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Le travail et la dévoration du monde

La fonction de l’économie est-elle de donner du travail à tout le monde, de créer des emplois pour tous ou bien de produire un maximum de richesses pour tous avec un minimum possible de travail et de ressources naturelles ? Jacques Ellul (1912-1994), l’un des précurseurs de l’écologie politique, estime que la subordination de l’homme au travail n’est pas dans l’ordre des choses et la logique des civilisations – si ce n’est de la société bourgeoise advenue lors de la révolution industrielle…

 

La nécessité de travailler pour vivre remonterait-elle à l’avènement de l’homo faber ou à la première coupure d’avec la nature, avec l’apparition de l’agriculture au néolithique ?

Le juriste , moraliste et théologien Jacques Ellul, professeur à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, ne pense pas que le travail soit consubstantiel à l’humain – quand bien même la « culture du travail » s’est inviscérée à la nature humaine : longtemps déconsidéré comme une vile activité de survie dans l’histoire des civilisations, il est devenu « facteur de production » et valeur centrale justifiant la distribution de revenus et de statuts dans la société bourgeoise où il connaît son sacre.

Ellul tient Karl Marx (1818-1883) pour l’un des principaux responsables de la fétichisation de la « valeur Travail » alors que le « droit au travail » pourrait bien être avantageusement supplanté par un autre « droit de l’homme » plus essentiel – celui d’agir et de créer librement : « Il est vraiment un penseur bourgeois lorsqu’il explique toute l’histoire par le travail, qu’il formule toute la relation de l’homme avec le monde par la voie du travail ; et qu’il évalue toute pensée d’après sa relation avec le travail, et qu’il donne le travail comme source créatrice de la valeur. Quoique ne croyant pas aux valeurs, il assimile le travail au bien, puisqu’il condamne les classes qui ne travaillent pas. Il fut l’un des interprètes les plus cohérents du mythe bourgeois du travail, et parce que socialiste et défenseur de la classe ouvrière, un des agents les plus actifs de pénétration de ce mythe dans cette classe. »

Il aurait pu tout aussi bien citer la célèbre phrase de Proudhon (1809-1865) résumant sobrement la révolution démocratique et sociale issue des événements de février 1848 : « Quel est ton nom, révolution de 1848 ? – Je m’appelle droit au travail  »…

Pour Ellul, la « divinisation » de la technique et du travail suppose la « dévaluation de l’homme, l’apparition de l’homme subordonné au travail, et qui n’a d’autre valeur que de travailler », de l’homo erectus à l’homo cyberneticus…

Dès 1935, Jacques Ellul voulait créer une contre-société au sein de la société globale et technicienne ainsi qu’en atteste Directives pour un manifeste personnaliste qu’il publie avec Bernard Charbonneau (1910-1996) – il préfigure les grands textes de l’écologie politique que signeront René Dumont, Ivan Illich ou André Gorz dans les seventies.

 

La dévoration du monde

 

Le philosophe dissident de la « société du travail » estime que la surabondance de biens produits ne se traduit nullement par une abondance générale grâce à une meilleure répartition des richesses – ainsi que les bénéfices d’une productivité augmentée pouvaient le laisser augurer.

Parce qu’il y a eu l’invention de la « science économique » pout justifier une répartition toujours plus inégalitaire et l’assujettissement à l’effort laborieux, à l’obligation d’avoir un travail alors qu’il y en a de moins en moins comme il y a de moins en moins de ressources à exploiter : « La Science économique, c’est la gestion de la rareté, de la pénurie. Nous sommes la société qui est, depuis les origines, la plus créatrice de Manque. Bien sûr que nous avons produit massivement des biens industriels, mais en même temps une pénurie de biens naturels, allant maintenant jusqu’à celle de l’air, de l’eau, et des principales matières premières. Il s’agit d’évaluer ce rapport : plus nous travaillons, plus nous épuisons les richesses spontanées de la nature, plus nous voulons aussi consommer des biens toujours davantage complexes et glorifiants. Et plus ceci exige alors de nouvelles forces de travail engagées dans de nouveaux processus de production (…) Nous sommes la première société à avoir tout voué au travail, et celui-ci exigeant toujours plus de matières premières et de consommation, aboutissant, sous une apparente abondance, à l’organisation de la pénurie immédiate ou future (par épuisement du sol et des ressources).  »

Ainsi, l’économie se fonde sur une organisation de la rareté – pas d’économie sans travail ni marchandise à vendre et assujettissement à un système productif...

