Imaginons qu’au nom d’un « ordre nécessaire », qu’en vertu de « circonstances exceptionnelles que commande la situation », on en vienne à...supprimer purement et simplement l’existence de la Ligue des droits de l’homme, que l’on supprime dans les mémoires et dictionnaires les noms de René Cassin, Stéphane Hessel, pour commencer, et puis que l’on décide de supprimer les références constitutionnelles aux déclarations humanistes, aux principes généraux nécessaires à notre temps...Ces textes comme ces idées sont très fragiles. Il faut les protéger !
Jean-Pierre Dubois, professeur de droit public à Paris-XI et
président de la Ligue
des droits de l’homme (LDH) (citation complète)
"Il faut généraliser le droit d’accès et de
rectification aux fichiers et créer un habeas corpus numérique"
LE MONDE 10.02.10
La Ligue des droits de l’homme
(LDH) a lancé, à l’automne 2009, une campagne intitulée "Urgence pour les
libertés", axée sur cinq thèmes : asphyxie de la démocratie, exclusion et
droits sociaux, droits des étrangers, justice-police-prisons, société de surveillance.
Jean-Pierre Dubois, professeur de droit public à Paris-XI et président de la Ligue, analyse, dans ce
contexte, la nouvelle loi sur la sécurité intérieure.
Pourquoi avoir lancé une campagne sur les libertés publiques ?
Parce que nous voyons converger
une série de dérives et de régression des droits qui vont très au-delà de nos
inquiétudes récurrentes. Il y a une histoire longue de ces dérives, qui
commence à la fin des années 1970, mais sur cette tendance lourde se greffent
des aggravations considérables.
Si nous revenions à l’époque de
Georges Pompidou, nous serions surpris du « laxisme » des
gouvernements. Cela paraît incroyable, mais avant 1970, la consommation de
stupéfiants n’était pas un délit. En 1977, le Conseil constitutionnel
interdisait à un policier d’ouvrir un coffre de voiture parce que c’était un
élément du domicile. Et il n’y avait pas de législation antiterroriste
dérogeant aux droits de la défense, permettant des gardes à vue prolongées,
débouchant sur des détentions provisoires de quatre ou cinq ans. Même l’extrême
gauche n’oserait pas revenir aux années 1970.
Pourquoi cette évolution ?
Robert Badinter avait vu juste
quand il parlait de « lepénisation des esprits ». On pourrait démontrer
qu’une bonne moitié du programme présidentiel de Jean-Marie Le Pen en 2002 est
passé au Journal officiel depuis. C’est grave, mais malheureusement vrai.
Comment analysez-vous la loi sur la sécurité intérieure ?
Beaucoup de choses me choquent,
mais le plus terrifiant, c’est la logique
d’interconnexion des fichiers. Il n’y a pas une semaine où n’est pas créé un
nouveau fichier de police, et on installe aujourd’hui un gigantesque carrefour
du fichage et du traçage. Si l’on croise les GPS des voitures, les téléphones
portables, les passes Navigo de la
RATP, on aboutit à une localisation permanente des gens qui
est fascinante.
La vidéosurveillance se
transforme en vidéoprotection...
C’est la novlangue, comme on dit plan social pour plan de licenciement : nous protéger signifie désormais nous
surveiller, et l’idéal du citoyen devient le détenu de Fleury-Mérogis,
effectivement constamment sous « protection ». Nous sommes entrés
dans une société du soupçon, chaque citoyen est suspect, chaque internaute un
pirate potentiel. Paris se met à la vidéosurveillance, quand Miami l’abandonne.
Miami, pourtant un bastion sécuritaire, démonte ses caméras parce que ça coûte
un argent fou et que cela ne sert à rien. L’objectif
véritable en France n’est pas la sécurité, c’est d’habituer le citoyen à être
surveillé.
Que propose la Ligue
?
Nous proposons un pacte pour les droits et la citoyenneté.
Pas un programme politique, seulement la recherche de convergence de la société
civile pour redonner espoir en l’avenir. Pour la justice, il est essentiel de
préserver l’indépendance de la phase d’instruction. Non pas que nous soyons
satisfaits du statu quo, le juge d’instruction est légitimement critiqué, mais
parce que le degré actuel de dépendance du parquet n’est pas tolérable.
S’y ajoute la suppression des
procédures d’exception. La France
n’a vécu que cinq ans sans justice d’exception, de 1981, année de la
suppression de la Cour
de sûreté de l’Etat et des tribunaux permanents des forces armées, à 1986, vote
des lois antiterroristes. Aujourd’hui, 40 % des affaires échappent au droit
commun. La loi devrait être la même pour tous, qu’elle protège ou qu’elle
punisse, conformément aux principes de 1789.
Sur la police, nous voudrions
créer une attestation de contrôle d’identité. A chaque contrôle, le policier
inscrirait son nom, celui de la personne contrôlée, le lieu, l’heure et le
motif légal du contrôle. Cela sécuriserait les personnes contrôlées et
prendrait cinq minutes. Ce système fonctionne déjà en Espagne et à Chicago où
les policiers s’en trouvent fort bien.
Pour les prisons, nous voulons
proscrire « les sorties sèches ». Toute fin de peine de prison doit
s’exécuter à l’extérieur sous contrôle judiciaire. C’est important pour les
droits des détenus mais aussi pour protéger la société : le taux de récidive
est trois fois inférieur quand le détenu a préparé sa sortie.
Et les fichiers de police ?
Il faut généraliser le droit d’accès et de rectification aux fichiers
et créer un habeas corpus numérique
: qu’est-ce qu’on dit sur moi, est-ce que je peux rectifier ce qui est faux,
etc. Nous proposons un référé vie privée, permettant aux citoyens de saisir un
juge qui puisse, sous peine d’astreinte, mettre fin au fichage abusif. Nous
allons discuter avec nos partenaires associatifs et syndicaux pour ensuite
porter ces propositions devant les forces politiques à l’automne. A elles
ensuite de s’en saisir.