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Heidegger, une pensée, une énigme

JPEG Ce texte est à la fois une chronique et une recension, celle du livre de Peter Trawny consacré à Heidegger. Il est développé comme une série de figures baroques. Heidegger a pratiqué l’art de la fugue, comme du reste l’auteur de ce livre destiné à entrer dans une œuvre fort compliquée et sinueuse.

§ 1. Heidegger disait que lorsque l’on se confronte à un philosophe, l’important est de savoir comment s’y prendre avec l’œuvre, autrement dit, trouver une voie d’accès permettant de trouver ce qu’a voulu dire le philosophe. Heidegger a parfois usé de l’allégorie de l’alpiniste et comparé les grands penseurs à des sommets. Comment alors escalader ces sommets pour autant qu’il faille le faire ? C’est sans doute cette question que s’est posée Peter Trawny qui préside l’institut Heidegger et vient de publier en septembre 2017 un ouvrage critique sur le penseur du Dasein aux éditions du Seuil. Ce livre est présenté comme une introduction critique mais la lecture de l’introduction nous avertit sur le contexte polémique devenu de plus en plus tendu. Une guerre idéologique de tranchée oppose ceux qui veulent en finir avec Heidegger en arguant une profonde imprégnation de sa pensée par le nazisme et ceux qui voient en lui un penseur majeur du 20ème siècle et même le premier. Auquel cas, les « fidèles » de Heidegger sont obligés de déminer les attaques du camp adverse. Le livre de Trawny n’échappe pas à cet impératif puisqu’il propose dans l’introduction une défense contre l’adversaire idéologique en évoquant la publication récente du « cas Trawny » tout en anticipant une nouvelle critique du camp adverse. Mais est-ce l’essentiel du contenu de ce livre ? La très modeste place réservée aux épisodes litigieux des écrits de Heidegger laisse penser qu’il faut chercher autre chose.

§ 2. Le livre de Trawny est construit à la manière des « apports à la philosophie », comme une série de quatre fugues, chacune développant un thème qui marque le chemin parcouru par Heidegger. Ce livre est présenté comme une introduction critique, ce qui signifie qu’il constitue une propédeutique permettant ensuite d’entrer dans les textes assez sinueux de Heidegger. En réalité, c’est plutôt une conclusion critique que nous propose Trawny dont l’étude livre son sens si l’on a déjà fréquenté l’œuvre de Heidegger.

§ 3. Que faut-il penser de ce penseur controversé mais majeur du 20ème siècle dont l’intégrale des textes occupe 102 volumes ? Sans doute qu’il y a une énigme Heidegger, ou certainement deux énigmes qui peut-être ne sont pas étrangères l’une à l’autre. La première énigme concerne l’adhésion au nazisme puis les propos antisémites contenus dans les « Cahiers noirs ». Ces faits relèvent-ils de l’idéologie ou de la philosophie ? Le propos de Trawny offre une piste, celle d’une contamination du penseur par l’idéologie et la politique. Heidegger se serait-il laissé contaminer par les « ténèbres » de l’Histoire ? La seconde énigme est plus importante car elle détermine des décisions à venir sur la manière de philosopher.

§ 4. Quelle serait cette énigme philosophique ? Il se peut que le chemin parcouru se résume en une formule : « en cherchant ce qu’il ne pouvait pas trouver, Heidegger a trouvé quelque chose qu’il n’avait pas cherché ». C’est ce qui ressort de l’essai de Trawny conçu à la manière de la poétique d’Aristote, avec un début, un cheminement et une fin.

§ 5. Le premier récit sur la facticité de la vie plante le décor et décrit les premiers pas de Heidegger dans l’univers de la philosophie mais aussi de la théologie. Et une prise de distance avec le christianisme et la facticité d’une vie placée sous la gouverne d’un Dieu (le Dieu chrétien faut-il préciser).

§ 6. Le second récit raconte une sorte de « corps à corps pensant » exécuté par Heidegger pour maintenir ouvert le Dasein, terme dont la signification n’est pas facile à expliciter. Le Dasein dépasse le sujet, il l’englobe et même le fonde. C’est en quelque sorte un cosmos ouvert, déployé comme étant (être-le-là), qui s’interroge sur son ouverture. L’homme est missionné pour interroger l’ouverture de ce cosmos dans lequel il peut se perdre. Le point de départ est la différence ontologique. Ce concept gouverne le cours de 1926 sur la philosophie antique, de Héraclite et Parménide à Aristote. Il contient un impératif philosophique, celui de poser la question du sens de l’être. « Toute la philosophie européenne ne serait rien d’autre que le projet de poser sans cesse cette question sous des formes différentes et d’y répondre (Trawny, p. 49). En analysant le Dasein et en cherchant le sens de l’être en partant du temps et de la présence, Heidegger n’a rien trouvé et s’est aperçu qu’il s’était quelque peu fourvoyé. Il a recommencé sa quête mais en cherchant une pensée de l’être (Trawny, p. 71)

