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Accueil du site > Actualités > Société > Refuser le « capitulisme » ?

Refuser le « capitulisme » ?

Comment l’espèce pourrait-elle cesser enfin de « produire les conditions de son autodestruction » pour retrouver les racines de la véritable humanité - et se réconcilier avec son devenir ? Peut-être, comme le propose l’historien Jerôme Baschet, en refusant le « capitulisme » et en procédant à une « déséconomisation radicale de l’univers collectif »… Ce qui suppose un « monde de l’égalité et du commun » fondé sur une « construction coopérative du bien commun »…

 

La vie va-t-elle encore de soi dans une « hypermodernité » qui survalorise l’avoir aux dépens de l’être et promeut la « valeur travail » aux dépens de la créativité quand bien même le dit « Travail » (du moins sa forme salariée…) semble en voie de raréfaction voire d’évaporation dans un « marché de l’emploi » pour le moins « tendu » ?

Pour Jérôme Baschet, l’espèce humaine que l’on croyait manifestation particulière de la vie créatrice est passée au laminoir d’un « système d’exploitation, d’oppression, de dépossession et de déshumanisation » dont les rouages lui dérobent le réel pour la plier à une frénésie de fausses nécessités, de fausses urgences et à bien des injonctions contradictoires dont celle de « compétitivité »…

Ce système-là, qui est véritablement une « société de l’économie » instituant un « devenir-marchandise de la vie » et une vision mécaniste du monde, fait divorcer l’humain d’avec sa nature véritable et l’asservit à une double abstraction (« celle qui se situe au cœur de la marchandise et celle qu’incarne l’Etat en tant que mode de constitution totalisant de la collectivité ») dans un vide éthique abyssal.

L’historien estime qu’il est « temps d’admettre que la construction du bien commun n’est pas nécessairement vouée à s’incarner dans l’Etat » ni dans aucune « entité abstraite et unifiante » : le bien commun ne peut se construire que par la « coopération des dignités et des autonomies locales »… Adieu à la prédation et à l’exploitation de l’homme par l’homme qui rend chacun si étranger à sa propre existence ?

 

Un autre temps, un autre devenir…

 

Historien partageant son enseignement entre l’EHESS et l’Universidad Autonom de Chiapas, Jérôme Baschet prend ses leçons chez les peuples amérindiens et constate que, depuis les années 70, nous avons glissé « du capitalisme disciplinaire des Etats-nations (…) à un capitalisme sécuritaire mondialisé, caractérisé par une forme managériale de l’Etat et à un formatage de plus en plus généralisé des conduites sociales par la logique de l’économie »…

Ainsi, la « société marchande » soumet l’espèce laborieuse à une grille de contraintes – dont un « formatage concurrentiel des subjectivités » et une « dictature des temps brefs, des rythmes syncopés et d’une urgence artificiellement entretenue » qui fait que « plus on gagne de temps plus c’est le temps qui gagne »…

Nos contemporains se feraient-ils déposséder de leur temps de vie – comme du reste de tout ce qui fonde leur vie ? Cela ne fait pas l’ombre d’un doute pour l’historien : « Il est inscrit au fondement même du capitalisme que la force de travail est une marchandise ; mais désormais c’est la vie, en tant que vie-pour-le-travail, qui devient elle-même une marchandise. En bref, la marchandisation enveloppe la vie triplement : comme temps de travail vendu pour la production, comme temps disponible pour la consommation et comme temps (quasi permanent) de constitution d’un soi conforme aux exigences du marché. »

L’écart n’en finit pas de s’élargir entre « ce qu’engendre la logique de la marchandise et les besoins humains élémentaires » - d’où un sentiment d’absurdité, « marque d’un système qui produit pour la destruction et dont les promesses de croissance et de bien-être dérivent en une croissance de mal-être et de la déshumanisation ». Comment adhérer encore au mythe du « plein emploi » de masse et maintenir l’asservissement à « l’idole Travail comme fondement de la logique sociale » alors qu’il est impossible de mettre toute la population dite « active » au travail ? Comment justifier encore la vampirisation des êtres par la « production de l’employabilité de soi » alors que la « reproduction du système capitaliste, intrinsèquement mû par la nécessité d’une expansion illimitée de la production-pour-la-production » compromet les conditions de vie sur la planète et jusqu’à l’existence même de l’espèce ?

