En 1985, j’ai travaillé pendant 6 mois dans un camp de réfugiés qui avait été installé à proximité de Sefawa, petit village soudanais à la bordure de la frontière éthiopienne pour des réfugiés tigréens. 3 expatriés au début pour recevoir 90.000 personnes, à raison de 2000 par jour, dans des camions qui faisaient la navette entre Wad Kaoli, le camp de transit à la frontière et Sefawa. Un camp un peu psychadélique puisqu’il avait été impossible de se procurer des tentes localement, et c’est donc Trigano qui avait fourni les tentes oranges. Un peu le Club Med mais sans mer, mais beaucoup de sable, pas d’arbres et pas un pouce d’ombre et aucun gentil organisateur.
Les réfugiés sont arrivés après 21 jours de marche, se déplaçant la nuit pour éviter les bombardements, avec leurs baluchons, mais sans plus rien à manger depuis déjà une dizaine de jours. Lorsqu’ils sont descendus des camions, mon mari m’a dit : « prends des photos », et il m’a expliqué que demain, j’aurai déjà commencé à m’habituer à la vue de ces cadavres ambulants. Il avait raison : le lendemain, ces apparitions réminiscentes des camps de concentration, les enfants au ventre distendu, les mourants au bord de la route, plus rien ne me choquait. Nous avons fait ce que nous avons pu, distribuer des vivres, soigner les malades, réhydrater les enfants, juguler une épidémie de méningite, et parer à une autre de choléra. Selon les statistiques officielles, 5% des réfugiés sont morts dans les 3 premiers mois de leur arrivée.
Et puis un beau jour, 3 mois après l’arrivée des réfugiés, nous avons appris que les pluies étaient arrivées au Tigré. La moitié du camp s’est vidée. Les réfugiés ont refait leurs baluchons et le chemin inverse pour retourner cultiver leurs champs et rejoindre les membres de leur famille qu’ils avaient laissé derrière. Les images des centaines de réfugiés sur la route du retour me hantent encore. Je ne sais pas ce qu’il est advenu d’eux, s’ils ont pu rentrer chez eux, retrouver leurs maisons et cultiver leurs champs, mais bien sûr j’espère qu’ils ont survécu, car c’est cet espoir qui nous a soutenu dans cet environnement hostile, l’espoir d’avoir pu aider au moins quelques uns de ces réfugiés. J’ai gardé la plus haute admiration pour la résilience de ces gens, leur courage face à l’adversité et leur détermination à ne pas se laisser abattre. Arrivés les mains vides, c’est ainsi qu’ils sont repartis, sans jamais rien demander.