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Accueil du site > Actualités > Société > Great Reset : remarques

Great Reset : remarques

Le ‘Great Reset’ est une émanation du Forum de Davos (WEF en anglais) créé en 1971 par Klaus Schwab, co-auteur de ce livre avec Thierry Malleret, dont j'ai écrit un résumé voulu neutre et objectif qui devrait être publié sur cette plate-forme.

Cet article traite ici de ce qui est écrit -factuel et vérifiable- et de ce qui ne l’est pas -vérifiable mais subjectif- avant de suggérer ce que l’on peut en penser, qui n'engage que moi.

Rappel : Le forum de Davos invite tous les ans des chefs d’État, la plupart des multinationales, la BCE, le FMI, GoldmanSachs et les grandes banques, BlackRock et gestionnaires de fonds assimilés, le GAVI (B.Gates), l’OMS (WHO), quelques activistes climatiques dont G.Thunberg, le WWF, … .

Sur ce qui est écrit

De prime abord ce livre semble plutôt force de proposition généraliste.

Première remarque les auteurs évoquent la pandémie sur un ton assez catastrophiste. Cela peut se comprendre au premier semestre 2020 soit précisément pendant la première vague, même s’ils reconnaissent cette pandémie comme une des moins meurtrières des derniers millénaires -mais seulement dans la conclusion-. La description de certaines conséquences évoquées en est largement empreinte et n’échappe pas à une certaine radicalité ou fausseté selon les cas.

Le cadre théorique développé au début du livre leur permet ensuite d’évaluer la prégnance de différents risques dans une démarche pragmatique.

Le mot de ‘surveillance’ revient beaucoup (30 occurrences dans le corps du texte.), traité plus comme une mise en cause au regard de la vie privée que sous forme de véritables critiques argumentées 1. Les auteurs y voient le seul moyen de vaincre la pandémie, en rendant cette surveillance obligatoire en l’absence de vaccin. Une question sous-jacente est de savoir s’ils pensent ou non à une surveillance plus « large », par exemple financière : c’est précisément un exemple de tout « ce qui n’est pas écrit ».

Le sujet des inégalités croissantes est évoqué et dénoncé à plusieurs reprises (30 occ.). Les auteurs stipulent qu’il devra être traité notamment par intervention des gouvernements, car il peut être à l’origine de graves mouvements sociaux mettant en danger l’autorité des gouvernements. De même si le chômage est bien évoqué en termes économiques, il disparaît au sous-chapitre sociétal. Les auteurs ont une confiance manifeste dans un nouveau contrat social très protecteur à base de politiques publiques et de partenariat public-privé. Ils y voient un rempart contre la montée constatée des nationalismes, qu’ils voient comme un frein à la mondialisation.

Ce recul de la mondialisation est une affaire géopolitique majeure, dont les auteurs décrivent d’ailleurs toutes les difficultés, entre une Europe qu’ils envisagent comme une région du monde au même titre que la Chine, l’Asie et les USA. Bien qu’évidemment planétaire, la question de l’environnement et du climat est bien décrite comme systémique mais peu comme géopolitique, ce dont on peut s’étonner.

Les auteurs montrent aussi une grande admiration voire une fascination pour la technologie (56 occurrences dans le corps du texte) et le numérique (48 occ.), jusqu’à parler à un moment de « toilettes intelligentes » (!) censées surveiller notre santé. Ils ne font pas preuve de beaucoup de défiance et trouvent normal d’adopter toute nouvelle technologie quand elle se présente. Le numérique est présenté sous un jour éminemment favorable, par exemple celui du bien-être, et le risque de surveillance totalitaire est bien évoqué. Le chômage de masse est cité à de nombreuses reprises, comme pouvant découler de nombreux facteurs qui semblent inéluctables pour certains (faillites, robotisations).

Sur ce qui n’est pas écrit

Le silence est presque complet sur les risques de cybersécurité, pourtant déjà largement à l’ordre du jour en 2020. C’est troublant dans un livre qui décrit l’ère numérique comme inévitable, voire la seule solution notamment contre la pandémie. K.Sschwab a je crois depuis tiré la sonnette d’alarme sur ce point.

Très peu de choses sur les fonds d’investissement qui drainent des sommes qui ridiculisent le PIB de grandes nations. Les auteurs citent juste quelques opérations boursières éthiquement peu recommandables à deux ou trois reprises et de façon sous-entendue. Ce qui se comprend quand on regarde la liste des participants au forum de Davos constitue néanmoins une épée de Damoclès : un fonds d’investissement peut-il même virtuellement acheter un pays ?

