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Sissi imperator

« Un bulletin de vote est une balle. On ne vote pas tant qu’on ne voit pas la cible, et si la cible est hors d’atteinte, on garde le bulletin dans la poche. » (Malcolm X, Cleveland le 3 avril 1964).



Quelque 54 millions de citoyens égyptiens sont appelés aux urnes du lundi 26 au mercredi 28 mars 2018 pour élire leur Président de la République. Cette élection présidentielle est néanmoins boycottée par de nombreux partis d’opposition. Il n’y a que deux candidats, le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, le Président sortant, et un architecte, Moussa Mostafa Moussa (65 ans), leader du Parti el-Ghad (parti de demain), qui est un proche du maréchal Sissi au point d’avoir participé à sa campagne électorale.

Lors de la précédente élection présidentielle du 26 au 28 mai 2014, à la participation très molle (47,5%), le maréchal Sissi avait obtenu dès le premier tour 96,91% des suffrages exprimés, face à un autre unique candidat, le journaliste et poète Hamdine Sabahi (63 ans), opposant à Hosni Moubarak et déjà candidat à l’élection présidentielle du printemps 2012 (arrivé en troisième place avec 20,7% des voix).

Le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi (63 ans) est depuis quelques années le maître incontesté de l’Égypte. Il fut le directeur des services de renseignements militaires du 3 janvier 2010 au 12 août 2012, c’est-à-dire pendant la Révolution égyptienne de 2011. Après l’éviction d’Hosni Moubarak, le 11 février 2011, il fut membre de la seule autorité du pays, le Conseil suprême des forces armées, jusqu’au 30 juin 2012 et la prise de fonction de l’islamiste Mohamed Morsi (66 ans) à la Présidence de la République après son élection au second tour le 17 juin 2012 avec 51,7% des voix (et une participation électorale de 51,8%) face à Ahmed Chafik (76 ans), ancien Premier Ministre du 31 janvier 2011 au 7 mars 2011. Sissi fut nommé Ministre de la Défense du 12 août 2012 au 26 mars 2014, avec le titre de Vice-Premier Ministre à partir du 16 juillet 2013.

Mais auparavant, après des mouvements de protestation populaire contre Mohamed Morsi, Sissi a organisé un coup d’État le 3 juillet 2013 pour renverser le Président islamiste et prendre le contrôle du pouvoir, avec un "Président prête-nom" par intérim, Adli Mansour (72 ans), qui était alors le Président de la Cour constitutionnelle suprême (désigné seulement trois jours auparavant).

Après la promulgation d’une nouvelle Constitution le 19 janvier 2014, ratifiée par le référendum du 15 janvier 2014 avec 98,1% des voix (et une participation de 38,6%), et l’organisation de l’élection présidentielle de mai 2014, Sissi est devenu officiellement le nouveau Président de la République arabe d’Égypte à partir du 8 juin 2014.

La campagne présidentielle de 2018 a surtout été l’occasion de faire une surenchère sur une partie de l’islamisation de la société égyptienne et même si Sissi combat les islamistes (qu’il a fait enfermer), il n’a pas hésité cependant à rajouter dans ce populisme musulman. Les polémiques ne sont guère plus relevées (c’est même bien pire) qu’en France puisqu’elles concernent le port du voile pour les femmes dans certaines circonstances, etc.

Pourquoi n’y a-t-il qu’un seul autre candidat pour s’opposer à la candidature de Sissi, d’autant plus que cet autre candidat est l’un de ses proches ? Parce que les autres candidats qui voulaient se présenter ont tous été empêchés de se présenter.

L’article 141 de la Constitution donne quelques premières conditions : « Un candidat à l’élection présidentielle doit être un Égyptien né de parents égyptiens, et ni lui ni ses parents ni son conjoint ne doivent avoir eu d’autre citoyenneté. Il doit jouir de ses droits civils et politiques, avoir effectué son service militaire ou en avoir été exempté par la loi, et être âgé de 40 ans au moins au jour de l’enregistrement de sa candidature. ». Emmanuel Macron n’aurait donc jamais pu être candidat au printemps 2017 en Égypte.

