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Extension du domaine de la numérisation pandémique

Le « numérique » précipite le monde sous haute tension. La numérisation pandémique du vivant induite par les technologies de l’exponentiel ne connaît que son illimitation propre. Face à la décivilisation en cours, le philosophe Eric Sadin invite à créer un contre-pouvoir à un « technolibertarisme » aventureux et conquérant, dévoreur des libertés fondamentales des êtres et des peuples. Désormais dessaisis de leur pouvoir de délibération et de leur autonomie de jugement « au profit d’une organisation automatisée des choses » et d’une marchandisation implacable de chaque instant de la vie, ceux-ci subissent l’érosion de leur « socle commun d’existence »… Jusqu’à quand ?

La « révolution numérique » se solderait-elle par une « sphérisation de la vie » où chacun aurait l’illusion d’être « en contact » avec tout le monde tout en demeurant assigné à la plus stérile des solitudes derrière son écran dans un monde dit « dématérialisé » et atomisé, désormais sans densité ni centre de gravité ? Eric Sadin philosophe depuis près de deux décennies sur ce « temps des catastrophes » induit par la peu résistible extension du champ des « technologies numériques » et la « silicolonisation du monde ». Cette dernière est un mouvement industriel vécu, semble-t-il, comme une « aspiration » planétaire voire une forme de « salut », ainsi qu’il le rappelle dans l’un de ses essais-phare, La Silicolonisation du monde (éditions de l’échappée, 2016), qui vient d’être réédité en collection de poche : « L’Esprit de la Silcon Valley engendre une colonisation – une silicolonisation. Une colonisation d’un nouveau genre, plus complexe et moins unilatérale que les formes antérieures, car une de ses caractéristiques principales, c’est qu’elle ne se vit pas comme une violence subie, mais comme une aspiration ardemment souhaitée par ceux qui entendent s’y soumettre. »

La « globalisation numérique » a pris le pouvoir sur la figure humaine, suite à l’intense lobbying mené par un milieu « numérico-industriel » aux appétits de « profit » insatiables, en collusion avec un personnel politique vendu à cet esprit malin qui prospère sur la « destruction créatrice » du « vieux capitalisme ». Si l’homme « au travail » a bien des soucis à se faire avant son remplacement par cette puissance d’organisation automatisée de nos sociétés, tous les autres vivants, décrétés « utiles » ou « inutiles », sont menacés par cette « catastrophe majeure, progressive, évolutive » menant au démantèlement de nombre d’acquis juridico-politiques édifiés sur l’entendement humain, la capacité de décision, le « droit fondamental à la contradiction » voire le simple sens commun. Un « libéralisme numérique » qui ne connaît pas de limites à l’hubris de ses acteurs dominants conquiert l’ humain et la Terre toute entière, à des fins de « profit » illimité et de « contrôle » généralisé : « Nous passons de fonctionnalités administratives, communicationnelles ou culturelles à une puissance de guidage algorithmique de nos quotidiens et d’organisation automatisée de nos sociétés. La vocation du numérique franchit un seuil, qui voit une extension sans commune mesure de ses prérogatives, octroyant un pouvoir hors-norme et asymétrique à ceux qui le façonnent. C’est une vision du monde qui est à l’oeuvre, fondée sur le postulat techno-idéologique de la déficience humaine fondamentale que les pouvoirs sans cesse variés et étendus affectés à l’intelligence artificielle vont être à même de combler. »

Jamais jusqu’alors, un mouvement industriel ne s’était « autant constitué sur des conjectures et des projections hasardeuses plutôt que sur des réalités avérées et des résultats patents » et sur des « exercices de futurologie euphorisante » confinant au mysticisme pour imposer un modèle civilisationnel hors sol dont la facture tant énergétique qu’écologique et sociale s’annonce impayable.

