Merci à chacun pour vos messages. Je réponds tout d’abord à « Thermidor » (superbe pseudonyme, soit dit en passant) pour qui (je le cite) « les "droits de l’homme" sont une escroquerie idéologique inventée par de prétendus "philosophes " aux moeurs et aux idées pourries, pour fonder une anti-civilisation anti-catholique ». Mais pourquoi anti Catholique ? καθολικός signifiant universel, serait-ce que les Droits de l’homme iraient à l’encontre de cette universalité qui, précisément, est la pierre angulaire du Christianisme ? Etre sensible à la question des Droits de l’Homme, pris de manière générique, n’exclut pas pour autant une certaine lucidité. Un auteur aussi clairvoyant et passionnant que Joseph de Maistre, par exemple, qui a su argumenter à son époque avec pertinence son rejet des droits de l’homme pris comme émanation de la Philosophie des Lumières dont il fut un farouche adversaire, a très bien perçu qu’en identifiant les intérêts nationaux à ceux du genre humain, les révolutionnaires français ne se sont pas élevés à l’universalité d’un principe unificateur : ils ont surtout dévoilé les potentialités funestes d’un impérialisme portant en lui les germes de la Terreur. De même, à propos de la souveraineté du peuple, qui fonde la démocrate, de Maistre a-t-il dénoncé les illusions de l’égalitarisme que démentent, dans l’exercice effectif du pouvoir, les prérogatives dévolues à une caste de nouveaux privilégiés : puisque, selon lui, « le régime représentatif, en remettant le pouvoir réel entre les mains de quelques élus, est un système qui conduit inévitablement à l’oppression du plus grand nombre. » Voyez en ce sens Joseph de Maistre, Œuvres, suivies d’un Dictionnaire de Joseph de Maistre, texte établi, annoté et présenté par Pierre Glaudes, Robert Laffont, Collection « Bouquins », 2007, 1348 p.
Mais la pensée de Joseph de Maistre, catholique ultramontain et indéfectible défenseur de la papauté, était celle d’un homme profondément religieux, fidèle à l’Eglise, au Roi, à Dieu et à la France, qui avait de sérieuses raisons de rejeter ces principes universels qui, avec la Révolution, avaient mis à bas et de manière affreuse le monde qui était le sien. Mais ce monde ne profitait qu’à une minorité. Pour de Maistre, l’homme abstrait, universel et désincarné, postulé par l’humanisme des Lumières, cet homme-là n’existe pas à proprement parler. C’est une « hypothèse idéale » ou encore un « sophisme métaphysique » tout droit issu de l’imagination démiurgique des révolutionnaires. Où se cache cette créature fantasmée, cet homme libre et égal à tous ses semblables, porteur de droits inaliénables et sacrés ? Cet individu si rationnel qu’il serait à même de s’autodéterminer dans ses choix moraux et politiques ? Cet homme si sage qu’il aurait un jour signé un « contrat social » avec ses concitoyens, un pacte fondateur dont il serait lui-même l’auteur ? De vous à moi, nous dit Joseph de Maistre, s’il y eut pacte, c’est avec le diable. Cet homme-là est une chimère maléfique, une dangereuse imposture idéologique, responsable de la Terreur et de la dictature napoléonienne. Pour ce monarchiste ultramontain, la Révolution est responsable du second péché originel : avoir substitué à l’ordre traditionnel, hiérarchique et voulu par Dieu, l’image fictive d’une société autofondée, individualiste et égalitaire. Un geste si blasphématoire qu’il faut y voir « l’ombre de Satan. » L’homme des Lumières, en proie à un délire prométhéen, a, selon de Maistre, commis le sacrilège suprême – la dissolution pure et simple du droit divin – au nom d’une confiance naïve et présomptueuse dans les pouvoirs de la raison. À Kant exhortant chacun à « avoir le courage d’user de son propre entendement » (sapere aude), de Maistre répondait que « le chef-d’oeuvre de raisonnement est de découvrir le point où il faut cesser de raisonner » et a fait l’apologie des « préjugés utiles ». Les spéculations métaphysico-morales ne valent pas une heure de peine : seuls comptent les faits, dit-il. La valeur d’une institution, d’une loi ou d’une coutume ne se mesure qu’à l’aune de sa longévité. La seule consécration légitime est celle du temps, de l’ancienneté et de l’enracinement. En réalité, l’homme ne fabrique pas la société, c’est la société qui le façonne à son insu. Alors, malgré ce long détour par la pensée de Joseph de Maistre, escroquerie idéologique anti civilisationnelle et anti chrétienne ? Je n’en suis pas sûr.
Deux siècles plus tard, en effet, je suis pour ma part enclin à considérer que, d’une certaine manière, il est des hommes et des femmes qui ont su montrer, et qui prouvent tous les jours par leur engagement personnel, par leurs actions, par leur intégrité morale, par le respect de valeurs universelles précisément héritées d’une sensibilité chrétienne en générale et catholique en particulier, la profondeur et la caractère intangible des droits de l’homme tels qu’énoncés dans les Déclarations successives dont nous parlons. Regardez ce que furent les vies d’Etty Helsum, de Simone Weil (celle de La Pesanteur et la Grâce), et plus près de nous, encore, de Raoul Follereau (celui de L’heure des pauvres, de La bataille de la Lèpre , ou d’Un jour de guerre pour la paix), et vous verrez comment on peut rédimer les Droits de l’Homme, même si ceux-ci ne sont pas respectés.
Pour Apolline (« Kouchner lui-même une belle erreur. Seulement il ne le sait pas encore. »), je m’interroge aussi. Jason n’a pas tort, qui énonce : « Et puis, si la confiance en les gens était aussi idéale que vous le clamez, nous n’aurions pas besoin des soixante-trois codes de lois qui font de ce pays une usine à gaz sans nom. » Mais je dois lui dire que, vu de ma propre expérience, c’est précisément au-delà des « soixante-trois codes » précités (ils sont au nombre de…80, en réalité !) qui malgré tout disent le Droit, c’est parce qu’il existe un corpus juridique établi sur les principes qu’énoncent les Droits de l’Homme, que des avocats, des magistrats, des juristes, des médecins, des citoyens, une foule de gens anonymes mais efficaces, se refusent à admettre des situations quotidiennes où ne règnent que l’arbitraire, la brutalité et le mépris de la personne humaine. Deneb et l’Enfoiré (qui est loin de l’être) savent, et ils ont raison, qu’ « un autre monde est effectivement possible ». Je le crois aussi. Et contrairement à ce que pense Virgule qui craint de me faire attraper une « crise de Foi » -qu’elle se rassure sur ce point -, je suis bien loin de m’illusionner et de dire que les Droits de l’Homme sont « ceux d’accepter qu’ils (les hommes, sans doute ?) vivent à nos dépens ».
Je lui suggère de s’intéresser avec profit à la vie et à l’engagement de René Cassin, par exemple. C’est précisément parce qu’il a voulu « effacer toute frontière entre les hommes, reconnaissant à chacun d’entre eux les mêmes droits inséparables à la dignité d’être », qu’il a réussi à faire en sorte que l’ONU adopte la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948. Alors oui, je suis effectivement mûr pour faire de la politique, simplement parce que comme l’a écrit Teilhard de Chardin : “Il faut à l’Homme croire à l’Humanité plus qu’à lui-même, sous peine de désespérer” (”L’Énergie Humaine” - VI p.38).