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Accueil du site > Actualités > Société > Le « Progrès » et après...

Le « Progrès » et après...

 

Qui, en ces temps d’effondrement civilisationnel, garderait encore une foi inébranlable en un progrès social « significatif et durable » ? Un groupe international de chercheurs en sciences sociales propose, dans un livre-manifeste dicté par l’urgence, une vision fondée sur une « nouvelle manière de penser et de réformer nos principaux piliers institutionnels ».

 

La musique triste et funèbre est désormais bien connue : le « progrès », avec ses légions de technologies invasives, se fait sans « les peuples » voire contre eux dans un démantèlement sans précédent de toutes les protections sociales – alors qu’il est pour le moins entendu que toute le monde ne demande qu’à être « protégé », compte tenu des risques encourus en « économie de marché » allègrement dérégulée...

Aussi il règne désormais un climat de scepticisme voire de résignation cynique à l’égard de l’idée même de « progrès » comme le rappellent en préambule de leur manifeste les chercheurs oeuvrant au sein du Panel international sur le Progrès social (PIPS) : « Les acquis sociaux et démocratiques peuvent être balayés en une élection et remplacés par des politiques autoritaires et destructrices sur le plan social et environnemental  »... 

Progrès technique et progrès social sont-ils vraiment compatibles ? Alors que la « prise de conscience d’un destin partagé entre les humains » devrait déboucher sur une coopération intelligente et une qualité de rapports sociaux adéquate, que constate-t-on ? Un rétrécissement de « l’intérêt général » au profit de l’illimitation et de la frénésie d’accumulation infinie de quelques uns qui excluent toute forme de partage des richesses, aussi infime fût-elle, avec tous leurs autres « frères humains »...

Or, il ne saurait y avoir de futur sans équité, rappellent les auteurs : « Le secret d’un meilleur futur est de combiner les progrès réalisés sur trois fronts, à savoir l’équité, la durabilité et la liberté. »

 

Le prix des rentes

 

En attendant l’encore hypothétique bouclier social d’un revenu universel ou de toute autre allocation de ressources plus équitable, la « garantie inconditionnelle de la subsistance et des services de base offerte par l’Etat  » libère quelque peu de l’angoisse des lendemains qui déchantent - et de l’étau de la précarité ordinaire.

Mais, déplorant une charge fiscale pesant principalement sur le travail, les chercheurs suggèrent d’améliorer l’économie en « imposant un prix aux externalités et aux rentes ». Car les rentes sont des « revenus qui ne rémunèrent pas une contribution productive mais seulement la détention de ressources rares ou d’une position d’exclusivité sur un marché ».

Aussi, « réduire la valeur nette de la détention de ce genre d’actifs par les taxes contribuerait à décourager la pratique d’activités inefficaces de recherche de rentes »...

Quel modèle d’Etat-providence serait à même d’assurer une gestion rigoureuse des externalités tant environnementales que sociales – et de contenir la si peu résistible extension du domaine du « profit » à toutes les ressources indispensables à la survie de l’espèce ?

Car la perspective d’une mise en coupe réglée de tous les biens indispensables à tous (eau, énergie, ressources agricoles, espèces vivantes, etc.) par des « groupes financiers internationaux » ne semble pas rencontrer d’opposition déterminée...

Si un « marché dynamique est nécessaire », il doit être « bien encadré par l’Etat et la société civile pour limiter les conséquences de ses défaillances et pour préserver l’autonomie des individus ». Mais la puissance de feu de ces « groupes financiers internationaux » semble désormais dépasser celle des Etats. Et une lutte sans merci en vue de l’appropriation de toutes les richesses du monde se poursuit ouvert en une implacable compétition de vanités et de vacuités qui creuse la tombe des espèces comme des générations...

Une « mondialisation » responsable, solidaire et « bien encadrée » par un Etat préservant quelque souveraineté est-elle encore possible dans un système concurrentiel soumis à une perpétuelle obligation de « croissance » et de « profit », alors que la « tendance » forte est au démantèlement de tous les services publics et de toutes les solidarités ?

 

"Il n'y a pas de futur sans équité"

 

Le progrès technique et la mondialisation offriraient-ils comme seule perspective un horizon qui n’en finit pas de s’abaisser, dans une accélération asourdissante, une surveillance généralisée, et une marchandisation de plus en plus invasive ? Voire « la transformation des êtres humains » dans une société dont la complexification a achevé de brouiller la notion d’ « intérêt général » et de « bien commun » et d’abolir toute limite ?

La direction et la forme que prennent la technique et la globalisation peuvent-ils encore être « réorientés vers les besoins humains et servir plutôt que miner le progrès social » ?

Certes, il semble aller de soi que le potentiel des nouvelles technologies devrait être mis « au service de buts autres que l’augmentation du profit des grandes entreprises ». Comme il semble aller de soi que les institutions politiques qui « subissent aujourd’hui la pression excessive des intérêts privés  » devraient pouvoir être « réformées pour mieux placer les citoyens au centre d’un processus sain de délibération  »...

