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Accueil du site > Actualités > Politique > Alain Devaquet, vingt ans d’avance

Alain Devaquet, vingt ans d’avance

« Alerter, dire qu’il nous est encore possible, de construire une Université et une Recherche à la mesure du talent des enseignants et chercheurs qui les peuples, du sérieux des étudiants qui les fréquentent, du rayonnement d’une France qui les nourrit. » (Alain Devaquet, le 1er février 1988 dans "L’Amibe et l’étudiant : Université et Recherche, l’état d’urgence", éd. Odile Jacob).

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Il avait fêté, le 4 octobre 2017, son 75e anniversaire (né à Raon-l’Étape, au sud-est de Nancy) : l’ancien ministre Alain Devaquet s’est éteint le 19 janvier 2018 des suites de la maladie. Il sera enterré le vendredi 26 janvier 2018 dans le 17e arrondissement. Si la carrière politique de ce scientifique à la pipe fut remarquable, on peut néanmoins imaginer que ce fut un immense gâchis. Le jeune talent préféré de Jacques Chirac n’a pas su imprimer ses idées dans l’action politique. Son nom a été injustement associé à un projet de loi qui n’était pas le sien et qui a très mal fini.

Après des études à Nancy, Alain Devaquet fut d’abord un brillant chimiste : normalien, agrégé de chimie en 1966, attaché de recherches au CNRS en 1967, docteur ès sciences en 1970, chargé de recherches au CNRS en 1970 et chercheur associé à l’Université Cornell (USA) et à l’Université Western Ontario (Canada), et en 1974 (à 32 ans), professeur de chimie à la faculté des sciences de Paris et à Polytechnique.

Ce fut fort de ce "statut" d’universitaire qu’il s’engagea en 1977 en politique. Il faut noter qu’il est assez rare qu’un scientifique s’engage ainsi en politique (et encore plus de ce côté-ci de l’échiquier). En effet, Alain Devaquet s’engagea au RPR, par adhésion à l’homme Jacques Chirac qui, le 25 mars 1977, a conquis la mairie de Paris contre les espérances giscardiennes.

L’engagement d’Alain Devaquet se concrétisa de deux manières complémentaires : implantation électorale à Paris et responsabilité au sein de l’appareil du RPR. À partir de 1978, il fut membre du conseil politique et membre du comité central du RPR (en février 1990, il fut membre du bureau politique du RPR).

En mars 1978 (à 35 ans), il fut élu député de Paris, jusqu’en juin 1981 où il fut battu par le socialiste Georges Sarre (qui a obtenu 54,2% contre 45,8% à Alain Devaquet). En 1979, Alain Devaquet a succédé brièvement à Jérôme Monod comme secrétaire général du RPR (présidé par Jacques Chirac) avant de céder la place à Bernard Pons. Après son échec aux élections législatives de juin 1981, il fut chargé de mission auprès du maire de Paris entre 1981 et 1983. Ensuite, il fut élu conseiller de Paris à partir de mars 1983, adjoint au maire de Paris, maire du 11e arrondissement de Paris de mars 1983 à juin 1995 et aussi vice-président du conseil régional d’Île-de-France.en charge des affaires scolaires et universitaires de la région. Il fut également le conseiller scientifique de Jacques Chirac pendant une longue période.

Dans le programme du RPR pour les élections législatives du 16 mars 1986, intitulé "Libre et responsable" et reprenant le courant néolibéral en vogue aux États-Unis et au Royaume-Uni, Jacques Chirac avait annoncé aux Français une grande réforme des universités en leur promettant plus d’autonomie. C’était donc assez logique que cette réforme fût attribuée à un universitaire qui connaissait bien ce milieu.

Le 20 mars 1986, Alain Devaquet fut donc nommé dans le premier gouvernement de la cohabitation, une cohabitation très conflictuelle entre François Mitterrand et Jacques Chirac, comme Ministre délégué auprès du Ministre de l’Éducation nationale chargé des Universités et de la Recherche. Son ministre de tutelle était donc le centriste René Monory qui ne connaissait pas beaucoup le milieu universitaire. Cependant, Alain Devaquet n’aurait voulu être que Ministre de la Recherche et l’organisation du système universitaire n’était pas sa passion.