On peut supputer que la même raison prévaut pour éluder le sujet du poids et de l’action des lobbies. Les auteurs font une impasse totale sur le sujet, comme s’il ne méritait même pas d’être abordé. Il semble pourtant difficile d’en ignorer l’existence et l’impact, où que l’on regarde : le tabac aux USA, le Mediator en France, le diesel en Allemagne et en France, etc… . Et pas un mot sur l’industrie pharmaceutique dont l’influence mondiale est très nette depuis une ou deux décennies.

Il n’y a aucune allusion à une quelconque évaluation éthique ou philosophique pour savoir si une technologie est intéressante, utile, progressiste, dangereuse ou indispensable permettant de décider si elle doit être mise en œuvre ou non 2. Il s’agit pourtant d’un point clé de géopolitique, par exemple le nucléaire civil vs. militaire. Mais point clé aussi de perspective pour l’humanité, et en bonne logique on ne trouve aucune allusion au transhumanisme, car il s’oopose sur bien des points à l’apparente écologie humaniste développée en dernière partie.

Les auteurs expliquent que la robotisation va s’accélérer car remplaçant avantageusement les travailleurs, lesquels deviennent a priori des chômeurs. Il y a là une source d’inégalité abyssale entre travailleurs formant une élite et une masse populaire devenue inutile, soit exactement ce que les auteurs appellent à combattre. Cette contradiction explique pourquoi cette question du chômage qui revient pourtant souvent (43 occ.), n’est pas traitée : on ne sait pas ce que deviennent les chômeurs, leur vie, leur famille et leurs moyens de subsistance, d’autant que l’impasse est faite sur le revenu universel. Le sujet de l’inégalité est omniprésent (30 occ.) mais n’est en fait pas traité : on comprend en creux que le revenu universel est inéluctable … bien que totalement inégalitaire !

Que penser de ce livre ?

Les auteurs considèrent manifestement mais sans le formuler que les solutions concernent uniquement les Nations, et plus exactement les Nations « Unies » puisqu’ils exhortent à une plus grande coopération internationale, cependant qu’il n’est jamais question de la Russie et que le terme ‘ONU’ n’apparaît pas plus que ‘Nations Unies’.

En constatant que les auteurs se défaussent ainsi de toute piste de solutions aux multiples problèmes soulevés (monnaie, économie, environnement, climat, inégalités, …), rien n’interdit de penser qu’ils opteraient volontiers pour une surveillance généralisée grâce à la technologie entre autres numérique. Ils laissent le soin d’en détailler les risques à Harari et Mozorov (p.136,137). Leur silence peut être jugé éloquent, d’autant qu’ils admettent que la surveillance en cours se pérennisera au seul motif de la santé.

La surveillance généralisée permettrait très probablement de contrôler la plupart de ces problèmes, avec une perte de liberté que les auteurs laissent là aussi aux gouvernements et aux citoyens le soin de défendre (p.138). Une telle perte de libertés s’exercerait tant au niveau individuel que social, professionnel, culturel, politique.

Les auteurs pensent que l’ingérence gouvernementale dans les entreprises augmentera très sensiblement, au niveau social, financier et fiscal. Je serais tenté de traduire cette affirmation par une sorte de gouvernance mondiale dont la base économique serait plus constituée de très grandes entités financières, industrielles et commerciales que de banques de dépôt, PME et commerces de détail. Il n’est pas certain que ça corresponde au bien-être ou à l’aspiration des populations.

Or cette question essentielle de la démocratie, assez restreinte dans le livre (10 occ.), est déléguée au trilemme de Rodrik 3. Les auteurs explicitent que la montée des nationalismes -observée- implique le recul de la mondialisation -théorisé- si l’on veut conserver la démocratie (sic. p.88) : leur position est donc plutôt floue, comme si conserver la démocratie pouvait n’être qu’une option. Et l’Europe d’aujourd’hui n’éclaire pas le sujet.

Cela supposerait probablement une refonte bancaire sérieuse, sachant que le système financier actuel est entre les mains d’une poignée de fonds d’investissement … qui participent au WEF ! Il faut donc lire entre les lignes. La monnaie numérique -totalement contrôlable- comme l’Euro numérique que la BCE mijote pour 2025, n’est cité qu’à titre expérimental et où la Chine est pionnière (p.63). Le contrôle qu’une telle monnaie peut exercer, jusqu’aux dépenses de chaque individu puisque toutes les transactions seront enregistrées, est passé sous silence.