Jamais une « logique » de mode de production n’a autant envahi le champ social ni colonisé les esprits jusqu’à se rendre désirable aux yeux mêmes de ceux qui en subissent le laminoir. Tout ça au seul « profit » d’une technosphère constituée par quelques multinationales surpuissantes, désormais rentières de la « dématérialisation » et de la « duplication du monde » en cours qui imposent leur dogme de « l’économie de la donnée »... Aussi, Eric Sadin convie ses lecteurs à une psychopathologie « tant de la Silicon Valley elle-même que de ce désir de Silicon Valley, formant ensemble un nouveau syndrome à ranger dans les nouvelles maladies mentales de notre temps : le psyliconisme »...

 

La machine infernale

 

Lorsque l’automatisation a pris le relais de la mécanisation, les machines informatiques ont supplanté les machines mécaniques et thermodynamiques.

Depuis, avec l’avènement du « modèle siliconien », le monde est devenu plat comme un écran et un « être computationnel » confisque insidieusement la décision humaine. Avec l’invention du « smartphone » (2007), l’action humaine est même évacuée par un « accompagnement algorithmique de la vie ».

Voilà atteint ce point crucial d’alignement « entre le technique, l’économique et le politique, dont profite à plein un groupe relativement restreint de personnes qui détiennent un pouvoir démesuré sur un nombre sans cesse étendu de nos activités » - un nombre certes restreint mais en proie à une mégalomanie galopante, accompagnant un culte de super-héros à la Marvel...

Voilà franchi ce seuil où le socle commun d’existence se dérobe sous les coups de boutoir d’une abstraction fondamentale, tramée de « modélisations » mathématiques, de serveurs, de systèmes et d’objets « intelligents » avec pour seul horizon une « infinité de possibilités applicatives »...

Cette « croissance » exponentielle de gadgets électroniques et d’abstraction investit tant nos environnements domestiques, professionnels, urbains que notre intégrité physique, avec l’infiltration programmée de puces dans nos tissus biologiques. Elle précipite le déploiement d’une surveillance généralisée par les algorithmes voire une « fin de l’Histoire » ultraconnectée par la dépossession de tous.

Eric Sadin met en garde contre le franchissement d’une limite entraînant cette « quantification généralisée », cette « marchandisation intégrale de la vie » et cette « organisation algorithmique de la société » dans des pays décrétés « accélérateurs de start-up » et dépossédés de leurs souverainetés comme de leurs prérogatives régaliennes.

Le philosophe en appelle à un « devoir de responsabilité » pour constituer un contre-pouvoir à cette confiscation de notre autonomie par « l’intelligence artificielle ». Il s’agit bien de préserver cette « richesse infinie du sensible menacée par l’emprise d’un « technolibéralisme » sans éthique - et de susciter d’autres « modalités d’existence pleinement soucieuses du respect de l’intégrité humaine ».

L’espèce présumée humaine et pensante pourrait-elle encore manifester la moindre vélléité de se soustraire à cette « prédation siliconienne » et à l’ « emprise totalisante » d’une techno-féodalité numérico-industrielle prétendant modeler l’avenir selon sa seule mesure voire « l’incarner » purement et simplement sans aucun débat public ?

La rencontre entre « individualisme hédoniste », « capitalisme hédoniste » et « numérique » a engendré une véritable mutation anthropologique. Constituerait-elle une équation fatale à la pérennité de l’espèce présumée humaine ?

Pour le moins, l’humanité n’est pas condamnée à un inéluctable destin numérique auquel elle ne saurait que « s’adapter » selon les sommations qui font rage. Ni au programme assigné de « conquête ininterrompue et à terme mortifère du monde et de la vie ». Et s’il suffisait qu’elle mette enfin sa créativité comme sa puissance d’inventivité au service d’un véritable épanouissement tant individuel que collectif ? Pour longue et tortueuse que soit son histoire, pour paraphraser Jorge Luis Borges (1899-1986), elle comprend en réalité un seul moment : celui où elle sait enfin et à jamais qui elle est... Comme en un éclair de "conscience quantique" ?

Eric Sadin, La Silicolonisation du monde, L’Echappée, 294 p., 11 €


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25 réactions à cet article    


  • Clocel Clocel 2 septembre 10:00

    La troupeauisation en marche...


    • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 2 septembre 10:30

      Quand le vrai devient faux, pas étonnant de se retrouver devant la faux.... 


      • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 2 septembre 10:31

        Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas..


        • Clocel Clocel 2 septembre 11:43

          @Mélusine ou la Robe de Saphir.

          Cadeau...


        • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 2 septembre 12:12

          @Clocel Merci. Vous remarquerez que statistiquement la plupart se prénomment : Michel. Michel des Nostradames entre autre...



          • lephénix lephénix 2 septembre 20:55

            @Mélusine ou la Robe de Saphir.
            merci pour le cadeau retro toujours de saison, l’irrésistible sourire du faux et l’éclair de la faux qui garde le dernier mot avec les maux de la fin...


          • Mellipheme Mellipheme 2 septembre 10:43

            Intéressant cet article, mais je ne crois pas à l’éclair de lucidité que l’auteur évoque en conclusion.

            Pour que l’humain évolue dans ses croyances, ses idéologies, ses pratiques de consommation numériques et matérielles, il faut un ou des facteurs externes, des méga-contraintes. Et même en présence d’un facteur de disruption comme le covid, on voit bien que le troupeau préfère le comportement grégaire le plus absurde à une remise en cause des certitudes faciles proposées par les pouvoirs et les médias à leur service.

            C’est d’ailleurs ce qui rend la crise sanitaire actuelle si intéressante à suivre, c’est un révélateur très efficace.


            • lephénix lephénix 2 septembre 20:35

              @Mellipheme
              il s’agit effectivement d’un révélateur dans son absolu biochimique de ce que nous redoutions sans pour autant nous résigner au pire... faute d’un éclair tombé comme la grâce, une onde de conscience s’élargit face à l’insoutenable  au pied du mur, des vocations de maçons se révèlent...


            • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 2 septembre 10:47

              Eric Sadin invite à créer un contre-pouvoir 

              L’article nous laisse un peu sur notre faim concernant ce point...

              Jamais jusqu’alors, un mouvement industriel ne s’était « autant constitué sur des conjectures et des projections hasardeuses plutôt que sur des réalités avérées

              C’est normal, puisqu’il ne voit la réalité qu’a travers ses propres modélisations, et agit sur la société pour l’adapter à son modèle, détruit tout ce qui le contredit, qui n’est vu que comme une anomalie à corriger. C’est un système totalitaire parfait qui s’auto-justifie et s’auto-légitimise. 


              • lephénix lephénix 2 septembre 20:38

                @Opposition contrôlée
                un système faisant secte sur le point de réussir ? sous le lièvre et le leurre, une religion est à l’oeuvre...


              • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 3 septembre 11:26

                @lephénix
                L’aspect sectaire est flagrant, a travers ses techniques d’embrigadement, de lavage de cerveau, etc. L’aspect religieux aussi, dans la ferme conviction des adaptes à un prochain paradis terrestre, qui a tous les attributs d’un camp de concentration. Sans parler de leur épouvantable arrogance, la vénération du veau de silicone semble les autoriser à jeter aux orties a peu près toutes les conventions touchant à la nature et au respect de l’être humain...


              • lephénix lephénix 3 septembre 14:28

                @Opposition contrôlée
                toute « civilisation » plus ou moins « avancée » est un montage fictionnel qui tire sur les mêmes grosses ficelles et repose sur le même fonctionnement totémique, depuis la Référence du Père absolu jusqu’au Grand Frère absolu (Big Brother)... le « Truc » qui opère le principe de division/diversion n’a pas besoin d’une existence effective pour fonctionner vraiment et produire ses « effets politiques »...


