• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Actualités > Politique > Le sacre de Philippe V le Long et ses conséquences dynastiques

Le sacre de Philippe V le Long et ses conséquences dynastiques

« On n’est le maître, vraiment, que lorsqu’on a si bien travaillé le fauve qu’il se couche à la voix, rentre les griffes, et qu’un regard lui sert de barreaux. » (Maurice Druon, "Les Rois maudits", 1960).

_yartiPhilippeVleLong01

Sans doute que noyés dans la précampagne de l’élection présidentielle, les responsables politiques français ne prendront pas le temps de se poser quelques minutes sur un événement fondateur de la nation française. Il y a exactement sept cents ans, le 9 janvier 1317, le frère le plus âgé du roi Louis X le Hutin, deuxième fils de Philipe IV le Bel, le comte Philippe de Poitiers se fit sacrer roi de France à la basilique Saint-Rémy de Reims d’une manière précipitée pour renforcer son pouvoir sur le royaume de France sous le nom de Philippe V le Long, long car il était grand.

Lorsque le roi Louis X le Hutin est mort à 26 ans, le 5 juin 1316 (certains ont parlé d’empoisonnement), il n’avait régné que dix-huit mois, prenant la lourde succession de son père Philippe IV le Bel, mort le 29 novembre 1314 à Fontainebleau après un long règne de presque trente ans sur un État qu’il avait rendu puissant et centralisé. Et c’était la première fois depuis l’avènement du roi Hugues Capet, le 3 juin 987, qu’un roi était mort sans laisser un fils. Pendant plus de trois siècles, les rois capétiens (directs) ont pu se succéder de pères en fils aînés. Rien, pourtant, n’interdisait juridiquement la succession par une fille.

Or, Louis X a laissé à sa mort deux enfants : Jeanne II (future reine de Navarre), née le 28 janvier 1311 (elle avait donc 5 ans), de son premier mariage avec Marguerite de Bourgogne, et un enfant encore à naître par sa seconde épouse enceinte, Clémence de Hongrie (Louis X l’épousa le 19 août 1315 après avoir répudié et probablement étranglé sa première épouse soupçonnée d’adultère).

Le fait que Jeanne aurait pu être le fruit d’un adultère a laissé des doutes sur sa filiation réelle avec Louis X. Le fait qu’elle fût une fille fut également une raison de plus de se tourner vers l’enfant à naître de Clémence, en espérant qu’il fût un garçon. Ce fut le frère le plus âgé de Louis X, à savoir le futur Philippe V qui prit donc la régence à l’âge de 23 ans, élu par certains notables réunis à Paris, en attendant la naissance et l’éducation de cet enfant.

Pour faire accepter cette décision, Philippe V, très influent, a su rappeler à la noblesse son lien le plus direct avec saint Louis (son arrière-grand-père) et il a aussi conclu un accord avec le duc de Bourgogne Eudes IV (qui était le beau-frère de Louis X et l’oncle de Jeanne II de Navarre). Eudes IV épousa par la suite, en 1318, Jeanne de France, la fille de Philippe V (la fille n’avait que 10 ans), ce qui en faisait donc également le gendre du roi Philippe V.

Si l’enfant de Clémence fut effectivement un garçon, né le 14 novembre 1316, il ne "régna" que cinq jours, mort dans des conditions d’ailleurs mystérieuses (certains ont accusé Philippe V ou Mahaut d’Artois, qui fut sa belle-mère, de l’avoir empoisonné). Il fut appelé Jean Ier le Posthume. Dès l’enterrement de Jean, Philippe V se fit proclamer roi de France et amorça la "tradition" de refuser toute femme dans la prétention au trône. Cette idée était plus par ambition personnelle que par misogynie puisqu’il avait réussi à obtenir pour sa fille aînée (paradoxalement) la transmission du comté de Poitiers.



Pour asseoir son pouvoir, Philippe V se fit sacrer à Reims le 9 janvier 1317 de manière précipitée, en fermant les portes de la basilique Saint-Rémy et sous la protection de l’armée, et cela malgré l’opposition de certains notables de la cour qui voulaient assurer la défense des droits de Jeanne II (la seule enfant de Louis X). Parmi ceux qui pouvaient lui disputer son pouvoir, il y avait son oncle, le comte Charles de Valois (1270-1325), frère de Philippe IV le Bel, dont le fils Philippe est devenu finalement roi de France (voir plus loin).

Pour verrouiller le "dispositif", Philippe V convoqua des semblants d’États-généraux le 2 février 1317, pour régler définitivement la succession en proclamant qu’une femme ne pourrait jamais succéder au trône de France (mais sans préciser si les femmes pouvaient ou nom transmettre le droit à la couronne).

