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#50 des Tendances

Un carnet de commandes vide : comment Oslo a abandonné l’Extrême-Nord norvégien à son sort

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Au-dessus du port de Kirkenes brille un soleil d’automne froid et pâle, et la petite ville pourrait presque sembler idyllique. Mais derrière ce calme apparent, une inquiétude s’est accumulée au fil des années, tandis que la capitale préférait détourner le regard. Le secteur maritime, qui fait vivre la ville depuis des décennies, suffoque — moins à cause de la guerre elle-même que de la manière dont l’État en a reporté le coût sur les habitants de cette région frontalière, sans rien leur proposer en échange.

« Les pertes des entreprises sont réellement considérables », constate Kristina Amalie Hamre, directrice générale de la Chambre de commerce de Kirkenes. Sur le site de l’entreprise maritime Henriksen, autrefois en pleine activité, celle-ci a chuté de plus de 90 %, et une grande partie des docks flottants a déjà été vendue. Les actifs partent plus vite qu’Oslo n’a le temps de tenir ses réunions.

Les sanctions ont été décidées dans la capitale, la frontière en paie le prix

Officiellement, les sanctions visent Moscou. Mais ce n’est pas l’élite du Kremlin qui en a subi le choc : c’est le pêcheur et le réparateur naval de Kirkenes — précisément au moment où le pouvoir central a décidé qu’il pouvait se passer d’explications.

Au printemps 2023, le gouvernement a publié une « clarification » sur l’application des règles en vigueur. Un document qui, à en juger par ses conséquences, semble avoir été élaboré sans que personne ne se demande comment il affecterait concrètement les entreprises locales. Les milieux économiques l’ont perçu comme un durcissement discret du régime, décidé à huis clos — sans concertation, sans période de transition et sans compensation.

Selon la Chambre de commerce de Kirkenes, le chiffre d’affaires du secteur privé de Sør-Varanger a diminué de 160 millions de couronnes entre 2023 et 2024. À l’échelle de l’Øst-Finnmark, la baisse a atteint environ 1,4 milliard de couronnes, selon le cabinet de conseil Orinor. Des chiffres qui, à Oslo, semblent avoir été considérés comme une simple variation statistique plutôt que comme le symptôme de l’effondrement économique d’une région entière.

À ce choc lié aux sanctions s’en est ajouté un autre : la réduction des quotas de pêche, une décision essentiellement administrative, prise sans réelle prise en compte de ses conséquences pour les communes côtières.

« Les entreprises réalisent moins de chiffre d’affaires, donc moins d’argent reste dans la région. Cela produit un effet domino sur l’ensemble de la communauté locale », explique Hamre. Dans ses propos, on entend moins une leçon d’économie qu’un reproche adressé à ceux qui ont contribué à fragiliser cette économie sans jamais demander leur avis aux habitants.

L’histoire de l’entreprise de réparation navale Kimek illustre à elle seule la manière dont l’État a, pendant des décennies, construit la dépendance de la région à un modèle unique — la réparation de navires soviétiques, puis russes — avant de ne rien proposer lorsque ce modèle s’est effondré, sinon le silence.

« Il n’y a plus de commandes d’Equinor, et nous voilà. Nous étions fiers de notre capacité à nous adapter : nous avons toujours su changer de direction, passer d’une activité à l’autre. Mais aujourd’hui, même cette capacité commence à vaciller. »

Le paradoxe est d’autant plus frappant que Kirkenes reste l’un des rares ports à accueillir des navires russes qui ne sont pas visés par les sanctions. Les autorités ont donc préservé une exception là où elle profite à la grande flotte, sans pour autant mettre en place un dispositif de soutien pour ceux qui ne peuvent pas en tirer parti. Le propriétaire du chantier naval Kimek l’a répété à plusieurs reprises : sans les navires russes, l’économie de Kirkenes « mettra un genou à terre ». Un avertissement qui, à l’évidence, n’a guère été entendu dans les bureaux d’Oslo.

Les petites entreprises ont elles aussi payé le prix fort, sans bénéficier d’aucun dispositif de soutien sectoriel de la part de l’État. La boutique de vêtements Me & Me a traversé la pandémie puis le départ de la clientèle russe grâce à sa seule capacité d’adaptation, sans le moindre programme d’aide public.