              • infraçon infraçon 2 septembre 11:12

                Salut Lephénix,

                encore des lettres et des chiffres assemblées pour pas grand chose...
                Dans mes deux premiers articles, j’avais proposé une autre méthode que les « nuit debout » ou les assemblées de rond-point. Mais ça n’intéresse personne, ne serait-ce qu’un début de réflexion sur l’utilité d’une telle démarche. Et pourtant, discuter tous ensemble, ce serait le seul moyen de neutraliser l’usage mal faisant de l’IA.
                Mais,
                il y a ceux qui profitent du système,
                il y a ceux qui s’y trouvent bien (avant d’être déclassés par l’IA, mais ils ne le croient pas),
                il y a ceux qui n’ont pas accès à l’internet, ni à leurs voisins,
                il y a ceux qui ne savent pas faire autre chose que prêcher leur idéologie restreinte,
                il y a ceux qui lisent des articles pour occuper leur retraite oisive,
                il y a ceux pour qui la politique c’est caca,
                il y a ceux qui ne s’intéressent qu’à leur hobby,
                il y a ceux qui méprisent le genre humain,
                bref, il y a la multitude, où chacun dit « faites comme moi », et il y a ceux qui ramassent toujours plus de gros soussous...
                Alors votre cri d’alerte c’est un coup d’épée dans l’eau, comme le mien. Au fait, s’il y avait une bonne âme au pays des modérateurs, pourrait-elle me dire où en est la « progression » de mon quatrième et dernier article (et coup d’épée dans l’eau) avant mon évasion du site ? Merci d’avance. Pourquoi n’est-ce pas visible par tout le monde cette progression du vote des articles en modération ? Hein les administrateurs ?


                • lephénix lephénix 2 septembre 20:41

                  @infraçon
                  certes un coup d’épée dans l’eau... mais qui peut décemment se targuer d’« en être » et d’en profiter voire d’en jouir ? à terme, tous sur la même branche qui se rompt... 


                • alinea alinea 2 septembre 21:06

                  @infraçon
                  +4 -2 ; étoffez-le et remettez le ; j’ai l’impression que tout le monde a un petit coup de mou en ce moment !


                • infraçon infraçon 2 septembre 22:13

                  @alinea
                  Merci pour l’info alinea,
                  et désolé mais pour le rajout de garniture, je n’ai plus le goût à l’ouvrage.
                  Ce n’est qu’une « amorce » mais je la pensais suffisamment concise et claire...
                  @Lephenix
                  en attendant il y en a quelques uns qui en profitent et si la branche se casse, les plus gros (s’il ne sont pas trop bêtes) auront de la ressource dans quelques parties du monde, comme ce brave président qu’on a retrouvé loin de ses concitoyens ces derniers jours...


                • alinea alinea 2 septembre 22:28

                  @infraçon
                  Moi ça ne m’a pas dérangée ! j’aime bien l’idée d’amorce et de discussion en ligne, seulement mon expérience me montre que tout le monde ne pense pas comme ça !


                • troletbuse troletbuse 2 septembre 20:50

                  Malheureusement, il y en a trop qui sont tout heureux de montrer leur Q, leur QR Code, enfin, c’est la même chose. Ils sont heureux de se faire entuber. Mais dans peu de temps, ca leur fera mal car le pal sera très très long.


                  • lephénix lephénix 2 septembre 21:26

                    @troletbuse
                    tout est désormais dans ce « peu de temps »...


                  • troletbuse troletbuse 2 septembre 22:23

                    @lephénix
                    Oui, 4 mois/


                  • lephénix lephénix 3 septembre 14:32

                    @troletbuse
                    ce n’est pas une fatalité, ça ne fait pas « destin collectif », c’est juste un temps de préparation comme l’Avent, entre incertitude foncière et déraison première de toute vie présumée humaine...


                  • troletbuse troletbuse 2 septembre 22:28

                    Avez vous remarqué qu’il ont fait un grand pas avec le variant Mu. Alpha ; Delta = petit saut

                    Delta Mu = un saut 3 fois plus long

                    L’Omega va débarquer. Et ce sera la fin.


                    • reptile cyrus 2 septembre 22:42

                      @troletbuse

                      ils ont prevu tellement de maladie a anoncer , qu’ il on fait appel au nom des constelation , et autre objet celeste ....

                      on attend tous avec impatience le mutant jupiter ... la pire plaie cosmique qu’ on se soit ramasser sur la geule depuis la creation de la lune ...


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