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Loïc Bouvard, géostratégicien expérimenté et humaniste résistant précoce

« Ma première pensée sera pour nos camarades tombés sous les balles ennemies qui pleuvaient de tous côtés et dont je revois les visages blêmes, figés par la mort. » (Loïc Bouvard, le 20 juin 2014 à Saint-Marcel).

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L’ancien député du Morbihan Loïc Bouvard est mort dans la nuit du 26 au 27 novembre 2017 à Saint-Marcel, commune de son département où il habitait. Il avait 88 ans (né le 20 janvier 1929) et était un parlementaire centriste (démocrate-chrétien) peu connu du grand public au niveau national malgré ses presque quatre décennies de mandats. Il était un député qui bossait et pas qui papotait, attaché aux débats de fond et pas à la surface des polémiques et des petites phrases, attentionné à la vie de ses électeurs mais pas électoraliste.

J’ai eu la chance de l’avoir rencontré dans les années 1990 et j’avais été fasciné par sa grande connaissance des questions géostratégiques. Non seulement il connaissait très bien les enjeux de défense au niveau européen et mondial, mais il avait développé une certaine vision, celle d’une personne qui pense par elle-même sans être inféodée à un parti ou à une personne, à des consignes partisanes de court terme.

Par son implantation bretonne, il était "naturellement" UDF-CDS (terre démocrate-chrétienne par excellence), mais il a rejoint l’UMP en 2002 par volonté d’unité du courant de centre droit.

Après ses études à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris, licencié en droit, il a continué pour devenir docteur en science politique de la prestigieuse Université de Princeton aux États-Unis, pays où il resta pendant une dizaine d’années pour le compte d’Air France, ce qui lui a valu d’être parfaitement bilingue. La capacité de parler un très bon anglais était très rare chez les parlementaires, à son époque.

Devenu conseil en management d’entreprise quand il est revenu en France en 1963, Loïc Bouvard a échoué deux fois à conquérir une circonscription, en mars 1967 et juin 1968. Ce fut le 11 mars 1973 qu’il a réussi son implantation : élu député du Morbihan, dans une circonscription qui compte notamment Ploërmel, il fut réélu constamment (parfois avec des scores flatteurs, comme 63,1% dès le premier tour le 21 mars 1993) jusqu’en juin 2012, date à laquelle il se retira de la vie politique après neuf mandats et trente-neuf ans de vie parlementaire : « Je ne me lasse pas de mon rôle de député. Servir et représenter les habitants de notre région, tel est le sens de ma vie. ».


Un humaniste proche des gens

S’il fut aussi élu conseiller régional de Bretagne du 17 mars 1986 au 15 mars 1998, Loïc Bouvard n’a jamais sollicité de mandat local (comme maire ou conseiller général). Cela ne l’empêchait pas d’être proche de ses électeurs. Au contraire, reprenant un marketing politique appris aux États-Unis, il se consacrait trois jours par semaine à sa circonscription, prenant soin de chacun de ses habitants, partageant joie des naissances et des réussites dans les études, et peine des décès, se rendant à toutes les manifestations locales, répondant positivement à toutes les invitations, inaugurations, fêtes, etc.

Sa première victoire, il l’a due aux influents réseaux de son voisin, qui était maire de Saint-Marcel, syndicaliste agricole et président du la chambre d’agriculture. Cette attention portée aux habitants lui a permis en juin 2002 de laminer son ancien jeune suppléant, fondateur de Caradisiac (site Internet de vente de véhicules) qui s’était présenté contre lui avec l’appui d’élus influents.

Un de ses amis, l’ancien sénateur Josselin de Rohan (ancien président du conseil régional de Bretagne), a décrit Loïc Bouvard ainsi : « Cet homme de culture était à la fois très fin, fort intelligent et très proche de ses électeurs. Loïc Bouvard était un humaniste, un homme de conviction et de dialogue. » (27 novembre 2017). Un autre collègue député, l’ancien ministre et actuel président du conseil départemental du Morbihan, François Goulard, a confirmé : « À l’Assemblée Nationale où j’ai été durant trois mandats son collègue et voisin de banc, sa finesse et sa courtoisie étaient appréciée de tous. » (27 novembre 2017). L’ancien maire de Saint-Marcel, Armel Rousselot, a pu aussi témoigner de cette vocation à rendre service : « Il n’hésitait pas à faire des kilomètres et des kilomètres pour rendre visite chez les uns et chez les autres. Il n’arrêtait jamais. C’était impressionnant. Il avait toujours un mot pour chacun. J’avais beaucoup de respect pour lui et il m’a toujours soutenu dans l’ombre. C’était un modèle pour plus d’une personne. » (27 novembre 2017).

