« Ce que l’on appelle la
Renaissance fut en réalité, comme nous l’avons déjà dit en
d’autres occasions, la mort de beaucoup de choses ; sous prétexte de
revenir à la civilisation gréco-romaine, on n’en prit que ce
qu’elle avait eu de plus extérieur, parce que cela seul avait pu
s’exprimer clairement dans des textes écrits ; et cette restitution
incomplète ne pouvait d’ailleurs avoir qu’un caractère fort
artificiel, puisqu’il s’agissait de formes qui, depuis des siècles,
avaient cessé de vivre leur vie véritable. Quant aux sciences
traditionnelles du moyen âge, après avoir eu encore quelques
dernières manifestations vers cette époque, elles disparurent aussi
totalement que celles des civilisations lointaines qui furent jadis
anéanties par quelque cataclysme ; et, cette fois, rien ne devait
venir les remplacer. Il n’y eut plus désormais que la philosophie et
la science « profanes », c’est à dire la négation de la
véritable intellectualité, la limitation de la connaissance à
l’ordre le plus inférieur, l’étude empirique et analytique de faits
qui ne sont rattachés à aucun principe, la dispersion dans une
multitude indéfinie de détails insignifiants, l’accumulation
d’hypothèses sans fondement, qui se détruisent incessamment les
unes les autres, et de vues fragmentaires qui ne peuvent conduire à
rien, sauf à ces applications pratiques qui constituent la seule
supériorité effective de la civilisation moderne ; supériorité peu
enviable d’ailleurs, et qui, en se développant jusqu’à étouffer
toute autre préoccupation, a donné à cette civilisation le
caractère purement matériel qui en fait une véritable
monstruosité. »
« Il y a un mot qui fut mis en
honneur à la Renaissance, et qui résumait par avance tout le
programme de la civilisation moderne : ce mot est celui
d’ « humanisme ». Il s’agissait en effet de tout
réduire à des proportions purement humaines, de faire abstraction
de tout principe d’ordre supérieur, et, pourrait-on dire
symboliquement, de se détourner du ciel sous prétexte de conquérir
la terre ; les Grecs, dont on prétendait suivre l’exemple, n’avaient
jamais été aussi loin en ce sens, même au temps de leur plus
grande décadence intellectuelle, et du moins les préoccupations
utilitaires n’étaient-elles jamais passées chez eux au premier
plan, ainsi que cela devait bientôt se produire chez les modernes.
L’ « humanisme », c’était déjà une première
forme de ce qui est devenu le « laïcisme » contemporain ;
et, en voulant tout ramener à la mesure de l’homme, pris pour une
fin en lui-même, on a fini par descendre, d’étape en étape au
niveau de ce qu’il y a en celui-ci de plus inférieur, et par ne plus
guère chercher que la satisfaction des besoins inhérents au côté
matériel de sa nature, recherche bien illusoire, du reste, car elle
crée toujours plus de besoins artificiels qu’elle n’en peut
satisfaire. »
« Il est vrai que, quand
certaines passions s’en mêlent, les mêmes choses peuvent, suivant
les circonstances, se trouver appréciées de façons fort diverses,
voire même toutes contraires : ainsi, quand la résistance à une
invasion étrangère est le fait d’un peuple occidental, elle
s’appelle « patriotisme » et est digne de tous les
éloges, quand elle est le fait d’un peuple oriental, elle s’appelle
« fanatisme » ou « xénophobie » et ne mérite
plus que la haine ou le mépris. D’ailleurs, n’est ce pas au nom du
« Droit », de la « Liberté », de la
« Justice » et de la « Civilisation » que
les Européens (occidentaux) prétendent imposer partout leur domination et interdire à
tout les hommes de vivre et de penser autrement qu’eux mêmes ne
vivent et ne pense ? On conviendra que le « moralisme »
est vraiment une chose admirable, à moins qu’on ne préfère
conclure tout simplement, comme nous-même, que, sauf exception
d’autant plus honorables qu’elles sont plus rares, il n’y a plus
guère en Occident que deux sortes de gens assez peu intéressantes
l’une et l’autre : les naïfs qui se laissent prendre à ces grands
mots et qui croient à leur « mission civilisatrice »,
inconscients qu’ils sont de la barbarie matérialiste dans laquelle
ils sont plongés, et les habiles qui exploitent cet état d’esprit
pour la satisfaction de leurs instincts de violence et de cupidité. »
René Guenon « La crise du monde moderne »
http://www.scribd.com/doc/16193636/Rene-Guenon-La-crise-du-monde-moderne