62. Les Vieux
(J.Brel).
Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois
du bout des yeux
Même riches ils sont pauvres, ils n’ont plus
d’illusions et n’ont qu’un cœur pour deux
Chez eux ça sent le thym,
le propre, la lavande et le verbe d’antan
Que l’on vive à Paris on
vit tous en province quand on vit trop longtemps
Est-ce d’avoir trop
ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d’hier
Et d’avoir trop
pleuré que des larmes encore leur perlent aux paupières
Et s’ils
tremblent un peu est-ce de voir vieillir la pendule d’argent
Qui
ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit : je vous attends
Les
vieux ne rêvent plus, leurs livres s’ensommeillent, leurs pianos sont
fermés
Le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus
chanter
Les vieux ne bougent plus leurs gestes ont trop de rides
leur monde est trop petit
Du lit à la fenêtre, puis du lit au
fauteuil et puis du lit au lit
Et s’ils sortent encore bras dessus
bras dessous tout habillés de raide
C’est pour suivre au soleil
l’enterrement d’un plus vieux, l’enterrement d’une plus laide
Et le
temps d’un sanglot, oublier toute une heure la pendule d’argent
Qui
ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, et puis qui les attend
Les
vieux ne meurent pas, ils s’endorment un jour et dorment trop longtemps
Ils
se tiennent par la main, ils ont peur de se perdre et se perdent
pourtant
Et l’autre reste là, le meilleur ou le pire, le doux ou le
sévère
Cela n’importe pas, celui des deux qui reste se retrouve en
enfer
Vous le verrez peut-être, vous la verrez parfois en pluie et en
chagrin
Traverser le présent en s’excusant déjà de n’être pas plus
loin
Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d’argent
Qui
ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui leur dit : je t’attends
Qui
ronronne au salon, qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend.
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