L’auteur du Bluff technologique reproche à notre société technicienne d’avoir « fait subir aux peuples extérieurs » le premier choc de cet excès de travail – à savoir une productivité proprement inhumaine et une non moins inhumaine accélération du temps économique : « C’est là que nous avons détruit les fragiles équilibres économiques qu’ils avaient habilement ménagés (…) Nous sommes arrivés là-dedans comme des bulldozers, saccageant au nom du Travail, de l’Industrie et du Progrès, une sorte de miracle de civilisation étant donné les conditions de vie. L’histoire des hommes était faite d’une modération, parfois d’une défiance, envers le Travail. Nous avons tout changé. Nous sommes devenus les adorateurs du Travail et de nos œuvres… »

Le philosophe chrétien, nourri par L’Ecclésiaste, pose un problème de civilisation – celui de la « dévoration du monde » pour surproduire l’inutile et poursuivre une inextinguible chimère de croissance où l’écart entre richesse et pauvreté n’en finira pas de s’élargir par la montée en puissance indéfinie de la technique : « Peut-on multiplier la puissance énergétique à l’infini ? Peut-on substituer à la force limitée une source illimitée d’énergie ? Peut-on faire des œuvres qui consomment finalement les réserves du monde pour excéder par millions ce que l’homme pouvait accomplir ? Certes maintenant, on le peut, dans l’ordre du possible. Mais est-ce dans l’ordre du permis ? »

 

La révolution confisquée…

 

Alors que les machines ne se substituent pas seulement à l’effort physique mais aussi à l’effort mental, la véritable « croissance » ne devrait-elle pas se mesurer en « temps humain économisé », libéré pour l’essentiel ? Les « potentialités positives » de la technique ne devraient-elles pas être orientées « dans le sens unique de la libération de l’homme » ? Ellul prône « le refus de la croissance à tout prix, la recherche des petites unités de production, des énergies douces, des méthodes souples » aux antipodes d’un « Etat bureaucratique », facteur d’incohérence et de dysfonctionnements à répétition.

Un temps, il envisage la création d’un « vrai mouvement révolutionnaire, sur la base d’un petit groupe d’une quinzaine de personnes, fédérés entre eux et agissant concrètement au plan local selon la formule : « Penser globalement, agir localement »… L’auteur de L’illusion politique déplore que « le mot même de révolution a été confisqué par les moins capables de la faire parce que les plus conformistes et les plus identifiés au modèle « Etatique-Technique » et l’absence de véritable « volonté révolutionnaire » parce que celle-ci « implique un véritable changement total de l’orientation de la société au lieu d’une simple explosion de haine contre un petit groupe de privilégiés ».

Cette révolution est d’autant moins probable qu’elle suppose « non pas la conquête d’avantages évidents pour les révolutionnaires (pouvoir, bien-être) mais une mise en question en même temps de leur propre vie, de leurs idéaux, des évidences que la société de consommation propose à leur existence  » : « La résistance à un changement révolutionnaire vient avant tout de l’existence de satisfactions de consommation indéniables (que l’on n’est pas prêt à abandonner) et, pour ceux qui ne les ont pas, elles restent exactement la visée de tout ce que l’on peut espérer  »…

La « révolution » consiste-t-elle à sortir de l’économie, de la rareté, de la production et de la loi du profit ? Alors que se dissipe l’illusion industrielle du travail pour tous, l’heure n’est-elle pas arrivée de l’œuvre pour chacun ?

L’homo demens, héritier de la belle planète bleue, « n’a pas voulu de ce milieu, il a voulu se faire son monde à lui, totalement différent, totalement artificiel  ». Dès 1937, Ellul écrivait dans un article intitulé Le sentiment de la nature, un sentiment révolutionnaire : « ce n’est pas d’un dimanche à la campagne que nous avons besoin, mais d’une vie moins artificielle  »…

Dans le dernier chapitre (intitulé « Vers la fin du prolétariat ? ») de Changer de révolution (1982), Ellul préconisait le versement d’un revenu universel comme possible voie d’émancipation et contrepartie de la participation à la richesse collective qui permettrait de ne pas fonder le revenu entièrement sur le travail. Alors que la société ubérisée, noyée dans l’incontinence de ses fictions, n’a plus les moyens d’adhérer à ses mythes de plein emploi, de croissance, de consommation pour tous, d’accumulation au-delà de ce qui peut être dépensé et de prospérité, l’autonomie inédite accordée par la force des choses aux individus, libérés de l’assignation obligatoire à un labeur labellisé en « emploi », pourrait bien leur permettre de relire ou de découvrir la pensée libertaire du pionnier de l’écologie politique Jacques Ellul, dont l’œuvre est unanimement célébrée aux Etats-Unis : les événements lui donnent raison en cette phase de transition secouée de bouleversements telluriques et il pourrait bien devenir enfin prophète en son pays à la faveur du basculement d’époque annoncé qui pourrait rouvrir l’horizon des possibles – ou pas ; selon notre capacité ou notre désir d'avenir…

Jacques Elull, Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? La Table Ronde, collection « La petite vermillon », 254 p., 8,70 € Jacques Ellul, Les classes sociales, La Table Ronde, 254 p., 8,70 €


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9 réactions à cet article    


  • Jean Keim Jean Keim 27 avril 10:12

    Les problèmes de l’économie et de ses impacts sur l’environnement sont exacerbés par la surpopulation.


    • oncle archibald 27 avril 11:02

      @Jean Keim :

      C’est plutôt la surconsommation, les faux besoins et le désir de posséder de l’argent pris comme une valeur en soi qui créent le désordre de notre société.

