Wàng me pose une question sur la richesse des langues. C’est vrai que la richesse du vocabulaire n’est qu’un aspect de la question. J’ai cité des chiffres uniquement pour donner une idée. Mais il me semble que les linguistes ne parlent de richesse que pour le lexique. Quand il s’agit de grammaire ou de syntaxe, on parle plutôt de souplesse ou de clarté.
Comment mesurer cet aspect-là d’une langue ? Je n’en ai pas la moindre idée. Tout ce que je peux dire, sur la base de mon expérience, c’est qu’en français (mais aussi en italien, en espagnol, en russe, en allemand, en espéranto) la langue porte à être précis et clair, alors que l’anglais et le chinois encouragent le flou. En anglais, il n’y a pas moyen de savoir (sauf par le contexte ou en demandant des précisions) si un *cold drug* est une drogue qui donne une impression de froid ou un médicament contre le rhume. Quand j’étais traducteur, j’ai dû un jour téléphoner en Australie — à l’époque on ne pouvait pas communiquer par courriel — pour demander à l’auteur d’un article médical qui mentionnait une épidémie datant de la guerre du Pacifique si le *Japanese prisoner of war camp* dont il parlait était un camp américain de prisonniers de guerre japonais ou un camp japonais de prisonniers de guerre américains. En français on est obligé de préciser, en anglais l’expression a les deux sens.
Le chinois n’est pas mieux. *Ta shi qunian shengde xiaohaizi* peut signifier aussi bien « C’est un enfant qui est né l’année dernière » que « C’est l’année dernière qu’elle a mis au monde un enfant. » C’est parce que l’anglais et le chinois sont des langues qui évoquent, alors que le français et l’italien sont des langues qui explicitent. En anglais, un *safe job* peut être un travail qu’on peut faire en toute sécurité, mais aussi un cambriolage où on a réussi à ouvrir un coffre-fort. On juxtapose deux mots et le lecteur ou l’auditeur est censé, à l’aide du contexte, reconstituer le rapport entre les deux. Le panneau *Slow children*, qu’on voit sur certaines routes américaines, signifie selon le cas « Attention, enfants mentalement handicapés » ou « Ralentir, (il y a ici des ) enfants (qui peuvent traverser) ». Grammaticalement, cela pourrait aussi vouloir dire « (Vous les) Enfants, ralentissez ! », mais comme on sait qu’on s’adresse à des automobilistes cette signification-là est exclue. Des ambiguïtés de ce genre n’existent guère en français. Elles sont une des raisons pour lesquelles le traducteur d’anglais doit être autant détective que traducteur.