Au Palais-Bourbon, Loïc Bouvard fut vice-président de l’Assemblée Nationale du 24 juin 1988 au 21 avril 1997 et juge titulaire de la Haute Cour du 23 octobre 2002 au 19 juin 2007. Ce fut évidemment comme député appartenant à la commission des affaires étrangères qu’il a développé son expertise sur les relations internationales et les questions de défense et de géostratégie. Mais il avait aussi des positions fortes sur d’autres sujets plus généraux. Je donne donc ici quatre exemples de ses activités parlementaires.


Président de l’Assemblée parlementaire de l’Atlantique nord

Loïc Bouvard fut, par cette fonction de membre de la commission des affaires étrangères, membre de la délégation française à l’Assemblée parlementaire de l’Atlantique nord (Assemblée parlementaire de l’OTAN) du 1er janvier 1979 au 19 juin 2007, assemblée qu’il présida du 1er novembre 1992 au 1er novembre 1994, ce qui est très rare (le Président de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN est très rarement un Français ; après lui, Pierre Lellouche l’a présidée aussi de 2004 à 2006).





L’Assemblée parlementaire de l’Atlantique nord a été créée en 1955 pour permettre aux parlementaires de tous les États membres de l’OTAN d’échanger sur les questions de défense. Elle n’a aucun lien structurel ni financier avec l’OTAN elle-même (elle s’auto-finance par les subventions des différents parlements nationaux), et n’a qu’une fonction consultative mais néanmoins respectée par le Secrétaire Général de l’OTAN qui vient régulièrement débattre dans cette instance. Actuellement, elle comporte 257 parlementaires provenant des États membres (dont 18 Français) et 66 parlementaires provenant des États associés à l’OTAN. Elle se réunit deux fois par an à Bruxelles.


Président de l’Assemblée Nationale à titre provisoire

Loïc Bouvard a eu sa petite heure de gloire le mardi 26 juin 2007. Il venait d’être réélu pour son dernier mandat, avait dû choisir François Guéant, fils de Claude Guéant, comme suppléant (imposé par Nicolas Sarkozy comme tremplin, mais qui a été battu cinq ans plus tard le 17 juin 2012 par le candidat écologiste, lui-même réélu dès le premier tour le 11 juin 2017 avec l’étiquette LREM), et il était, à 78 ans, le doyen d’âge de l’Assemblée Nationale élue quelques jours plus tôt. Ce fut donc lui qui présida la première séance de la XIIIe législature dont l’ordre du jour était l’élection du nouveau Président de l’Assemblée Nationale (Bernard Accoyer, l’actuel secrétaire général de LR, fut élu à l’issue de cette séance).



Cette séance inaugurale est toujours l’occasion d’un discours du doyen. Loïc Bouvard ne se priva pas de faire un peu de nostalgie : « Je comprends trop bien ce que peuvent ressentir ceux qui, aujourd’hui, franchissent pour la première fois le seuil de cet hémicycle, me souvenant de ma propre émotion lorsque, le 2 avril 1973, j’y pénétrai moi moi-même, le hasard faisant que je suivais Michel Debré et précédais Olivier Guichard, deux des membres fondateurs de la Ve République. Au cours de mes huit mandats successifs, siégeant tour à tour sur les bancs de l’opposition et sur ceux de la majorité, j’ai pu constater que, si, lors d’un vote, la majorité l’emporte toujours, il est capital qu’aient été au préalable respectés les droits de l’opposition. ».

Durant cette allocution, il a cité notamment le romancier Robert Musil pour inciter les députés à ne se soucier que de l’intérêt général : « Vous êtes probablement trop jeune pour savoir que notre vie est très simple. Elle ne devient d’une complexité insurmontable que lorsqu’on pense à soi ; dès l’instant où l’on ne pense plus à soi, mais où on se demande comment aider autrui, elle devient parfaitement simple. » ("L’Homme sans qualités").