Quelques 18 mois après la sortie de ce livre, on voit un point qui semble se mettre bien en place un peu partout en Europe : celui du contrôle et de la surveillance de la population. Il reste pour le moment officiellement limité à la santé et aux déplacements. En France deux experts de l’INRIA ont récemment montré que les données issues du contrôle du pass sanitaire sont bel et bien centralisées 4.

A la relecture, ce livre propose des grandes orientations sans la moindre perspective de mise en œuvre. Ce choix des auteurs me semble indiquer que les implications n’en sont pas anodines. On peut ainsi considérer que tout « ce qui n’est pas écrit » est en réalité déjà acquis dans leur esprit : financiarisation, lobbies tout-puissants, omnipotence de la technologie mâtinée de transhumanisme, ségrégation des « inutiles » et surveillance générale des populations. Mais alors cette mise en oeuvre entrerait en contradiction avec une partie des propositions de ce Great Reset ...

Si je résume en une phrase : Le Great Reset prétexte de la pandémie d'une part pour justifier de la société de surveillance généralisée qui se met en place sous nos yeux, d'autre part actionner tout "ce qui n'est pas écrit" sous couvert d'un humanisme écologique de façade.

 

1tâche qu’ils délèguent à Yuval Noah Harari (p.136)

2Je renvoie au vote récent au Chili d’une loi visant à l’inclusion dans la Constitution d’un droit à la santé physique et mentale face aux nouvelles technologies.

3Rodrik démontre que seulement deux des trois orientations parmi : mondialisation, états-nations et démocratie sont possibles.


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4 réactions à cet article    


  • troletbuse troletbuse 18 novembre 2021 09:37

    Une émanation de la tête de cul de Klaus Schwab, on voit ce que ça peut être


    • Séraphin Lampion Gidouille 18 novembre 2021 09:39

      La « Grande Réinitialisation » est une proposition du Forum économique mondial de planification économique pour reconstruire l’économie de manière durable, que la pandémie soit un prétexte ou une réalité. Ce n’est pas un plan secret mais un projet dont parlent ses auteurs dont le but afficé serait de sauver le capitalisme et surtout pas de le détruire, en mettant l’accent sur la protection de l’environnement et la coopération internationale. Il ne préconise pas un changement de système, mais l’amélioration du système :

      • En incitant le marché à produire des effets plus équitables, en instaurant par exemple un impôt sur la fortune.
      • En assurant que les investissements nous fassent progresser vers des buts communs comme l’équité et la durabilité, par exemple en finançant des projets d’infrastructures verts.
      • En se servant des innovations de la quatrième révolution industrielle pour soutenir le bien public.

      Il ne s’agit pas d’un plan concret déjà mis en action, mais d’une série de principes qui feront l’objet de discussions non contraignantes au prochain sommet du FEM qui n’est pas l’ONU. C’est « seulement » un système de réseautage pour les grands acteurs économiques et politiques.

      Historiquement, les importantes évolutions et toutes les grandes négociations autour du système mondial de commerce ne se sont pas faites via le Forum économique mondial, mais par l’OMC. La probabilité que » la Grande Réinitialisation » apporte des changements tangibles est faible sans un objectif suffisamment clair ni un processus pour l’atteindre.

      Ceux qui parlent de ce Reset sont les membres du Forum, les grands groupes économiques qui sont à la fois juges et parties, ce qui rend le projet, s’il existe réellement, suspect de n’être qu’un écran de fumée idéologique largement soutenu, de fait, par tous les participants au « greenwashing ».


      • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 18 novembre 2021 12:23

        Très intéressant.

        Je pense que les contradictions que vous relevez s’expliquent en grande partie par la psychologie des « élites », leur arrogance consubstantielle, et leur endogamie chronique. Leurs plans reflètent surtout leur manque d’originalité, leur manque d’honnêteté intellectuelle, ils ne sont conçus que pour maintenir leur statut « d’élite », selon leur propre définition du terme, et le « confort psychologique » qui va avec. Ce sont des mythomanes, c-à-d qu’ils croient à leurs propres mensonges, tandis qu’ils organisent la société comme un système d’auto justification.


        • perlseb 18 novembre 2021 20:26

          @Opposition contrôlée
          Entièrement d’accord. Le great reset pourrait se résumer ainsi : comment faire pour rester en haut de la pyramide quand tous les voyants sont au rouge ? Evidemment, ils ne peuvent pas imaginer une seconde qu’ils ont une once de responsabilité dans ce fiasco, même s’ils décident de presque tout depuis des lustres sans jamais nous demander notre avis. Ils sont quand même gentils avec nous, ils nous proposent un spectacle de marionettes qu’on appelle élection et certains ont déjà les yeux écarquillés à la vue de super-Zemmour.

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