§ 7. C’est le troisième chapitre, intitulé histoire de l’être, qui raconte le cheminement vers la vérité de l’être et le tournant (Kehre) dont s’est réclamé Heidegger ; une conversion du « voir philosophique ». Ce tournant n’est vraiment confirmé qu’en 1935, lorsque des cours d’introduction à la métaphysique. Entre temps, Heidegger avait démissionné de son poste de recteur et visiblement, pris une distance avec les égarements de la métapolitique. C’est une partie de l’énigme que l’influence du nazisme avec lequel Heidegger s’est laissé contaminer pour ensuite le voir comme une grandiose et grotesque barbarie. Par la suite, l’antisémitisme des Cahiers noirs ne sera pas politique mais « ontologique » (critique de la technique). C’est après 1934 qu’une conversion se dessine. Le sens de l’être cherché à partir de l’Essence historiale du Dasein est laissé de côté. Un autre commencement se précise, une conversion, c’est le tournant vers l’histoire de l’Etre.

§ 8. Cette énigme de la conversion réside aussi dans le second texte majeur de Heidegger intitulé « Apports à la philosophie » et dont l’auteur avait expressément demandé la publication après sa mort non sans avoir espéré trouver un moment propice pour le publier. Ce texte, rédigé entre 1936 et 1938, est un maillon indispensable qui relie le cours de 1935 aux célèbres cours donnés à partir de 1936 sur Nietzsche mais aussi sur Schelling. Dans ces cours, Heidegger a semble-t-il trouvé ce qu’il n’avait sans doute pas prévu dans les années 20. Schelling et Nietzsche appartiennent à la l’histoire de la métaphysique. Ce qui constitue le principal résultat de cette longue quête. Une histoire de l’être (ou de son oubli, son abandon) a cheminé avec une histoire de la métaphysique qui court de Platon à Nietzsche.

§ 9. A partir de ce moment, deux directions sont empruntées, celle du recommencement, développée dans les Apports à la philosophie. Puis celle de la technique et de l’enquête sur son essence. Le tournant s’achève vers la fin des années 40, lorsque Heidegger entre dans l’analyse de la technique puis étudie la parole et le langage, avec la fameuse formule du langage comme demeure de l’être, ainsi que l’homme berger de l’être. Heidegger met en tension le mode de production technique qui installe un fond disponible, nature et homme inclus, et un autre mode d’habiter, celui des poètes. Avec parfois quelques rêveries mystiques et quelques explorations d’ordre néo-mythologique (la doctrine du quadriparti, terre, monde, hommes, dieux). La fin du cheminement pensant de Heidegger est racontée par Trawny dans le quatrième chapitre qui clôture cet intéressant voyage philosophé. Et au bout, une question : Qui êtes-vous Martin Heidegger, et qu’avez-vous voulu nous dire ?

§ 10. Heidegger philosophe ou prophète ? A cette question, une partie de la réponse nous est donnée par l’intéressé qui après le tournant a insisté pour que son œuvre ne soit pas prise pour une philosophe, au sens de la métaphysique occidentale pratiquée depuis Platon jusqu’à Nietzsche et les néo-kantiens. Face à un Nouveau Testament dévoyé par des siècles catholicisme, Heidegger a sans doute cherché à écrire un dernier Evangile, prenant acte des faux Evangiles tracés par Hegel et Nietzsche. En ce sens, Heidegger nous invite à écrire un Dernier Testament mais pour cela, encore faut-il entendre la musique de l’Etre qui résonne telle une Ereignis jamais entendue.

§ 11. Peut-on imaginer une ontologique comédie, comme il y eut la divine comédie de Dante. Heidegger fréquentant l’enfer dans le Dasein pour aborder le purgatoire d’Essence de l’Etre, le lieu où se situe le litige, la frontière, puis chercher le paradis de l’Etre qu’il n’a jamais pu atteindre tout en l’effleurant en poète ? Une drôle de comédie, confinant parfois au tragique, Heidegger projetant les flammes de l’enfer métaphysique sur le monde dans les « fragments sataniques » des Cahiers Noirs.

§ 12. Ontologique comédie ? Une lecture éclairée de cette œuvre verrait Heidegger parcourant les hypostases de Plotin, avec l’Ame ouvrant le Dasein et l’Intellect comme médiation entre le monde temporellisé de l’Ame et l’Etre-Un. Le tournant se dessine comme un litige que les mots cherchent à exposer (Apports à la philosophie). Basculer dans l’errance ou devancer l’Ereignis ? La partie doit continuer. C’est ce que suggère Trawny dont l’étude s’achève sur une invitation à recommencer la philosophie. Recommencer signifie monter sur les épaules des géants pour voir plus loin et en l’occurrence, plus haut, en montant non pas sur les épaules de Newton ou de Darwin mais sur celles de Heidegger.