L’objectif de la nouvelle majorité fut d’abroger la loi n°84-52 du 26 janvier 1984 sur l’enseignement supérieur (loi Savary). Le Premier Ministre Jacques Chirac avait fixé les lignes générales dans son discours de politique générale le 9 avril 1986 devant les députés : « Dans l’enseignement supérieur, le principe d’autonomie doit être définitivement concrétisé tant à l’entrée, au moment de la sélection des étudiants, qu’à la sortie, au moment de la délivrance des diplômes. L’autonomie doit aller de paire avec un allègement des structures universitaires (…). Cette rénovation de l’université suppose l’engagement sans réticences de tous les enseignants et chercheurs de l’enseignement supérieur. ». En oubliant de mentionner les IATOS (autre personnel de l’université) et les étudiants…

L’autonomie et la sélection, deux mots qui allaient forcément faire réagir les syndicats étudiants de gauche (UNEF-SE et surtout, UNEF-ID). Au contraire, l’UNI (de droite) n’a cessé de vouloir peser pour renforcer ces deux principes.

Le gouvernement allait nécessairement à l’affrontement mais très peu d’observateurs l’ont imaginé. Ainsi, excellente et expérimentée observatrice de la vie politique, Michèle Cotta a avoué dans ses Cahiers qu’elle n’avait pas du tout anticipé les mouvements étudiants de l’automne 1986 : « Pour Chirac, le danger arrive d’où on ne l’a pas vu venir. Au milieu des attentats, dans l’atmosphère suspicieuse de la cohabitation, la réforme des universités présentée par Alain Devaquet était jusqu’à présent passée inaperçue. Son approbation par le conseil des ministres [du 11 juillet 1986] n’avait pas suscité de commentaires. (…) Et puis, d’un coup, voilà les étudiants dans la rue, contre le gouvernement, contre René Monory (…), et contre (…) Alain Devaquet. » (24 novembre 1986).

La rédaction du projet de loi fut ballottée entre, d’une part, les "ultras" qui trouvaient que le texte n’allait pas assez loin, en particulier l’ancien ministre Jean Foyer (1921-2008) et surtout, le recteur Yves Durand (1932-2004), conseiller à Matignon pour l’éducation, l’enseignement supérieur et la recherche entre 1986 et 1988 et dirigeant de l’UNI, et, d’autre part, les "modérés" qui voyaient venir les ennuis politiques et l’affrontement. Non seulement le projet remettait en cause la loi Savary mais aussi la loi n°68-978 du 12 novembre 1968 sur l’enseignement supérieur (loi Faure) qui avait été précisément adoptée à l’initiative du ministre Edgar Faure à la suite du mouvement de Mai 1968.

Le texte proposait trois grandes "révolutions" : d’abord, il laissait l’autonomie des universités notamment sur le montant des frais de scolarité (encadré) ; ensuite, l’accès au premier cycle restait ouvert aux bacheliers mais avec des conditions d’accès fixées par les universités elles-mêmes ; enfin, l’autonomie portait aussi sur la pédagogie et les diplômes des universités, rompant avec le principe des diplômes nationaux. Peu libre du contenu de son projet de loi et conscient de la réaction des étudiants, Alain Devaquet a tenté de négocier en affirmant que les décrets d’application adopteraient une interprétation douce du texte final.

Concrètement, les étudiants ont commencé rapidement à réagir et à s’organiser dès la rentrée universitaire de 1986. Leur cible, Alain Devaquet, protégé de Jacques Chirac. Cela a donné des slogans comme : "Devaquet, si tu savais…". De nombreux militants étudiants ont ensuite entamé une carrière politique au sein du PS, comme Philippe Darriulat, Isabelle Thomas, ou encore David Assouline, devenu sénateur en septembre 2004, qui a raconté qu’il avait "affronté" Alain Devaquet lors d’une émission "Apostrophes", en 1987 : « Au cours du débat, Devaquet m’a nommé deux fois David Oussekine, à deux reprises. Il était réellement très affecté. » ("Libération" du 21 juillet 1999).