      Globalement j’ai beaucoup aimé cet article, et notamment cette citation de Ellul  : « ce n’est pas d’un dimanche à la campagne que nous avons besoin, mais d’une vie moins artificielle  »


    • mmbbb 27 avril 21:39

      @oncle archibald facile a dire beaucoup de personnes en France ne peuvent pas avoir de dimanche a la campagne Quant au superficiel, cela concerne les personnes d un certain statut Lorsque vous allez dans les supermarches et que vous prenez les prix les plus bas des aliments, les chiens des riches n en mangeraent pas Ce M Ellul est professeur, il doit toucher a peine le SMIC , il ne connait donc pas la supercialité des choses Ce type de discours, je l ai toujours entendu sortir de la bouche de bourgeois mal dans leur peau et a l abri de tout besoin notamment logement etonnant non 


    • Ciriaco Ciriaco 27 avril 11:58

      Merci pour cette contribution. La pensée dite de la décroissance est une pensée riche qui touche à de multiples champs (travail, technique, utilité, besoins, anthropologie nature/culture, empirisme, ... la liste est longue). Elle embrasse de fait la complexité inhérente à ce type analyse.


      Sa connaissance demeure rare et parcellaire. Elle s’inscrit dans le contre-pouvoir et est capable de s’interroger de manière réflexive : c’est une véritable connaissance, et en même temps une mise en valeur intelligente des pratiques, des savoirs et des modes de vie alternatifs, où le lien, dans un sens plein (et a contrario de ce début de siècle qui le considère comme secondaire - une insulte de plus faite à la nature des choses), est une des données fondamentales.

      • mmbbb 27 avril 21:33

        « Le juriste , moraliste et théologien Jacques Ellul, professeur à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, » et ce tres grand professeur, comment vit il ? de son travail certes mais comment est il rémunéré ? Par l Etat ! et comment l Etat le paie ? Par les impots ! et comment l Etat procede , en recouvrant l impôt des gens qui bossent ! Ceux qui creent de la richesse .. J ’ai toujours apprécie les theories fumeuses de ces libres penseurs qui oublient comment ils sont remunéres


        • scorpion scorpion 28 avril 08:47

          @mmbbb
          Impôt que lui paye aussi et dont vous profitez aussi...


        • mmbbb 28 avril 14:18

          @scorpion Ce genre de professeur aujourd’hui gagne au minimun 4500 € et a un emploi garanti . Qu il paie des impots et la moindre des choses quoique ce type de personne est la premiere a geindre Voyez Rosemar de ce media C ’est Mme Jeremiades Les ecolos bob je l ai connais , les premiers a vouloir des projets alternatifs mais en sachant bien profiter de la societe qui les nourrit. Tel Con Bendit et tant d autres ayant su se fondre dans le « systeme » tout en passant leur temps a cracher dessus  J ai passe l age de croire aux chimères .


        • lephénix lephénix 27 avril 23:23

          @Ciriaco

          Ellul était un pionnier dès l’entre-deux-guerres : 80 ans après, il y a urgence à ne pas se laisser réduire en donnée numérisée et de consentir à notre propre abstraction et effacement...en régime d’incarcération à ciel ouvert, tête dans l’écran...il y a urgence à renouer avec une puissance vitale confisquée par l’alliance entre un « capitalisme postindustriel » et les « technologies numériques » - ce qu’il avait pressenti...


          • Blé 28 avril 07:09

            L’être humain a besoin d’activités, il est conçu pour cela mais ce besoin d’ activité a été capté par une minorité de gens qui ont pris le pouvoir et la liberté depuis belle lurette.
             Au moyen âge, il n’était pas possible de penser autrement que comme l’Église pensait. (l’Église, première institution capitaliste).

            Et depuis, j’ai du mal à trouver une période historique où la majorité des êtres humains n’a pas été soumise au "CAPITALISME°.

            Capitaliser pour construire des cathédrales dans toute l’Europe ou des buildings dans toutes les capitales du monde , les techniques ont changé mais l’asservissement de l’homme par l’homme, l’exploitation de l’homme par l’homme est à peu de chose près identique dans tous les cas il faut beaucoup d’argent et beaucoup de travail humain , ce travail qui n’a jamais été payé à sa juste valeur.

            Et puis, il ne faut pas oublier le rôle des techniques guerrières : châteaux, matériels militaires lourds et équipement des soldats, transports, routes, bateaux, chevaux,châteaux forts ont devancé les véhicules à moteurs à vapeur et à essence, la construction de casernes, d’une flotte, de ports, les trains, blindés, avions, sous marins, etc.. . 

             Et parallèlement au développement commerciale et bancaire entre les pays, toujours organiser des conflits afin de maintenir l’industrie militaire, payer les recherches militaires, innover pour tuer de plus en plus et de mieux en mieux , etc...là aussi il faut beaucoup, beaucoup d’argent par contre, de moins en moins de militaires face aux nouveaux procédés, (drones, communication à distance, etc...)

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