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Accueil du site > Actualités > Politique > Nous ne sommes pas encore sortis des temps modernes et de l’illusion (...)

Nous ne sommes pas encore sortis des temps modernes et de l’illusion du progrès

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1) Les fortes chaleurs incitent à une « torpe » rêverie flottant dans les allégories. Le réchauffement climatique, signe entropique, évoque aussi une évolution anthropique. La pensée humaine va-t-elle se liquéfier, se diluer dans le bavardage et le flux des monologues prononcés par la communauté de ceux qui parlent pour ne rien dire ? Quel est ce monde qui arrive ? Il est à craindre que les penseurs aient déserté l’espace public. Trouve-t-on une pensée capable de puissamment dire ce qui est arrivé et vient à notre rencontre ? Oui mais il faut remonter aux écrits d’une autre époque, lorsque le philosophe Heidegger traça un fulgurant portrait de l’achèvement des Temps nouveau, autrement dit, la fin de la modernité, qui n’a pas eu lieu, contrairement à ce qu’en ont dit des intellectuels peu soucieux de creuser les choses et se contentant d’effectuer des constats sur l’époque.

 

 2) A la fin des années 1970, les « philosophes en vue » annoncèrent la nouvelle parole. La modernité est finie, nous sommes entrés dans la postmodernité. C’est ce qui fut explicité dans un ouvrage de Lyotard rédigé sur commande. Y figurait la thèse de la fin du grand Récit, complétant de manière sibylline la prophétie de la mort de l’homme moderne énoncée par Foucault. Conjointement, quelques universitaires sociologues énoncèrent l’âge post-industriel. Et l’opinion reçu ces bonnes paroles comme une lettre à la post.

 

 3) En réalité, le monde est passé non pas dans l’ère du post mais dans celle de l’hyper. L’industrie n’a pas disparu. Les usines se sont transformées et l’industrie au sens de pratique s’est étendue dans tous les secteurs. Industries de la santé, la publicité, la culture, le cinéma, la gestion administrative, la communication, les services. Et le grand Récit ? Comme si la modernité se réduisait à cette longue parenthèse marquée par le souci de l’histoire et les philosophies qui se sont penchées sur cette affaire, de Hegel à Marx et Nietzsche outre-Rhin et chez nous, Comte, Michelet et Renan. Le grand Récit n’a pas fait disparaître les récits. D’autres sont apparus, influençant les opinions. Le récit climatique, l’avènement du transhumanisme, l’invasion des virus et le développement des pandémies, sans oublier les mythes du passé réactivés par les chefs d’Etat autocratiques. De Trump à Poutine, le mythe de la grandeur occupe les âmes. Et dans les sphères politiques, le spectre du but, de l’objectif, de la réforme, s’agite dans les capitales des pays industrialisés.

 

 4) Heidegger avait compris pourquoi il est si difficile de sortir de la modernité avec une humanité prise dans la frénésie de produire et la dévoration de l’existant avec la puissance de la technique. Le tout soumis au calcul et au plan. Il est difficile d’écrire des pages plus éclairantes que les cahiers noirs de ce penseur obscur mais qui ne laisse pas indifférent. Tout au plus peut-on actualiser le constat en notant la place du numérique qui ne peut que démultiplier la puissance du calcul et l’emprise de la planification. On le remarque à l’échelle européenne mais aussi dans les grandes puissances asiatiques ainsi qu’en Amérique. Le sujet domine, livre sa puissance au service de l’existant et finit par se confondre avec l’objet. L’homme devenu objet pourvu d’une subjectivité, autrement dit la mort de l’homme, créature devenue manipulable par les administrateurs de l’existant et sa planification. Pour le dire avec des mots plus explicites, l’homme est devenu partie intégrante du monde offert à l’utilisation, l’exploitation. Il n’y a pas de distinction ontologique entre la classe qui administre, gouverne, finance et la classe qui produit, consomme, se divertit. Il n’y a pas de différence d’essence mais de degré. L’homme cherche à échapper à la médiocrité et tout en haut de l’échelle, le luxe permet d’y parvenir. Du point de vue de l’estre, il n’y a pas de différence entre le luxe et la médiocrité, tous deux sont du domaine de l’existant ; le luxe est appréciés car plus séduisant, plus ornementé, plus éclatant, alors que le médiocre perçu comme terne. Cela n’enlève rien à la nature humaine qui, derrière le luxe ou le médiocre, recèle une âme plus ou moins belle devinée en un regard appuyé. On en restera au constat d’un monde dominé par les affaires, l’affairement généralisé, le faire, défaire et refaire chaque fois que le calcul des cerveaux ou des machines livre les signaux servant de consigne à l’affairement.