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L’article 142 donne d’autres conditions comme la recommandation par au moins 20 membres de la Chambre des représentants ou le parrainage par au moins 25 000 citoyens ayant le droit de vote, répartis dans quinze gouvernorats au moins, avec un minimum de 1 000 soutiens pour chaque gouvernorat.

Les candidatures devaient être déposées avant le 29 janvier 2018. Des militaires ont été interdits de candidature, voire arrêtés car ils n’avaient pas le droit de se présenter sans en avoir demander l’autorisation à l’armée, Ahmed Chafik, candidat en 2012, candidat le 28 novembre 2017, a renoncé à sa candidature le 5 décembre 2017 après avoir eu des problèmes pour quitter les Émirats arabes unis (même intimidation que pour le Premier Ministre libanais Saad Hariri en Arabie Saoudite ?).

Le lieutenant-général Sami Hafez Annan (70 ans), qui fut Vice-Président du Conseil suprême des forces armées du 11 février 2011 au 30 juin 2012, a fait annoncer sa candidature le 12 janvier 2018 mais a été arrêté le 23 janvier 2018 pour une obscure affaire, et fut interdit de candidature. Hicham Geneina, qui soutenait la candidature de ce dernier et qui avait été limogé en mars 2016 de la présidence de l’Autorité de contrôle des comptes publics à cause de la remise d’un rapport sur la corruption dans les milieux gouvernementaux, a été arrêté le 13 février 2018. Le lendemain, ancien candidat en 2012, Abdel Moneim Aboul Foutouh (66 ans) a été arrêté également (il soutenait lui aussi Sami Annan).

Mohamed Anouar El-Sadate, le neveu du Président Sadate et ancien président de la commission des droits de l’Homme à la Chambre des représentants, a également renoncé à se présenter et a appelé au boycott le 28 janvier 2018. Déjà candidat en 2012, Khaled Ali (46 ans) a envisagé sa candidature dès mai 2017 et il fut ensuite arrêté, puis a renoncé à se présenter le 24 janvier 2018. Candidat en 2012 et 2014, Hamdine Sabahi a aussi appelé au boycott le 31 janvier 2018.

C’est donc sans beaucoup de suspens que Sissi va très certainement être réélu pour un second mandat de quatre ans (le dernier possible selon l’article 140 de la Constitution).

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Pour terminer, essayons de placer cette élection présidentielle égyptienne sur une échelle du degré de démocratie, pour faire quelques comparaisons internationales. L'exrcice est évidemment très arbitraire et subjectif et n'engage que moi. J’exclus donc les régimes principalement parlementaires (comme l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie, l’Espagne, l’Inde, le Japon, le Portugal, l’Autriche, etc.) qui ont une vie politique moins personnalisée que les régimes présidentiels ou semi-présidentiels.

Sans être chauvin, je mettrais la France dans le peloton de tête des démocraties présidentielles avancées. La nature sincère, secrète et libre du scrutin présidentiel en France ne fait aucun doute, tant sur l’équité pendant la campagne que sur le déroulement matériel des opérations de vote. La France est suivie des États-Unis qui ont montré quelques écarts dans la sincérité du scrutin (c’était le cas dans la manière de voter en Floride en novembre 2000, par exemple) et sur la possibilité que le candidat élu ne soit pas forcément celui qui ait rassemblé le plus de suffrages populaires (en raison de la nature fédérale du pays).

Ensuite, je pourrais introduire un deuxième groupe avec le Brésil et l’Afrique du Sud. L’Afrique du Sud jouit d’une "réelle" démocratie mais le pouvoir, pour le moment, n’a jamais appartenu qu’à un seul parti depuis 1994 (l’ANC). Je pourrais aussi y inclure la Tunisie mais son régime n’est pas forcément présidentiel (les difficultés politiques actuelles laisseraient plutôt entendre que c’est un régime parlementaire).

