« Résilience et camp de la mort »
Je me suis toujours méfié de ce terme « fourre-tout » qui a fait la fortune de Mr Cyrulnik..
Le dépassement des traumatismes est un processus complexe et certains exemples tirés de l’exemple souvent cité des recapés des camps de la mort me le confirme.
Deux me viennent à l’esprit :
Bruno Bettelheim, qui décrivit son expérience à Dachau dans « Survivre » finit par mettre fin à ses jours..
Primo Levi, qui témoigna dans plusieurs ouvrages de son expérience à Auschwitz se suicida lui aussi..
Ces deux écrivains auraient dû en principe, par leur activité de témoignage, dépasser le traumatisme mais celui-ci semble les avoir ratrappé à la fin de leur vie..
Ma grand-mêre, déportée politique, a été internée à Ravensbrück après avoir participé à une grêve (« refus de travail ») dans un kommando de travail « Siemens »..
Elle a lutté, par d’autres moyens aussi contre son sort dans des circonstances que l’on imagine..
Pour ce qui est des dérivatifs à l’horreur, elle a rapporté du camp une sorte de carnet, écrit finement avec un morceau de crayon au péril de sa vie (il était interdit d’écrire quoi que ce soit) un recueil de RECETTES DE CUISINE obtenues auprès d’autres détenues..
Le fait était apparemment courant et je l’ai lu critiqué par Germaine Tillon qui considérait que cela était destructeur et démobilisateur. Connaissant bien la personnalité de ma grand-mêre, je suis en désaccord avec son jugement de ce fait.
Une fois revenue en France, elle n’a quasiment jamais parlé de sa déportation, a toujours fait preuve de gaieté et d’un caractère de « bonne vivante » et je n’ai eu longtemps des échos de son internements par des camarades à elles que je rencontrais lors d’activités de l’association (la FNDIRP ) à laquelle elle appartenait.
Elle avait cependant gardé des manies, comme de surchauffer son appartement et de toujours remplir ses poches de morceaux de pain..
Elle s’est mise un jour à en parler au début des années quatre-vingt et ne s’est plus arrêter d’évoquer jusqu’à sa mort, cinq plus tard, ce qu’elle appelait « le camp » en racontant des anecdotes très courtes, comme des flashes d’images et souvent d’un contenu assez horrible..
Si l’on tient compte de sa manière d’être de 1945 à 1980, on pourrait parler de « résilience » mais à la fin, selon ce que j’en ai vu, elle semble avoir été rattrapée par ce traumatisme qu’elle avait sans doute cherché à refouler..
Ceci évidemment n’est pas une rigoureuse observation clinique, mais quelque chose que j’ai ressenti d’une personne dont j’étais très proche..
gAZi bORAt