 

 5) Autre signe de notre temps, ce délestage politique et ce rattrapage du passé. Le coup de théâtre politique réalisé par Emmanuel Macron en 2017 marque une mise à jour du logiciel politique et le déclassement des deux anciens partis de gouvernement installés plusieurs décennies en France, la droite républicaine et la gauche socialiste. Sur ces décombres se sont installées une droite nationale occupant les zones rurales et quelques régions du nord du sud alors qu’une gauche aux prétentions internationaliste et néo-socialiste se taille une part du marché électoral dans les métropoles. Le PS et la Droite post-gaullienne ne représentent plus le pôle structurant de la vie politique française. Une crise du sens s’est dessinée. L’espoir a fait place aux passions tristes qui trouvent un exutoire dans l’adhésion aux deux radicalités politiques sur les marges, LFI et RN. Ces radicalités ne sont pas spécifiques à la France. La gauche insoumise est en résonance avec la nouvelle gauche américaine marquée par le wokisme et la cancel culture sans oublier les positions économiques de Bernie Sanders et le climat devenu nouveau cheval de bataille pour la gauche. Le RN est de connivence avec le trumpisme et sa frange extrême, le suprématisme. Ces deux courants abusivement qualifiés de populistes, d’extrêmes ou de radicaux, sont traversés par la vénération d’un passé devenu à la fois source des solutions et explication des maux contemporains. On doit y voir une forme de pharisianisme, terme inusité mais traduisant une certaine dévotion à l’égard d’un passé devenu mythique. Ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle. En revanche, le mouvement lancé par le président Macron est plutôt dans l’optique d’un abandon ou du moins d’un délestage du passé en avançant sans un horizon (spirituel et idéologique) bien déterminé excepté la puissance économique et la production optimisée par la planification numérique et écologique. Ce mouvement ressemble à une forme nihilisme auquel on ne peut l’identifier. Macron a comme but d’aller vers un but calculé à partir de la situation présente et pour ce faire, il a réussi à se délester des « boulets politiques » entravant leur marche mais au sein desquels il a largement puisé pour constituer son équipe gouvernante. Le socialisme et le gaullisme idéologiques ne pouvaient être qu’un frein pour la mobilisation en marche. Une mobilisation que le philosophe Heidegger aurait interprétée comme la figure terminale du nihilisme européen. A force de vouloir tous les buts, on n’en vise aucun. Il se dit que nous président apprécie les buteurs…

 

 6) Un mot hérité de la Rome antique pourrait caractériser le cours des choses politiques, c’est la brutalité. D’un côté la « brutalité » des managers, des dirigeants, des technocrates, des opérateurs du système, de l’autre une certaine « anhumalité » rationnelle naviguant entre plaisirs et mécontentement. Il n’est pas vrai que tous les jeunes sont dociles, aboyant parfois contre les réfractaires climatiques ou réagissant avec passion triste sur des thèmes proposés par les pharisiens de la politique surfant sur le mécontentement. Il n’est pas vrai que tous les retraités sont préoccupés par leur niche confortable et peu enclins à penser à l’initiation des générations futures vers d’autres horizons que cet affairisme planétarisé. Le monde n’est pas si brutal, du moins dans les démocraties, qui du reste pensent en avoir fini avec le tragique. La brutalité est autant produite que perçue, ressentie. L’amuseur public dira alors que tout est relatif en arborant la figure d’Einstein.

 


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5 réactions à cet article    


  • Parrhesia Parrhesia 24 mai 19:32

    Le progrès n’est pas, n’a jamais été, une illusion.

    Il est une réalité historiquement attestée mais provisoirement trahie par une classe de pervers narcissiques.


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 25 mai 11:33

      @Parrhesia Alors progressez et formulez quelques notes après avoir lu l’article et non pas seulement le titre !
      La paresse est l’adversaire du progrès


    • Parrhesia Parrhesia 25 mai 14:49

      @Bernard Dugué
      Bonjour Bernard Dugué,
       Et bien joué ! Car je confesse n’avoir lu que le titre...

      Il se trouve cependant que tout titre projette par principe un éclairage particulier sur le laïus qui le suit.

      A cet égard, cet éclairage méritait donc d’être relevé. C’est ce que j’ai fait.

       Et après lecture, je vous souhaite une bonne journée.


    • Jason Jason 25 mai 18:48
      Oui, vous avez tout à fait raison ; On est passé du « scientific management of labor » (la gestion scientifique du travail) à la gestion scientifique des sociétés, de la gestion des choses à la gestion des hommes.

      Pour paraphraser Camus, quand on n’a pas de génie, il faut de la méthode. Même les recettes de cuisine sont gérées par ordinateur. Un anthropocène gestionnaire, car tout est devenu technique.

      Dans votre para. 6 vous parlez de la brutalité, mais elle est devenue plus douce, elle s’est masquée, elle est entrée dans un casuisme subtil, du moins dans nos sociétés du spectacle. Une violence en cache une autre. Etc...

      • Jean Keim Jean Keim 26 mai 09:27

        Le monde nous paraît tel que nous le pensons, il y a environ 7 à 8 milliards de modes de penser différents, chaque être humain, isolé et névrosé dans sa bulle mentale, réagit en conséquence, réagir n’est pas agir ; peu de gens sont conscients de ce constat et capables d’en tirer un enseignement, c’est effarant et effrayant.

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