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Des écrans

Et des esprits.

Selon le Robert historique de la langue française, le mot « écran » renvoie à l’idée de barrière protectrice. C’est seulement au 19ème siècle que par analogie d’aspect, il permet de désigner la surface sur laquelle se reproduit l’image d’un objet. Les premiers objets sont les signes, et parmi eux, les alphabets, hiéroglyphes, sinogrammes, qui établissent les premiers des contrats sociaux entre les êtres humains.

Le langage était un outil de communication. Depuis l’invention de l’écriture, il est devenu un écran. C’est par la multiplication des écrits, par la démultiplication qui a suivi l’invention de l’imprimerie, que le langage est devenu une image du monde pressée sur un support, décalquant mots, peintures, notes de musique. Une image du monde fondue sur le monde de la chair, qui transite par une quantité vertigineuse d’esprits, alimentée par une quantité d’êtres à la recherche de leurs voix intérieures. L’espace est passé sous le règne des esprits, et chaque accroissement de la production et de la diffusion des images a créé les conditions de la mésentente globale comme de la plus grande concorde. L’allégorie de la Tour de Babel tient toujours. A son pied fleurit celle du jardin d’Éden.

L’écran est un reflet de l’âme matérialisé, il est la preuve spirituelle que le regard voie juste. Dans les années 70, les écrans étaient importants, les gens avaient néanmoins du recul, on apparaissait à la télévision, on n’était pas sur Internet. L’écran omniprésent crée les conditions d’une autre forme de supplice, le supplice de l’ennui et de la privation charnelle, le supplice de l’impossible détournement de l’attention vers le charnel, de sa totale soumission au spirituel. Si l’écran peut se déplacer avec le corps, c’est pour que celui-ci comprenne bien qu’il est soumis à l’esprit.

L’écran crée le modèle. L’écran propose la forme. L’écran impose la norme. Il ne fait pas bon être jeune à notre époque. Il se peut observer sur les bancs des collèges et des lycées une horde de personnes se parlant à peine, les yeux rivés sur leurs téléphones portables. L’avantage certain d’une image qu’on se choisit, c’est qu’elle ne peut être que le reflet de ce qu’est notre pensée. D’où d’innombrables recherches, un temps illimité de recherche, sur un écran, pour trouver ce vers quoi on penche intérieurement, ce qui sera le meilleur reflet de nous-mêmes à ce temps T de notre recherche. N’est plus Archimède dans la course depuis son bain d’eau criant son fameux « Eurêka ! » Vient après lui une masse d’esprits flottant à la lisière de leur propre matérialité, repoussant le silence, ne pouvant cesser de réfléchir, même dans le silence. Les mots sont des accessoires.

Pensée fait son œuvre, la capture - d’écran - est accomplie. Chaque mur porte une inscription énonçant sa fonction, chaque individu porte une carte indiquant son identité, chaque élément se trouvé défini entre quatre épaisseurs de plastique ou d’acier. Surveillance ou bienveillance, seul ce qui veille en permanence a l’apparence du vivant. Le sommeil et les rêves désormais parts intégrantes de l’existence de l’esprit, l’esprit demeure éveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Le corps ne se repose que pour alimenter la vie de l’esprit. Le monde se froisse comme un calque. Ce ne sont que les observations premières des premiers qui ont su parler reproduites à l’infini sur une infinité de toiles qui demandent toujours plus d’énergies pour demeurer lumineuses. Et le monde s’y plie.

L’immédiat n’est alors plus que le moment qui réalise le projet. S’opèrent seulement des transferts du mental vers le sol envisagé comme une base à gratte-ciels, à souterrains, à routes vers la prochaine ville du devenir. Une fois achevé, le résultat pourra être montré, loué, critiqué, commenté, débattu, démoli, reproduit ailleurs, ne rester que la singularité qui produira le discours attendu. Quitte à devoir creuser des fossés pour pouvoir construire des ponts. Les agendas doivent être remplis, le temps être employé. Tout à marche constante, à marche forcée. Cette puissance et cet amour de l’esprit ne se gâchent pas. Tout doit se voir pour être lié.

L’omniprésence des écrans dit quelque chose de l’espoir des hommes. Cette focalisation excessive est une identification. S’il y a des écrans en dehors, nous espérons nous aussi en être un, car, si nous sommes un écran, alors en coulisses, derrière lui, derrière soi, au-delà de soi, il y a un monde invisible et caché, et la mort n’est qu’un voile à déchirer, pour trouver le réel après la vie.

Les écrans renvoient l’image, le son, depuis quelques temps, nous les touchons pour leur adresser nos intentions. Manquent seulement la saveur... et l’odeur. Selon le Robert historique de la langue française, le mot « esprit » renvoie au souffle, à l’air, à la respiration, à l’aspiration. Des matières qui ne sont pas encore atteintes par ces produits de notre espèce. Un cœur et une tête ne sauraient fonctionner sans poumon.


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2 réactions à cet article    


  • Docteur Faustroll Séraphin 4 septembre 10:33

    Les écrans devraient suivre l’exemple des miroirs et réfléchir avant de renvoyer l’image. Pour le çon, il faut passer le mur, pire qu’un écran.


    • Laconique Laconique 6 septembre 10:27

      Shit man. When I was fourteen I’d never thought I would spend my entire life behind a fucking screen...

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