Autant imaginer d’urgence un après à cette « société marchande » fondée sur la « chrono-contrainte » à rebours de l’humain, un autre temps où l’activité humaine serait libérée des exigences du « travail », de toute servitude chronométrée et de « tout sens comptable » usuraire - et une civilisation libérée de l’économisme…

Cela suppose une rupture avec ce « devenir-marchandise du monde » et ce « capitulisme » qui sacrifie la vie à une chimère de survie (ou de non-vie) dans une jungle sociale harassante afin de penser une « forme politique non étatique, fondée sur la dé-spécialisation et la réappropriation collective de la capacité à participer aux prises de décision ». Cet « agir coopératif est la condition d’existence du bien commun ».

Pour Jérôme Baschet, « le bien vivre, c’est d’abord l’affirmation de la vie, humaine et non humaine, contre ce qui la nie, à savoir la puissance destructrice de la production-pour-le-profit ». Cette « humanité en quête de réalisation hors des formes sociales marquées par l’exploitation, la domination et la dépossession » se devrait ainsi non seulement d’aborder un revirement de civilisation libérateur mais également de se réinventer en lieu opératoire d’une véritable alchimie existentielle et sociale. Ne serait-ce que pour réaliser le grand œuvre d’une vie vécue hors de la soumission aux choses, de la dépossession des êtres et de la destruction du vivant – une vie réaccordée à son dépassement au large de cette société de prédation ?

Est-ce ainsi que s’opèrerait la transmutation des rapports de force imposés par un système d’exploitation de la nature et de l’homme, en une nouvelle alliance entre les « subjectivités coopératives » et le règne du vivant dans un univers de résonances qui répondrait à ce nouvel état de conscience et d’être ?

Jérôme Baschet, Adieux au capitalisme, La Découverte/Poche, 206 p., 8,50 €


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3 réactions à cet article    


  • JL JL 13 février 11:16

    Article intéressant, merci de nous faire connaitre cet auteur et cet ouvrage.

     
     ’’La vie va-t-elle encore de soi dans une « hypermodernité » qui survalorise l’avoir aux dépens de l’être et promeut la « valeur travail » aux dépens de la créativité quand bien même le dit « Travail » (du moins sa forme salariée…) semble en voie de raréfaction voire d’évaporation dans un « marché de l’emploi » pour le moins « tendu » ?’’ 
     
    Sur ce sujet, je dirais que la valeur travail n’est pas antinomique de la créativité, bien au contraire. Mais ce qui nous est vendu sous le label « valeur travail » n’est en fait que l’employabilité des travailleurs ; leur rentabilité du point de vue du capital, en concurrence avec la rentabilité des robots.
     
     
     ’’Ainsi, la « société marchande » soumet l’espèce laborieuse à une grille de contraintes – dont un « formatage concurrentiel des subjectivités » et une « dictature des temps brefs, des rythmes syncopés et d’une urgence artificiellement entretenue » qui fait que « plus on gagne de temps plus c’est le temps qui gagne »…’’
     
     La dialectique de la société post-capitaliste marquée par la fin de la collaboration entre les classes laborieuses et les classes possédantes, c’est la sécurité du capital vs la sécurité des personnes. Le deal gagnant gagnant a fait place à la guerre du pot de fer contre le pot de terre. 
     
    C’est une loi de la nature que chaque organisme vivant tend à augmenter à la fois sa sécurité et sa liberté. La richesse confère à la fois la liberté et la sécurité au contraire de la pauvreté ; il en résulte que pour s’accroître, le Capital aura besoin de toujours plus de liberté, au détriment des pauvres.
     
    Le Capital qui était un moteur dans la société industrielle est devenu le cancer qui affecte la société du capitalisme financier. 

    • lephénix lephénix 13 février 11:42

      @JL

      merci pour votre apport très constructif : effectivement, tout est dans ce qu’on nous « vend » sous le terme « travail » - et ce n’est pas helas la poesis, l’accomplissement par le faire, la créativité mais l’asservissement en chair à spéculation...

      même « la richesse » est illusoire car l’abus de de « création monétaire » et de « créativité phynancière » mène à l’écroulement du château de cartes et, dans le monde d’après, « possession vaut titre » selon d’autres canons helas,...


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