Lutte contre l’évasion fiscale

La dernière question de Loïc Bouvard au gouvernement porta sur les professions de santé et la réglementation, publiée le 14 février 2012 (elle n’a pas eu de réponse car la session a été achevée peu de temps après en raison de la période électorale). Son dernier rapport était son rapport habituel d’activité de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN au cours de l’année 2011 (rapport n°4430), déposé le 6 mars 2012.

L’un de ses derniers rapports a étudié le projet de loi adopté au conseil des ministres du 23 février 2010 autorisant l’approbation de l’avenant du 7 juillet 2009 à la convention entre la France et la Belgique du 10 mars 1964 tendant à éviter les doubles impositions et à établir des règles d’assistance administrative et juridique en matière d’impôts sur les revenus (rapport n°2704 déposé le 6 juillet 2010). L’enjeu était important car il y avait (à l’époque) 19 000 foyers fiscaux résidents de Belgique qui déclaraient des revenus imposables en France, dont 8 000 salariés, et il y avait 132 000 Français résidant en Belgique.

Loïc Bouvard y a rappelé l’importance de cet avenant visant à en finir avec les paradis fiscaux : « Il n’a pas été possible d’obtenir du gouvernement d’autre estimation plus précise des montants de la fraude fiscale et sociale au détriment de la France que celle contenue dans le rapport annuel de mars 2007 du Conseil des prélèvements obligatoires : une somme annuellement comprise entre 29 et 40 milliards d’euros. Tout juste votre rapporteur [c’est-à-dire lui] peut-il ajouter que, compte tenu du fait que la France a été en 2009 le troisième fournisseur de la Belgique et son premier client, les enjeux qui s’attachent à la convention fiscale bilatérale entre nos deux pays sont d’une autre ampleur que ceux d’un accord avec l’Île de Man ou les Bermudes. » (6 juillet 2010).

Après un développement très technique sur les échanges de renseignements fiscaux, Loïc Bouvard a conclu ainsi : « Afin de rendre juridiquement possible cette application d’un texte très nécessaire à la lutte contre l’évasion et la fraude fiscales, il n’est que plus urgent, aux yeux de votre rapporteur, d’approuver le présent projet de loi. ». La loi fut promulguée le 12 octobre 2010 (loi n°2010-1195 du 12 octobre 2010).


Combat pour l’abolition de la peine de mort

Dès le 27 juin 1979, avant la victoire de François Mitterrand, Loïc Bouvard a déclaré devant ses collègues députés, au cours d’un débat d’orientation sur la peine de mort : « Je voterai, et le plus vite sera le mieux, l’abolition de la peine de mort ! ». Il n’était pas le seul parlementaire de la majorité de l’époque (UDF-RPR) à avoir souhaité l’abolition de la peine de mort : Bernard Stasi et Pierre Bas, par exemple, avaient déposé une proposition de loi en ce sens.

Pour Loïc Bouvard, la peine capitale était « hautement répréhensible du point de vue de la morale et (…) hautement inefficace du point de vue de la société car elle n’apporte pas de solution adéquate aux problèmes de notre temps ». En 1979, la criminalité était en hausse et plus de 4 000 crimes passibles de la peine de mort ont été commis entre 1975 et 1978 en France. Le député faisait remarquer que la France est passée d’une exécution tous les trois jours en 1825 à une exécution tous les deux ans dans les années 1970 : « Le maintien de la peine de mort n’est pas le remède à ses maux. ».

Deux ans plus tard, lorsque Robert Badinter a soumis le projet d’abolition de la peine de mort aux députés, Loïc Bouvard a évidemment participé au débat du 18 septembre 1981 : « Je voterai l’abolition de la peine de mort. (…) Je le ferai d’abord parce qu’il s’agit pour moi d’un problème de conscience et de conviction. (…) Aucun acte, aussi crapuleux soit-il, ne peut justifier qu’une société civilisée s’arroge le droit de supprimer, consciemment et de façon organisée, son auteur. ». Et cette fois-ci, le projet de loi a été adopté par 263 voix contre 117 (non seulement par la majorité de gauche mais aussi avec le concours de Jacques Chirac, Bernard Stasi, Philippe Séguin, Loïc Bouvard et Pierre Bas, entre autres).

Les qualités d’humaniste de Loïc Bouvard n’ont pas attendu l’époque où il était parlementaire, bataillant pour l’abolition de la peine de mort, pour s’affirmer. Elles se révélèrent dès l’âge de 15 ans, ce qui est très rare.