L’évidence, c’est que la capacité des Etats-nations à soutenir une pression concurentielle accrue tout en mettant en place une régulation environnementale n’en finit pas de décliner dans le monde interconnecté de la « globalisation » désenchantée. Ce monde-là n’est guère capable d’une « réponse institutionnelle » appropriée à la marée noire montante des dysfonctionnements, des inégalités et des vies tragiquement fracassées.

La concentration du capital et des informations entre les mains de grosses entreprises dites GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) exacerbe les inquiétudes quant à la viabilité d’une « société dominée » par des intérêts parfaitement étrangers à ceux des populations.

Mais l’appât du gain n’est-il pas considéré comme toujours plus motivant que la perspective de contribuer au « bien commun » ? Anthony Atkinson estimait : « L’orientation du changement technologique doit être une préoccupation explicite des décideurs publics : ils doivent encourager l’innovation sous une forme qui accroît l’employabilité des travailleurs et intensifie la dimension humaine de la fourniture de services. »

Pour l’heure, l’effet de l’accélération technologique a été « d’augmenter la taille et d’étendre l’envergure géographique des unités politiques, organisationnelles et culturelles ». Cette « évolution vers des échelles d’opération plus grandes et leur extension spatiale a trouvé ses limites naturelles : la taille de la Terre »...

Cette expansion heurtant le mur du réel se traduit par une instabilité géopolitique certaine, compte tenu de la propension des « classes dominantes » à développer des moyens pour « tenir les autres à distance » de ce qui assurerait leur survie.

La montée en puissance de la finance comme « acteur dominant voire comme culture hégémonique » fait partie du problème à résoudre, comme le sait désormais tout « épargnant » informé et soucieux de ses « placements de bon père de famille ».

Personne ne conteste plus que la dite finance doit être remise à sa place « au service du développement économique et de la prospérité humaine » : mais par quelle volonté politique qui se manifesterait, juste avant le point de rupture où « tout » s’effondrerait définitivement ?

 

L’information et la politique comme biens publics

 

Le mal du monde qui vient peut-il être jugulé par le contrôle de l’information et de la politique envisagés comme biens publics ? Sachant que « le meilleur service que l’on peut rendre à la démocratie est de lui donner un environnement social sain sous la forme d’une société juste », alors cette « société idéale » ne devrait-elle pas prendre soin de l’information comme d’un bien public inestimable ? Mais comment fournir « un accès gratuit à une information de qualité » ? Pour l’heure, chacun doit faire l’effort de « s’informer de façon responsable » - et donc de « contribuer à la survie financière du journalisme professionnel »...

Car enfin, « rester simplement relativement bien informé est aujourd’hui un acte de militantisme »...

Certes, le manifeste (rédigé sous la direction de Marc Fleurbaey, professeur d’économie à l’université de Princeton) ne fait pas l’économie d’une séquence aussi convenue que colibriesque (« soyons-le-changement-que-nous-voulons-voir-dans-le-monde ») désormais de rigueur dans tout ouvrage se voulant porteur de solutions.

Mais ni la douloureuse perte des illusions ni l’âpreté des conflits en cours dans l’actuelle phase d’effondrement ne saurait justifier une démission pour le moins cynique qui ne laisserait aucune issue. Se donner des objectifs raisonnablement visionnaires ne suffit certes pas toujours à lever une « puissance transformatrice ».

L’exercice préserve néanmoins d’une débâcle morale assurée. Notamment par ce changement de perspective susceptible de nous faire renouer avec un réel où se traceraient encore les plus concrets des chemins d’émancipation, par ce mouvement « venant du bas » et renouant avec ce qui pourrait s'appeler : une "intelligence collective". L’ampleur de la menace « anthropique » que fait peser sur la vie terrestre l'absurde frénésie d'accaparation de quelques uns exige l’abandon de certains fétiches dérisoires (capital, concurrence, croissance, profit, valeur, etc.) afin de rétablir autant que faire se peut ce qui est à la base de nos sociétés aux boussoles brisées. 

Marc Fleurbaey (sous la direction de), Manifeste pour le progrès social, collection « Cahiers libres », La Découverte, 288 p., 16 €


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4 réactions à cet article    


  • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 7 mars 08:36

    À l’auteur :

    « effondrement civilisationnel »  : affirmation à prouver...


    • rhea 1481971 7 mars 12:34

      @Jean-Pierre Llabrés
       Nous sommes une civilisation de l’illusion
       Exemple : aller vivre sur mars est impossible nous dépendons
       du couple magnétique soleil terre, pourtant il y a une
       propagande pour faire croire que l’on peut vivre sur mars.


    • troletbuse troletbuse 7 mars 09:37

      Les moutons se jettent eux-mêmes à l’eau : Quand je vois certains(es) payer un café ou une baguette avec la carte bancaire, je me dis qu’ils sont bons pour le goulag.

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