Après, j’esquisserais un troisième groupe de pays que j’appellerait volontiers des "démocraties impériales". Ces pays sont des démocraties de droit mais la pratique peut la contredire : absence d’équité pendant la campagne présidentielle, répression contre certains candidats, absence totale d’opposition politique réellement structurée et représentative, etc. Dans ce groupe, je placerais en tête (c’est-à-dire, vers le plus de sincérité), la Russie qui vient de réélire Vladimir Poutine. Certes, les "vrais" opposants ont fait défaut et n’avaient de toute façon pas les moyens équivalents à ceux du pouvoir, mais il faut noter que pour la dernière élection, le 18 mars 2018, Vladimir Poutine a été réélu par 76,7% des suffrages exprimés, mais surtout, c’est plus intéressant, par 51,8% des électeurs inscrits. Après la Russie, je proposerais la Turquie, l’Iran, l’Algérie et aussi l’Égypte (en queue de ce groupe).

Je pourrais après imaginer d’autres groupes à la démocratie encore moins avancée, comme le Venezuela, la Syrie, le Zimbabwe, etc. mais il serait irresponsable d’oublier les régimes communistes, Cuba, la Corée du Nord, et surtout la Chine communiste, dont l’assemblée nationale populaire vient de réélire pour cinq ans le 17 mars 2018 l’actuel Secrétaire Général du Parti communiste chinois, Xi Jinping. Là, pas de problème d’opposition puisque aucune opposition institutionnalisée par un parti n’est possible dans ce pays…

Malgré cette "mascarade", selon le mot d’un des candidats évincés à cette élection présidentielle égyptienne, le maréchal Sissi n’a pas beaucoup à craindre pour conserver sa légitimité internationale : tous les pays alliés à l’Égypte préfèrent assurément poursuivre leurs relations avec un partenaire militaire peut-être autoritaire à devoir traiter avec un régime en cours d’islamisation. C’est là la limite de la démocratie : quand le peuple choisit "librement" la dictature théocratique, on fait quoi ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (27 mars 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Sissi imperator.
Gamal Abdel Nasser.
Abdel Fattah Al-Sissi et Mohamed Morsi.
Hosni Moubarak.
Marine Le Pen en Égypte.
Les révolutions arabes de 2011.
Entre vert moutarde et vert croissant.
Et si l’on écoutait Michel Rocard ?
Moubarak démissionne.
L’obélisque de la Concorde.
Transition égyptienne : entre colère et raison.
L’Égypte, fin janvier 2011.
Une autre victime au Caire le 22 février 2009.

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6 réactions à cet article    


  • Jean Roque Jean Roque 28 mars 08:39

    3,5 enfants par femme, population multipliée par 10 en un siècle, surface habitable doublée à peine...


    • karim 28 mars 08:57

      La démocratie n’est qu’une illusion. C’est l’argent qui dirige. Pour ne pas se faire complice, la moindre résistance est le vote blanc.


      • V_Parlier V_Parlier 28 mars 10:47

        @karim
        Moi j’ai lu un truc drôle : « Emmanuel Macron n’aurait donc jamais pu être candidat au printemps 2017 en Égypte ». -> C’est un sacré humoriste, notre Rakoto smiley


      • V_Parlier V_Parlier 28 mars 10:49

        @V_Parlier
        Et je n’avais pas encore lu ça : "je mettrais la France dans le peloton de tête des démocraties présidentielles avancées. La nature sincère, secrète et libre du scrutin présidentiel en France ne fait aucun doute, tant sur l’équité pendant la campagne que sur le déroulement matériel des opérations de vote« . -> Comment exprimer mon fou-rire par les mots ? Il faudrait ajouter un »smiley" qui se roule par terre !


      • V_Parlier V_Parlier 28 mars 10:57

        Enfin, je lis : « C’est là la limite de la démocratie : quand le peuple choisit »librement« la dictature (théocratique ???), on fait quoi ? »
        -> On considère que la démocratie était trop corrompue et truquée et que les gens se sont donc résignés en connaissance de cause : Le chaos sanglant (tout aussi « théocratique » dans les faits, cf. Morsi) où quelque chose qui ressemble à un pays, avec des gens qui peuvent y vivre à peu près normalement, et qui a une politique étrangère réaliste. Le choix est vite fait. On aura peut-être le besoin de faire ce choix bientôt en France. D’ailleurs, quelqu’un des RG peut-il déjà y penser ? ...


        • Matlemat Matlemat 28 mars 11:29

           Lui au moins il a compris, il nous achète des Rafales et on le laisse tranquille.

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