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Commentaire de Henri Masson

sur Parlez-vous français ?


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Henri Masson (---.---.248.215) 19 juillet 2006 10:14

Bonjour cher L’Enfoiré !

J’ai beaucoup regretté moi aussi la disparition de Raymond Devos. Il savait faire de l’humour sans tomber dans la vulgarité fréquente chez certains humoristes d’aujourd’hui qui ramènent l’humour au ras de la tinette. D’ailleurs si tu (étant de la même maison, j’espère que ça ne te gêne pas ! smiley as effectivement lu mon article sur la polémique autour de l’espéranto, tu auras remarqué que dès que des gens plaisantent sur un sujet dont ils ne savent rien de plus que le nom — et encore ! — ils ne sont pas capables de s’élever plus haut. En somme, la matière fait cale. Hmmm !... J’ai d’ailleurs transcrit aussi fidèlement que possible, avec des commentaires, tout ce qui a été dit lors des émissions de Laurent Ruquier sur un document intitulé « Le football, c’est de l’espéranto ! » sur http://www.esperanto-sat.info/article827.html

Bon. Mais quand tu écris : « L’esperanto, facile d’apprentissage et d’utilisation, n’a pas eu cette chance par son côté artificiel. Un polyglotte pourrait répondre par un avis impartial et tellement juste : plus on connaît de langues, moins on sera désorienté et plus on sera dans le coup » , je peux te dire que la réponse t’est déjà donnée par un polyglotte qui a été amené à parler, écrire et traduire pas moins de 50 langues durant sa carrière de fonctionnaire international. Où en es-tu ? Il est l’auteur de « Langues sans frontières » paru aux éditions Autrement à Paris. Il s’agit de Georges Kersaudy, avec qui j’ai eu maintes occasions de parler. Sa vie a été particulièrement riche en anecdotes et en faits sortant de l’ordinaire. Il a été amené à participer comme traducteur, parfois aussi comme interprète, ce qui est tout à fait différent, à des entretiens avec Staline aussi bien que Bokassa... L’espéranto a été l’une de ces langues qu’il a été amené à pratiquer partout dans le monde, y compris au Népal où il fut parmi les premiers Occidentaux à mettre les pieds avec l’explorateur espérantiste yougoslave Tibor Sekelj (l’auteur de « Tempête sur l’Aconcagua » et de bien d’autres livres écrits et traduits en espéranto et d’autres langues). Pour en revenir à Georges Kersaudy, qui doit sa passion des langues à la découverte précoce de l’espéranto, je crois utile de signaler que trois chapitres de son ouvrage traitent justement de la question de cette langue :

23 - La solution de la langue internationale
24 - L’espéranto en une heure
25 - Langues de l’UE et l’espéranto.

Cet ouvrage, qui décrit 29 langues de l’Europe, intéressera sans nul doute les curieux et amoureux des langues. Toute la fin est consacrée à des textes et des tableaux comparatifs de toutes ces langues (p. 279 à 383), y compris l’espéranto. Donc : bonne lecture smiley

Quand tu écris : « Pour une langue née en 1887, l’esperanto, il faut bien l’avouer n’a pas fait des étincelles en feux d’artifice », tu montres à l’évidence que tu ne sais pas grand’chose de cette langue, mais tu n’est pas plus coupable en cela que le sont bon nombre de citoyens de bon nombre de pays. Ce serait une tâche ardue que de résumer un ouvrage très dense de 546 pages intitulé « La dangera lingvo » (La langue dangereuse) écrit par un historien de l’espéranto. Mais tu peux en lire une présentation sur le site de SAT-Amikaro http://www.esperanto-sat.info/article451.html

Rédigé en espéranto, et aussi en allemand dans une version moins détaillée, tu n’as que l’embarras du choix pour en lire des traductions puisqu’il est paru aussi en russe, japonais, italien et lituanien.

Si tu considères le conditionnement, le bourrage de crâne, qui est fait autour de l’anglais comme langue en dehors de laquelle il n’est point de salut, et le conditionnement qui est fait en sens inverse pour étouffer l’espéranto (le premier coup dur date de 1895 : voir mon article sur les conséquences de l’affaire Dreyfus), j’affirme sans hésiter que celui-ci est un formidable succès. Il faut une sacrée endurance pour résister à tant de coups ! Tourné en dérision, sans cesse enterré dans les médias et dans l’enseignement, il est toujours là pour faire des pieds-de-nez à ceux qui affirment que personne ne le parle, ne l’a jamais parlé et autres fariboles. Ce matin j’avais des messages de Samarcande et de Taïwan...

J’aime bien cet avis exprimé en 1993 par le professeur Umberto Eco à la revue italienne « L’esperanto » après qu’il avait été amené à l’étudier de façon scientifique pour la préparation d’un cours au Collège de France : “Voyez, on a enseigné l’espéranto à moitié, dans de très mauvaises conditions durant quelques décennies, et voici que des hommes s’aiment en espéranto. On a enseigné le latin durant des siècles très intensivement, mais vous pouvez être certain que même un prêtre et une religieuse, s’ils font l’amour, ne l’utilisent pas dans une telle circonstance. Concluez vous-même ! »

Les auteurs de certains commentaires autour de l’espéranto n’ont pas besoin d’être ridiculisés : ils se ridiculisent eux-mêmes, par exemple lorsqu’ils affirment (tel quel !) :

"Lespérontau n’a pas d’interet, car il n’ouvre pas à l’autre et à l’altérité, comme peut le faire une vrai langue reflet de la mentalité d’un peuple, avec sa litérature, sa philosophie, son droit, etc..
Par ailleur c’est une bonne forme de selection, donc c’est mieux que l’espérantau (car de toute façon, trés peu de personne comunique en langue étrangére de toute façon).“

Eh bien, comment s’ouvre « l’altérité » entre un Chinois et un Japonais contraints de s’exprimer en anglais, une langue au moins dix fois plus malaisée à apprendre pour eux ? D’autre part, est-ce à la portée de tout le monde, et même des linguistes les plus doués du monde, de dialoguer avec précision avec des locuteurs des 6000 langues de la planète ?

De telles âneries ne sont possibles que parce que bon nombre de médias propagent eux-mêmes des âneries sur l’espéranto. Nous en avons eu un exemple, déjà cité plus haut. Merci à ceux d’entre eux qui sont plus scrupuleux. Mais ne devrait-on pas, chez AgoraVox, s’inspirer de l’attitude des seconds plutôt que de celle des premiers ? Ne convient-il pas de s’informer et de se documenter avant d’informer et d’émettre un avis ?

Sinon, à quoi bon AgoraVox ?


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