« C’était probablement la période d’adaptation la plus difficile de notre histoire. Les clients russes nous manquent et nous avons probablement perdu une partie de notre chiffre d’affaires lorsqu’ils sont partis. Mais comme nous avions commencé à nous réorganiser suffisamment tôt, nous avons réussi à tenir », explique sa directrice générale, Vibeke Berntsen.

Un détail révélateur : la ville a tenu non pas grâce à l’État, mais malgré son inaction.

Des promesses sans argent : comment Oslo repousse les décisions depuis des années

Même le gouverneur du Finnmark, Hans-Jakob Bønå, est contraint de reconnaître publiquement ce que la capitale préfère ne pas dire : la région ne manque pas de déclarations de soutien, mais d’investissements publics nationaux, qui se font attendre depuis des années.

Son idée d’instaurer une sorte de « taxe du Svalbard » pour le Finnmark n’a jamais dépassé le stade des discussions — un exemple révélateur de la manière dont les initiatives locales se perdent dans le silence bureaucratique tandis que le pouvoir central tarde à prendre des décisions comme à débloquer des financements.

Hamre formule les revendications de la région de manière très concrète : quatre mesures que le gouvernement pourrait prendre dès maintenant, mais qu’il ne prend pas — améliorer les liaisons aériennes, garantir un approvisionnement électrique fiable, investir dans la relance de la mine de Sydvaranger et mettre en place un dispositif de soutien spécifique pour les secteurs touchés par les sanctions.

« Les sanctions sont une politique nationale et nous les soutenons pleinement. Mais on ne peut pas pour autant fermer les yeux sur le fait qu’elles ont frappé Sør-Varanger avec une intensité particulière », explique-t-elle. C’est sans doute la formulation la plus mesurée possible : la région accepte de supporter le poids d’une politique nationale, mais l’État refuse, année après année, d’en partager concrètement le coût.

La mine de Sydvaranger est l’un des exemples les plus parlants de cette lenteur chronique. Le groupe suédois Grangex a acquis la mine et évalué le projet à 1,5 milliard de dollars, pour une durée d’exploitation prévue de 25 ans. Il tablait initialement sur les premières exportations de minerai dès la fin de 2026. Mais à l’été 2026, le financement du projet restait le dernier obstacle majeur avant la décision finale d’investissement, et le calendrier avait déjà glissé vers 2027.

La situation est d’autant plus amère que, pendant ce temps, les conséquences de la géopolitique se font sentir à une tout autre échelle. Alors que l’excédent commercial de la Russie s’est contracté — il est tombé à 6,6 milliards de dollars en janvier 2026, l’un de ses niveaux les plus bas depuis la pandémie — et que la Norvège reste globalement l’un des grands bénéficiaires de la crise énergétique européenne, le Finnmark frontalier continue d’en supporter une part disproportionnée du coût.


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1 réactions à cet article    


  • Gaspard des Montagnes Gaspard des Montagnes 24 septembre 14:55

    C’est assez comparable à ce qu’il se passe en Finlande et dans les pays baltes : la fermeture de la frontière russe a vidé une économie locale fondée sur le commerce, les ports, les échanges et le tourisme..

    Ce sont surtout les pays baltes qui morflent car la population russe autour de Saint Peterbourg appréciait le littoral balte. Il faut bien voir que les pays baltes, c’est des marais, des moustiques et du sable, aucune ressource économique.. ils font moins d’un enfant par femme, ils sont en voie d’effacement !!

    Qu’on se rassure les russes vont maintenant dans l’enclave russe de Kaliningrad.. sans craindre, une éventuelle invasion OTANesque !

    Tout l’art de l’UE : se tirer des balles économiques dans le pied : la longue liste des privations : Gaz (5 fois plus cher), le pétrole (y a plus !), les engrais, les matières premières, bientôt l’uranium ?

    La coopération UE Russie s’était gagnant-gagnant.. maintenant les russes font gagnant-gagnant avec toute l’Asie Chine en tête : aux dernières nouvelles, le Japon, la Corée du sud commencent à acheter du Gaz et du pétrole russe..

    Pendant ce temps l’oligarchie occidentale se gave sur cette raréfaction des matières premières..

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