La première grande manifestation a eu lieu le 23 novembre 1986 à Paris après un appel à la grève générale lancée à la Sorbonne la veille. 200 000 étudiants y ont participé. L’écho médiatique fut très important et a amorcé des manifestations partout en France les jours qui ont suivi. Une autre journée de mobilisation le 27 novembre 1986 a impliqué près d’un million d’étudiants dans tout le pays. Jacques Chirac n’a pas voulu fléchir et a poursuivi la procédure législative du texte (discussion au Palais-Bourbon après adoption au Sénat).

Une nouvelle journée de grande mobilisation a eu lieu le 4 décembre 1986, avec de la violence provenant tant de certains manifestants que de la police (notamment sur l’Esplanade des Invalides à Paris). Plusieurs dizaines de blessés furent à déplorer. Le lendemain, René Monory a décidé de reprendre l’initiative du texte, Alain Devaquet ayant été totalement dépassé depuis plusieurs jours. C’était clair que le mouvement étudiant était initié par des militants politiques proches du PS et qu’ils avaient des objectifs de récupération politique. En face, ce n’était pas mieux et les expressions malheureuses étaient également lancées, comme le "sida mental" balancé par Louis Pauwels dans "Le Figaro Magazine".

Une nouvelle manifestation s’est déroulée le 5 décembre 1986. Là encore, des affrontements entre casseurs et forces de l’ordre ont eu lieu. Dans la nuit, Malik Oussekine, un étudiant de 22 ans qui n’avait rien à voir avec ce mouvement (il sortait d’un club de jazz), s’est fait poursuivre par des policiers voltigeurs qui l’ont ensuite roué de coups dans un hall d’immeuble de la rue Monsieur-le-Prince jusqu’à en mourir.

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La mort d’un étudiant donna une tournure nouvelle tant du projet Devaquet que de la cohabitation. Effondré, Alain Devaquet a immédiatement donné sa démission. Le 6 puis le 7 décembre 1986, des manifestations silencieuses en hommage à Malik Oussekine furent organisées, avec plusieurs centaines de milliers de personnes. À son enterrement aussi le 10 décembre 1986. En face, le Ministre délégué à la Sécurité Robert Pandraud (1928-2010) a réagi de manière odieuse dans "Le Monde" : « La mort d’un jeune homme est toujours regrettable, mais je suis père de famille, et si j’avais un fils sous dialyse, je l’empêcherais de faire le c@n la nuit. » (7 décembre 1986).

Au sein du gouvernement, les positions furent assez tendues. Le Ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, soucieux de l’ordre public, était plutôt favorable à la négociation avec les étudiants pour désamorcer la tension (mais ne voulait pas un retrait du texte, quitte à dénaturer complètement le texte en le vidant). René Monory, au contraire, voulait maintenir le texte, considérant que la loi ne devait pas être dictée par la rue. Quant à François Léotard, pourtant favorable au principe énoncé dans le texte, il proposait carrément le retrait du texte dès lors qu’il divisait trop profondément les Français.

Après deux jours de tergiversations et encouragé par Édouard Balladur (selon Michèle Cotta qui le considérait comme un véritable "Premier Ministre bis"), Jacques Chirac décida le 8 décembre 1986 de retirer le projet Devaquet. Jacques Valade succéda à Alain Devaquet au gouvernement. Le bataillon des voltigeurs fut rapidement dissous. Les deux voltigeurs auteurs des coups ayant entraîné la mort de Malik Oussekine n’ont été condamnés le 27 janvier 1990 qu’à quelques années de prison avec sursis et à des sanctions disciplinaires.

Le Président François Mitterrand profita de cet échec pour enfoncer le clou dès le 9 décembre 1986 sur Europe 1, exprimant sa proximité avec les préoccupations des étudiants. Le drame hypothéqua sérieusement les chances de Jacques Chirac à l’élection présidentielle de 1988 face à François Mitterrand, en raison d’un affrontement beaucoup plus large, tant idéologique (notamment contre la réforme du code de nationalité) que sociologique (le gouvernement était perçu contre "les jeunes").

