incontournable, et qu’il valait mieux l’accompagner que s’y opposer.

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Par cette audace exceptionnelle, Helmut Kohl s’est introduit par effraction effectivement dans l’histoire du monde au même rang que Bismarck et Adenauer.

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Mais la Réunification a eu également une conséquence fondamentale : Helmut Kohl avait en effet accepté ce qu’aucun chancelier allemand n’aurait jamais eu le courage d’accepter, à savoir accepter la disparition du Deutsch Mark ! Or, l’instauration de la monnaie unique européenne, l’euro, par le Traité de Maastricht, a été la dernière avancée tangible dans la construction européenne (à défaut de Constitution européenne).

Négocié par François Mitterrand en échange de la Réunification, l’euro fut créé pour doter l’Europe de sa propre indépendance monétaire face au dollar des États-Unis (s’il y avait bien une décision que les Américains avaient toujours combattue, c’était bien l’union monétaire et économique de l’Europe, cela fait toujours sourire d’entendre ceux qui aiment revisiter l’histoire en prétendant que l’euro serait une monnaie voulue et encouragée par les Américains !). Sans lui, la France aurait difficilement résisté à la crise de septembre 2008…

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C’est là que fut la grande habileté historique et stratégique d’Helmut Kohl. Il a réussi non seulement à réunifier les deux Allemagne séparées depuis la chute de Hitler par un "Rideau de fer" mais il a également su le faire sans mettre au péril de l’Union de l’Europe. Au contraire, avec Maastricht, il a même renforcé l’Union de l’Europe pour tenter de bâtir une puissance continentale mondiale d’une taille aussi grande que les grands ensembles régionaux qui se partagent désormais le monde moderne.

Sa complicité avec François Mitterrand, pourtant de tendance politique opposée, a permis de poursuivre le renforcement de l’axe franco-allemand amorcé par De Gaulle et Adenauer et continué par Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt. L’image la plus symbolique fut bien sûr le recueillement à Verdun, la main dans la main en guise de réconciliation, le 22 septembre 1984.

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Quant à sa protégée, qu’il a, lui aussi, beaucoup sous-estimée, physicienne, fille de l’Est qui s’est forgée des convictions très fermes contre tout dirigisme économique, Angela Merkel fêtera dans quelques mois, si elle gagne les élections, les douze ans de son arrivée au pouvoir, à la tête de l’Allemagne nouvelle, redevenue, après le choc monétaire et social de la Réunification, la première puissance économique de l’Europe.

En France, il manque aujourd’hui un réunificateur de cette stature, de cette audace, non pas réunificateur du territoire, mais réunificateur du peuple, dont les clivages profonds sur de nombreux sujets de société handicapent durablement toute reprise économique nationale. Je ne sais pas si Emmanuel Macron pourrait créer la surprise dans cette perspective, c’est le grand espoir que peuvent nourrir ses partenaires européens.

Helmut Kohl n’a pas forcément été très aimé des Allemands, les électeurs ont même été presque ingrats en l’envoyant à la retraite pour sa bataille de trop, en 1998, mais au moins, comme dirait l’autre, il a fait "le job". L’Histoire lui en saura gré, et l’Européen que je suis également. Resquiat in pace.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 juin 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Helmut Kohl, le colosse érodé.
La chute de l’empire soviétique.
Le Traité de Rome.
Un homme qui a façonné l'histoire.
Helmut Kohl et Viktor Orban.
Angela Merkel, l’honneur de l’Europe de la solidarité.
La Réunification allemande.
L’amitié franco-allemande.
Le symbole de Verdun.
Les risques de la germanophobie.
L’industrie allemande est-elle honnête ?
Le mur de Berlin.
La chute du mur de Berlin.
Les dettes de guerre.
La Pologne en 1989.
Le Traité de Maasticht.
L’Europe, c’est la paix.
Martin Schulz.
Un nouveau Président du Parlement Européen le 17 janvier 2017.
Hans-Dietrich Genscher.
Dix infographies sur les dix années au pouvoir d’Angela Merkel.
Le décennat de la Bundeskanzlerin.
Vidéos sur Helmut Schmidt.
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Mutti Merkel, reine du monde ?
Joachim Glauck.
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Jean-Claude Juncker.

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5 réactions à cet article    


  • agent ananas agent ananas 17 juin 10:30

    Gageons que la monnaie européenne va disparaître avec l’un de ses plus influent artisan...
    La crise bancaire en Italie risque tôt ou tard de se déclencher. L’Italie n’est pas la petite Grèce et va avoir besoin de beaucoup de « bail-outs »... Pas sur que la BCE et encore moins les contribuables allemands veuillent continuer à renflouer les économies européennes en faillite.


    • chantecler chantecler 17 juin 11:47

      Oui, c’est ce que j’ai entendu à partir des différentes chaînes TV .
      Mais bon : la réunification est liée avant tout à l’effondrement de l’URSS .
      Par contre , pourquoi il y a eu deux Allemagne à partir de l’après guerre ? : aucun commentaire .
      Une fantaisie des Russes sans doute .


      • moussars 17 juin 15:04

        Comme d’hab, il manque des choses fondamentales. Comme le recyclement de l’argent nazi qui éclata dans la dernière partie de sa carrière. Comme son silence lorsque les amerloques violèrent l’accord avec Gorbatchev sur la non extension de l’OTAN vers l’Est : il lui suffisait de le dénoncer publiquement et les ricains étaient coincés. Mais comme l’Allemagne est l’exécuteur des basses manoeuvres en Europe... depuis l’entre deux guerres...
        Rien que pour ça...
        Moi aussi je suis Européen.
        Seulement, on ne parle pas du tout de la même Europe !


        • berry 17 juin 17:48

          Il a fait quatre mandats successifs, mais comme il était du bon côté du manche, ça n’a pas posé pas de problème aux donneurs de leçons habituels.
          S’il avait déplu, il se serait fait traiter de dictateur.


          • zygzornifle zygzornifle 18 juin 18:40

            helmut le mamut

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