Résistant à 15 ans

En effet, Loïc Bouvard fut l’un des rares de sa génération à avoir obtenu la Croix de guerre 1939-1945 avec cette citation le 18 juin 1945, un an après les faits : « Soldat FFI, jeune garçon d’un courage et d’un sang-froid remarquable, Loïc Bouvard a assuré de nombreuses missions périlleuses sur la ligne de front, faisant preuve, au milieu du combat, d’un courage et d’un esprit de sacrifice bien au-dessus de son âge. » (Général de division Allard).

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Comme d’autres (notamment Félix Rouault, 91 ans quand il a été décoré avec lui, en 2014), Loïc Bouvard s’était engagé dans la Résistance et était devenu un agent de liaison. Fils d’un officier de l’armée de l’air sorti de Saint-Cyr, il a combattu dans le maquis de Saint-Marcel lors de la bataille du 18 juin 1944. Il n’avait que 15 ans : « Ma mère avait accepté que je porte une arme pour me battre. C’était un privilège de me battre pour libérer la France. ». Et de répéter : « Je vibre encore en évoquant cette journée du 18 juin 1944. C’est comme si c’était hier, j’entends encore les balles siffler. » ("Ouest-France").

On peut lire son récit de cette journée mémorable sur Internet. Le matin : « J’ai toutes les peines du monde à obtenir une carabine. Heureusement, j’avais la permission de Maman. (…) Comme armement, on me donne une carabine américaine, merveilleuse arme légère semi-automatique et dont la précision est très appréciée. ». Et le soir : « Nous sommes un peu repérés et, de la colline d’en face, les Allemands nous tirent dedans ; ça me fait une drôle d’impression d’entendre les balles siffler dans les champs de blé. Puis, tout à coup, une sorte de petite explosion, suivie de plusieurs autres. Elles paraissent très proches ; ne sachant ce que c’est, je me blottis dans le fossé et serre bien fort contre ma poitrine cette carabine que je suis si heureux de porter. Les bois de monsieur Philippe sont en feu ; ça produit un curieux effet, alors que la nuit approche. ».

En mai 2004, Loïc Bouvard a confié : « Nous étions exaltés à l’idée de nous battre. Non par vengeance mais pour la revanche. Cette ardeur à me battre pour mon pays m’a poussé à promouvoir l’idée européenne. ». Dès 1950, il militait au sein du mouvement Jeune Europe aux côtés d’Henri Frenay : « Je pense que nous, députés, pouvons, que dis-je, devons contribuer à la construction européenne, au renforcement de la défense, à la promotion du rôle de la France et de notre continent face aux grands ensembles du XXIe siècle. De même s’impose-t-il à nous de relever les défis qui sont la menace du terrorisme, les confits ethniques et locaux, la faim dans le monde, la préservation de la planète et la dissémination de l’arme nucléaire. » (26 juin 2007). Une énumération très clairvoyante des menaces, avec dix ans de recul.

Loïc Bouvard a reçu la "consécration" ou plutôt, la reconnaissance de son héroïsme de sa période d’adolescence lorsqu’il fut décoré de la Légion d’honneur le 20 juin 2014 à Saint-Marcel par le Ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian (également président du conseil régional de Bretagne) : « Non seulement aucun des éléments allemands présents dans la région n’a pu rejoindre la Normandie, mais les combattants de Saint-Marcel ont en outre démontré que la Résistance, qui avait ici la figure de la Bretagne, pouvait tenir en échec l’armée allemande. » (Jean-Yves Le Drian à l’occasion des cérémonies du soixante-dixième anniversaire du Débarquement).

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Cela peut paraître anodin, mais il faut savoir que les députés et les ministres en fonction n’ont (heureusement) pas le droit de recevoir la Légion d’honneur, pour éviter tout risque de collusion. Cette décoration, qui peut recouvrir beaucoup de vanités humaines, avait ici un sens très fort puisqu’elle récompensait, soixante-dix ans plus tard, les faits de guerre du jeune Loïc Bouvard. Qu’il lui soit aujourd’hui rendu un juste hommage !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 novembre 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Récit de la journée du 18 juin 1944 par Loïc Bouvard.
Loïc Bouvard.
Le général Leclerc.
François Jacob.
Daniel Cordier.
Patriotisme.
Bernard Stasi.
Pierre Bas.
Jean-Yves Le Drian.
La famille centriste.

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