Les arguments avancés ne firent pas référence à la loi salique, rédigée en latin, qui n’avait pas grand chose à voir avec cet enjeu, qui datait autour du Ve siècle et qui évoquait la succession des terres au sein du royaume. On n’a évoqué la loi salique pour cette règle de succession qu’à tort quelques dizaines d’années après la prise de pouvoir de Philippe V. Maurice Druon parla ainsi de la loi salique : « Les conseillers au parlement (…) exhumèrent sans trop de foi le vieux code de coutumes des Francs saliens, antérieur à la conversion de Clovis au christianisme. Ce code ne contenait rien quant à la transmission des pouvoirs royaux. C’était un recueil de jurisprudence civile et criminelle assez grossier, et de surcroît mal compréhensible puisqu’il avait plus de huit siècles. Une indication brève stipulait que l’héritage des terres se faisait par division égale entre les héritiers mâles. C’était tout. » ("Les Rois maudits", 1957).

Enfin, le Traité de Laon signé le 27 mars 1317 par Philippe V et Eudes IV de Bourgogne énonça le renoncement des prétentions de Jeanne II de Navarre au royaume de France. À la cathédrale d’Amiens, le 29 juin 1320, Philippe V reçut la reconnaissance de sa légitimité par son beau-frère, Édouard II, roi d’Angleterre depuis le 7 juillet 1307 (il s’était marié à la sœur du roi de France, Isabelle de France, le 25 janvier 1308 à Boulogne-sur-Mer), mais son fils Édouard III (né le 13 novembre 1312), roi d’Angleterre du 25 janvier 1327 au 21 juin 1377, déclencha la Guerre de Cent ans le 7 octobre 1337 en revendiquant le royaume de France par sa mère Isabelle de France.

Lorsque Philippe V le Long est mort à 29 ans le 3 janvier 1322 après cinq mois d’agonie, il n’avait aucun héritier homme (il avait quatre filles et son seul fils, né en fin 1316, ne survécut pas plus de trois semaines). Conformément aux règles qu’il avait édictées, ce fut donc son dernier frère, Charles IV le Bel, considéré comme pas très intelligent, qui lui succéda à l’âge de 27 ans. Charles IV le Bel épousa comme son frère Philippe une fille d’Othon IV de Bourgogne. Il fut couronné à la cathédrale de Reims le 21 février 1322.

_yartiPhilippeVleLong06

Malade lui aussi, Charles IV est mort à 33 ans le 1er février 1328, laissant sa troisième épouse (Jeanne d’Évreux) enceinte (l’enfant à naître fut finalement une fille, Blanche). Terminant la fratrie ("mâle"), la mort de Charles IV a abouti à la fin des Capétiens directs et engendra une guerre de succession.

Le roi d’Angleterre Édouard III revendiqua le royaume de France puisque sa mère fut la sœur des trois derniers rois de France, mais ce raisonnement pêchait par le fait que si une femme pouvait transmettre la couronne sans la prendre elle-même, alors les trois frères rois Louis X, Philippe V et Charles IV avaient des filles qui auraient pu transmettre également la couronne à un héritier homme : en particulier Philippe de Bourgogne, né le 10 novembre 1323 et fils d’Eudes IV de Bourgogne et de Jeanne de France, fille de Philippe V, elle-même née le 2 mai 1308.

Le premier petit-enfant homme de Louis X, quant à lui, Charles II le Mauvais, n’est né que le 10 octobre 1332, donc bien après la mort de Charles IV et ne pouvait donc pas être un prétendant au moment de la crise de succession en 1328, mais la logique de transmission par les femmes revendiquée par Édouard III aurait alors signifié l’usurpation de Philippe V et de Charles IV et la reconnaissance ultérieure de ce futur Charles le Mauvais comme héritier du trône de France (par ailleurs, Charles II le Mauvais était aussi le fils de Philippe d’Évreux, fils de Louis d’Évreux, demi-frère de Philippe IV et de Charles de Valois et donc doublement descendant de saint Louis).

Il a donc fallu remonter à la branche de Charles de Valois, deuxième fils de Philippe III le Hardi, frère de Philippe IV le Bel, et petit-fils de saint Louis, pour trouver un nouvel héritier homme à la couronne de France, à savoir le fils de Charles de Valois (ce dernier est mort le 16 décembre 1325), Philippe VI de Valois, proclamé roi de France le 1er avril 1328 à 35 ans et sacré à Reims le 29 mai 1328. Son règne initia la branche des Valois et dura plus de vingt-deux ans.

