Ode à la Poule d’Eau
Cher Armand,
Je puis bien comprendre votre
regard, avec cet « oeil du temps » (ou rivé sur le temps), plus fasciné par les
empreintes des Hommes laissées dans l’Histoire, sur ses immémoriaux empans et ou
à travers ses vestiges et reliques encore vivants.
Mon oeil de ce côté là n’est pas
encore assez bien mature que le votre. Pour autant, concernant la nature, je
puis vous dire que mon regard ne tend plus seulement vers l’exultation banale et
ordinaire, mais vers l’exaltation sage et réfléchie, émanant tant du coeur que
de l’esprit. Dès lors, partout où il se pose, il parvient à cerner l’empreinte
divine dans la création.
Un jour de Ramadan, alors que
j’attendais le crépuscule au parc de Vincennes, j’avais larmoyé - délicieusement
- en admirant de très très près une poule d’eau plongeant au fond du lac, se
nourrissant de feuilles décomposées.
Son plumage très noir me
permettait d’admirer à chaque moment où elle faisait surface les gouttes d’eau
glissant sur son pennage comme des gouttes de mercure fileraient sur une lisse
surface de marbre (j’en avais cassé des thermomètres étant enfant). Et dès
qu’elle replongeait dans sa quête, je la remarquais évoluer admirablement dans
l’eau, enchâssée dans une étonnante combinaison d’air, taillée sur mesure, qui
la maintenait hermétiquement isolée de son milieu aqueux.
Je ne m’étais jamais par le
passé soucié de savoir ce que mangeaient les poules d’eau ; mais cette fois-ci
je remarquais que c’étaient des feuilles d’arbres, décomposées (par l’effet
catalyseur d’une eau verdâtre, riche d’algues, de champignons et de bactéries).
Cette alternance de vues
m’interloqua : comment un animal pareil, aussi banal puisse-t-il être (c’est loin
d’être le cas), voué à évoluer dans les cieux, en était-il parvenu à se doter de
moyens lui permettant d’évoluer également sous l’eau ? Comment pouvait-il
s’acquérir et développer par lui-même tout un attirail de moyens pour faire
l’aviateur et le sous-marinier en même temps ?!!
- ossature légère mais robuste
;
- plumage adapté au vol comme
à la nage ;
- glandes sudoripares assurant
une étanchéité parfaite dans l’eau, et une pénétration fluide de l’air, les
plumes et leurs micro-structures s’enchâssant entre elles sans aucun contact
visqueux ;
- poumons complexes, assurant
- comme chez tout oiseau volant - une respiration à alimentation continue en
oxygène (largement différente à celle à deux cycles, commune aux poissons et
aux mammifères) ;
- pupilles adaptées à la vue à
l’air libre comme à la vue sous-marine ;
- pattes palmées ;
- immunité antibactérienne ;
- immunité thermique aux
variations de chaleur ;
- orientation astrale ;
- orientation
électromagnétique ;
- .....
Je ne cessais de méditer l’état
de cet être si habile et fragile, qui barbotait splendidement dans l’eau tout en
m’ignorant.
Tous ses traits qui s’exhibaient
devant mon regard un instant nonchalant me paraissaient cette fois-ci pleins
d’ingéniosités, simples et complexes à la fois.
Cette simple poule d’eau oh
combien elle narguait mon intelligence.
De quelle école des mines
pouvait-elle être diplômée ? pour en sortir ainsi, si douée et narquoise ?!
bravant avec sa complexe simplicité la simplicité complexe et arrogante de
l’Homme ?!!
De toute évidence, elle ne
pouvait se doter d’elle-même d’autant d’attributs, par son simple désir et
volonté.
L’Homme n’a pas pénétré l’espace
et exploré les profondeurs des océans parce qu’il l’ait simplement désiré. Il
lui a fallut évoluer tout au long d’une lente histoire cognitive et empirique
(jonchée de sang, d’embûches et d’échecs) pour pouvoir y parvenir, de façon
consciente et volontaire.
Mais cet animal là, oh que non.
Personne d’ailleurs n’aurait pu le tenir au courant que l’air peut transporter
des corps, même pas les feuilles d’arbres, pour songer à le conquérir.
Dans son espèce il n’y eut pas
des savants. Et son cerveau n’est pas à même de cerner la moindre notion
élémentaire d’une quelconque discipline scientifique.
Une poule ordinaire ce n’est pas
parce qu’on lui jetterait des graines dans un lac qu’elle irait les picorer dans
l’eau, comme un poisson perroquet ! Plutôt mourir de faim que noyée.
On ne plonge pas dans l’eau
quand on est inapte physiquement à y évoluer dès le premier instant ; même
l’homme ne fait pas cela.
Etc, etc, etc.....
Tout en continuant à admirer
cette fameuse poule, je sentis brusquement une délicieuse larme s’écouler par
dessus ma joue : j’étais en train de voir les empreintes de Dieu dans sa
création. J’avais pas besoin de voir Dieu ; ses empreintes étaient là, devant
moi. Vint alors une seconde larme, puis une troisième... (je n’avais pas fait le
décompte)
Mon regard cette fois-ci n’était
pas fade, ni nonchalant.
Aujourd’hui, C’est avec ce
regard là que j’essaie d’apprendre de mieux en mieux à observer tout ce qui
m’entoure.
Désormais partout j’essaie de
scruter les empreintes de Dieu : dans la nature, mais aussi chez les Hommes, dans
leurs visages, dans leurs différences, et dans leurs richesses.
Toutes les oeuvres mortes de
l’Homme attirent relativement peu mon attention face aux chefs-d’œuvre vivants
et morts du Créateur.
La planète est une Sacrée
Médina. Notre regard pourrait nous la montrer fade de l’extérieur. Si notre
esprit y pénètre, tous nos sens ne peuvent que s’enivrer de ses riches facettes
et de ses multiples beautés.
Tout comme le riyade peut se
retrouver enchâssé dans la ville, il est des riyades qui sont nichés dans les
coeurs, qu’aller vers la nature permet de désencastrer.
Comme le dirait un autre Majnun :
ne nous confondez pas, nous autres, fous de la nature.