Alain Devaquet continua discrètement sa carrière politique parisienne, en se faisant réélire maire du 11e arrondissement en mars 1989. Il fut battu au second tour des élections municipales du 18 juin 1995 dans le 11e arrondissement par Georges Sarre qui a obtenu 54,2% contre 45,8% à Alain Devaquet qui, devenu simple conseiller de Paris, fut nommé adjoint au maire de Paris chargé des droits de l’homme jusqu’en mars 2001. Il fut par ailleurs réélu député de Paris de mai 1988 à juin 1997 et laissa sa circonscription à Corinne Lepage (qui fut battue le 1er juin 1997 par le socialiste Patrick Bloche). Alain Devaquet fut ensuite nommé par Jacques Chirac chargé de mission à l’Élysée entre 1997 et 2002.

Un article d’Alain Auffray a décrit l’activité politique d’Alain Devaquet après sa démission, dans "Libération" le 21 juillet 1999 : « L’éphémère ministre délégué (….) a disparu de la scène politique. Il trouve que c’est très bien ainsi. À l’ Élysée, [il] conseille le Président sur la recherche et les nouvelles technologies. ». Cet article a relaté la réflexion d’un élu parisien à son sujet : « Il est de ceux qui aiment laisser entendre que les clivages politiques sont artificiels. Il aime que les gens de gauche l’apprécient. » (à une époque où Jean Tiberi était maire de Paris et le Premier Ministre Lionel Jospin).

L’épilogue, ce fut l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy qui, dès les premières semaines de son quinquennat, s’est attelé à faire la réforme des universités menée par la ministre Valérie Pécresse, la loi n°2007-1199 du 10 août 2007 relative aux libertés et responsabilités des universités (loi Pécresse), leur donnant une autonomie financière qui leur a permis de se réoxygéner et que personne n’a voulu remettre en cause par la suite (pas même François Hollande). Alain Devaquet avait au moins vingt ans d’avance, mais n’était visiblement pas taillé pour le rude combat politique (par exemple, juste avant la manifestation du 27 novembre 1986, il avait dit qu’il attendait de voir l’ampleur de la manifestation pour prendre sa décision de continuer ou pas son projet !).

Sur ces lointaines traces, le Président Emmanuel Macron pose maintenant ses propres pas pour en finir avec ce qu’est devenu le système universitaire au premier cycle, à savoir une véritable loterie nationale, donnant l’accès de certaines filières à des étudiants qui ne continueraient pas et le refusant à d’autres plus méritants, pour de stupides raisons …de hasard. Le sujet reste cependant ultra-sensible, même si les générations ont changé, et Jean-Luc Mélenchon, après la réforme du code du travail, a flairé un bon thème de remobilisation des contestataires…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 janvier 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alain Devaquet.
Jacques Chirac.
Jérôme Monod.
Le premier gouvernement de la cohabitation.
René Monory.
Édouard Balladur.
Charles Pasqua.
François Léotard.
La France est-elle un pays libéral ?

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6 réactions à cet article    


  • nono le simplet nono le simplet 22 janvier 10:24

    c’est sûrement injuste mais le nom de Malik Oussekine restera associé au sien ...


    • titi 22 janvier 12:38
      Les lois devasquet...

      La désinformation caricaturale véhiculée par les « militants »

      Les profs qui poussaient à la grève.

      Les neuneus, qui bloquaient les accès du lycée...

      toute une époque...

      • V_Parlier V_Parlier 22 janvier 15:54

        @titi
        Même vécu, mêmes souvenirs !
        (Enfin le seul prof qui ne poussait pas était considéré comme un odieux réac facho-bidule)


      • zygzornifle zygzornifle 22 janvier 12:41

        A se demander si on n’a encore un avenir a force de se tourner vers le passé ......


        • V_Parlier V_Parlier 22 janvier 15:55

          "pour en finir avec ce qu’est devenu le système universitaire au premier cycle, à savoir une véritable loterie nationale, donnant l’accès de certaines filières à des étudiants qui ne continueraient pas et le refusant à d’autres plus méritants, pour de stupides raisons …de hasard."
          Pour une fois que je suis d’accord avec une conclusion de cet auteur, il faut sabrer le champagne !

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