§ 13. Le livre de Trawny se présente autant comme une introduction que comme une conclusion à l’œuvre de Heidegger. Il permet aux spécialistes de pénétrer à nouveau dans cette œuvre et aux novices d’entrer dans cette philosophie qui présente deux risques. Celui de passer à coté et de perdre son temps, celui d’entrer au cœur de la pensée et de ne plus en sortir. Car entrer dans l’œuvre heideggérienne est une chose, en sortir en est une autre. Cette introduction a le mérite d’être savante. On peut lui reprocher de ne pas avoir bien séparer les deux périodes et les deux pensées heideggérienne, celle du sens de l’être et celle de l’histoire de l’estre. Mais cette séparation aurait été une tentative d’esquisser un système dans une philosophie qui s’est refusée à être considérée comme un système et qui du reste, a toujours été aventureuse et sinueuse, pour ne pas dire étrangement baroque. En ce sens, le livre de Trawny adhère à la pensée du maître en se voulant elle aussi baroque.

§ 14. Heidegger est-il un guide de montagne qu’il faut suivre pour gravir l’Everestre ? A chacun d’en décider en liberté. Deux options sont envisageables. L’ascension suppose à un moment que le penseur délaisse Heidegger pour devenir un premier de cordée ce qui impose de ne pas dévisser. Ou alors que le penseur parvienne à une clarté suffisante pour s’apercevoir que la voie empruntée par Heidegger n’est pas forcément unique ni la plus appropriée. Il faut certainement recommencer la métaphysique trop vite larguée par Heidegger. Et faire entrer si possible la nouvelle science du 20ème siècle. On ne doit pas oublier ce trait essentiel. Si Heidegger ouvre des chemins, ses écrits sont des portes pouvant être ouvertes ou pas. Chacun est libre de les ouvrir, encore faut-il trouver les clés. Il est inutile de les chercher sous l’éclairage du lampadaire de la métaphysique européenne, elles n’y sont pas ou plus.

§… L’Ereignis est une notion centrale dans les apports à la philosophie, rédigé entre 1936 et 1938 mais publiés après la mort de l’auteur. De la métaphysique comme « fausse ontologie » à la théogonie incertaine. En finir avec Hegel. En finir avec cette recension.

L’énigme Heidegger ne sera pas dévoilée. Cette recension prend fin. Le livre de Trawny restera confidentiel dans ce contexte où il est plus facile de se poser en procureur plutôt qu’en philosophe d’instruction qui cherche à s’instruire. Heidegger est à la fois l’un des rares penseurs majeurs du 20ème siècle et le miroir de notre époque médiocre.


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7 réactions à cet article    


  • francois 12 décembre 2017 10:27

    Heidegger est à la fois l’un des rares penseurs majeurs du 20ème siècle et le miroir de notre époque médiocre« 
    Dugué fait une chronique élogieuse »l’un des rares penseurs majeurs" sur un Nazi certifié et dont la pensée s’écroule devant la Shoa. 

    Le fond n’est jamais là ou on l’attend quant à la mégalomanie

    • Zip_N Zip_N 12 décembre 2017 11:27

      @francois

      Vous voulez dire qu’il s’est effondré avant d’avoir touché le nirvana philosophique ? une crevasse dans l’ascension ? 


    • francois 12 décembre 2017 15:02

      @Zip_N
      Euh non ! Dugué descend une à une les couches du vide quantique, démontrant à chaque post que la superposition d’état n’est pas une expression théorique.


    • Zip_N Zip_N 12 décembre 2017 18:21

      Il me semblerait que le Dasein est la vertu du Saint-Esprit,, tout comme le Nirvana « indien. »


      • kabouli 16 décembre 2017 01:45

         Un autre grand penseur FREGE ,fondateur du logicisme moderne ,était lui aussi tout a fait favorable aux thèses nazis. Avec Heildegerre ça fait pas mal comme grands penseurs favorables au nazisme


        • Mumen 17 janvier 19:02

          @kabouli


          Il y a aussi Konrad Lorenz.

          « Konrad Lorenz fut membre du parti nazi à partir de 1938.

          Eugéniste, il fut également membre du « département de politique raciale » du parti, produisant conférences et publications. Adoptant pleinement l’idéologie nazie il écrivit, par exemple, dans une lettre à Oskar Heinroth, lors de la déclaration de guerre de la Grande Bretagne à l’Allemagne : « Du pur point de vue biologique de la race, c’est un désastre de voir les deux meilleurs peuples germaniques du monde se faire la guerre pendant que les races non blanches, noire, jaune, juive et mélangées restent là en se frottant les mains ».

          En revanche, selon ses dires, il ne prit conscience des atrocités commises par le nazisme qu’« étonnamment tard ». » Konrad_Lorenz

          Personne ne sait ce que c’était d’être Allemand dans l’Allemagne de 1933, mais nombreux sont ceux qui pérorent et jugent sur le sujet en toute bonne vertu, outragée cela va sans dire.

        • Mumen 17 janvier 18:45

          Ici, comme avec Georges Steiner, on sait tout de Heidegger sauf ce qui l’a préoccupé toute sa vie, qui est ici salopé vite fait en « rêveries mystiques et quelques explorations d’ordre néo-mythologique ». Et forcément on ne parle pas de Mattéi, d’Aubenque ou d’autres vrais lecteurs de Heidegger, au profit de quelque correcteur de Heidegger.



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