Philippe de Valois avait été choisi par son cousin Charles IV (de son vivant) pour devenir le régent et s’occuper de l’enfant de Jeanne d’Évreux dans le cas où il aurait été un garçon. Il fut en outre soutenu par son beau-frère, Robert III d’Artois, qui fut très influent auprès de lui (après sa condamnation et son bannissement en avril 1322, Robert III d’Artois a rejoint le camp d’Édouard III et s’opposa à la cour de France).

Ce choix de Philippe VI fut essentiel dans la définition de la nation française telle qu’elle l’est devenue plusieurs siècles plus tard : en effet, le refus de reconnaître Édouard III comme héritier légitime (à savoir le plus direct des descendants de saint Louis mais en passant par une femme, sa mère) avait une raison plus politique que dynastique : il était déjà roi d’Angleterre et il n’était pas question de laisser la couronne de France à un souverain "étranger", dans le sens surtout politique (il n’existait pas encore de nationalité et Édouard III était aussi "français"dans le sens où il parlait français et où il possédait de grands domaines sur le territoire français, la Guyenne).

_yartiPhilippeVleLong03

Toute cette histoire dynastique a été merveilleusement racontée par Maurice Druon dans "Les Rois maudits" (roman publié de 1955 à 1977) qui fit l’objet d’une série télévisée très appréciée (avec Jean Piat et Louis Seigner notamment) diffusée du 21 décembre 1972 au 24 janvier 1973 sur la deuxième chaîne (une seconde adaptation a aussi été faite en 2005).

La règle des trois frères chez les Capétiens se répéta au total trois fois : après les règnes de Louis X, Philippe V et Charles IV, la branche des Valois s’est en effet éteinte après le règne de trois frères François II (1559-1560), Charles IX (1560-1574) et Henri III (1551-1589) laissant place aux Bourbons avec Henri IV, puis la nouvelle branche des Bourbons s’est elle-même éteinte après la Révolution française avec le règne de Louis XVI (1774-1792), Louis XVIII (1814-1824) et Charles X (1824-1830), laissant place après la proclamation de la République le 4 septembre 1870, à un unique prétendant au trône, le petit-fils de Louis-Philippe, le comte de Paris, après la mort du comte de Clermont en 1883 (la rivalité entre les deux prétendants, légitimiste et orléaniste, a rendu impossible une restauration monarchique vers 1876 alors qu’il y avait à l’assemblée une majorité de députés monarchistes).

Si la monarchie capétienne était héréditaire, il faut cependant se rappeler que les rois étaient à l’origine élus par un collège de nobles, et c’était comme cela que les Capétiens, d’abord Eudes, ont pu prendre le trône aux Carolingiens. Du vivant du roi, le fils aîné était régulièrement associé au trône devant les notables, ce qui confortait sa position de dauphin. Philippe II Auguste fut le dernier héritier associé au trône du vivant de son père en se faisant couronner le 1er novembre 1179, avant la mort de son père (18 septembre 1180).

Après Philippe Auguste, l’hérédité était devenue la règle de succession. L’hérédité était un élément de stabilité qui apportait un avantage face à l’élection de l’empereur du Saint Empire Romain Germanique, dont l’issue était généralement incertaine et le résultat jamais durable.

C’était en partie grâce à cette stabilité que la France a pu se construire malgré son émiettement originel en duchés et comtés qui, parfois, étaient plus puissants que le royaume lui-même. Le Siècle des Lumières a rendu indispensable l’écoute des peuples dans la définition de la politique nationale. L’hérédité ne donne aucune garantie sur cette nécessaire écoute. L’avènement de la République a répondu à ce principe de libre souveraineté populaire, et l’élection du Président de la République française est devenue une sorte d’oxymore : depuis 1965, le peuple français élit désormais son …monarque ! Le prochain sera élu le 7 mai 2017.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 janvier 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Les conséquences du sacre de Philippe V le Long.
Louis XIV.
François Ier.
Henri IV.
Les Rois maudits.
Armide.
Congrès de Vienne.
Deux autres figures françaises du sens de l’État.
Vive la République !

_yartiPhilippeVleLong04


Moyenne des avis sur cet article :  1/5   (20 votes)




Réagissez à l'article

3 réactions à cet article    


  • Leonard Leonard 9 janvier 11:46

    Caca hérisson !!!


    • xana 9 janvier 12:32

      Sylvain « un article par jour » aurait-il des prétentions à se faire passer pour un historien ?
      Quant à cette resucée des « Rois Maudits », je préférais le texte de Druon, romancier historique et non historien de référence.
      Mes saluations à votre maître.
      Jean Xana


      • juluch juluch 9 janvier 13:03

        Un bon rappel de l’Histoire de France.


        Maurice Druon et ses Rois Maudis sont bien inspirés de l’Histoire mais c’est romancé, ne l’oublions pas.

        Merci sylvain.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON








Les thématiques de l'article


Palmarès



Partenaires