Analyse pertinente du « phénomène ». Je vois d’autres éléments à prendre en compte dans ce décryptage, que je me permets de développer ci-dessous.
Il me paraît clair que ces deux protagonistes (Pimprenelle et Nicolas) jouent à fond sur l’iconologie des rôles sociaux dominants de l’Homme et de la Femme. Sarkozy joue un rôle mâle, en accaparant tous les mythes du positionnement masculin : hyperactivité, hyper-rapidité, décisions, rapport de force comme réponse unique à toute opposition, incarnation de la loi (voir sa productivité délirante en termes de textes de lois, depuis 5 ans), pour ne citer que les principaux.
L’escapade de sa femme nous a même permis d’assister au grand rôle du mâle souffrant mais résistant au chagrin, mâchoires serrées (« je vais très bien, je vais même très bien », puis : « c’est dur la solitude, mais il y a de jolies jeunes femmes qui ne demandent qu’à prendre la place », etc.). Il faut ici souligner la touchante unanimité de la presse à souligner à la fin (?) du feuilleton que Nicolas avait reconquis Cécilia : une femme, c’est fait pour être pris, comme un bien, une forteresse, ou une circonscription.
Sa contracture musculaire permanente, ses épaules relevées, ses expressions « musclées » (kärcher, ...) indiquent bien qu’il se positionne plus du côté de la force que de l’écoute. Son obsession (affichée) de l’action participe également de cette posture (« Moi ce qui m’intéresse, c’est de faire des choses », il le répète souvent, voir l’interview chez Le Meur comme exemple).[
En face, Mme Royal, au nom incroyablement médiatique, incarne avec ferveur les attributs de la féminité : sexy (là encore, touchante unanimité de la presse, avec couverture people en maillot de bain), mais surtout Mère. Rien ne nous est épargné : accouchement, Enfance (même Moati dimanche dernier, l’a cuisinée sur son enfance, alors que l’idée ne l’effleurerait même pas d’aborder ce sujet devant Sarkozy), Education, discipline, protection des malheureux(ses), tout l’attirail de la Mère compréhensive et empathique, quoique sévère. La vraie dame patronesse. Et une Mère qui sait ce qui est bon pour les Enfants (c’est nous).
Son écoute est devenue proverbiale : en fait, c’est son produit d’appel. « Mon programme c’est le vôtre », « désirs », « souffrances », même son régionalisme rampant (par opposition à la capitale, sourde, qui ne connaît pas les vrais problèmes du terrain), concourt à dresser le portrait d’une immense oreille, tendue vers les bruits faibles et inarticulés des petits, des provinciaux, des enfants et des femmes (encore). Réceptivité maximale, opposée à l’Activité maximale de Sarkozy. Pour paraphraser celui-ci, on imaginerait bien Royal dire « Moi, ce qui m’intéresse en politique, c’est d’écouter et de comprendre ».
Finalement, la machine médiatique, en nous (sur)présentant ces deux icônes, nous demande : dis-moi, petit, tu préfères ton papa ou ta maman ? Question typique de double-bind (ou : double contrainte), expliquant à la fois pourquoi les supporters de l’une ou de l’autre dérivent facilement vers le passionnel, et pourquoi certains refusent avec tout autant de passion ce choix forcé.
Pourquoi d’ailleurs transformer cette élection en Duel ? J’y vois plusieurs raisons :
Tout d’abord, opposer deux candidats, c’est évacuer les autres candidats, ou tout au moins les disqualifier : Bayrou proteste assez pour qu’il soit inutile de développer.
Ensuite, présenter cette élection comme une lutte entre deux personnalités, dont l’une doit gagner et l’autre perdre, c’est également évacuer le fait que ce sont plusieurs millions d’électeurs qui devront décider qui élire, et pas uniquement deux candidats qui combattent isolés. On raccourcit l’élection en faisant disparaître les électeurs de l’équation !!! On assiste ainsi au spectacle aseptisé d’une espèce de ring médiatique, ou « luttent » deux personnalités qui ne devraient leur réussite qu’à leurs seules forces, décorées des métaphores guerrières auxquelles la presse « politique » nous ont habitué militaires longtemps : « états-majors », « campagne », « conquête » des électeurs, de telle circonscription, « victoire par KO » ou « de justesse », « fiefs », etc.). Il n’est pas inintéressant de noter que Royal se vêt volontiers de blanc (vierge sacrée ou ... « chevalier blanc » ?).
En résumé, on transforme les électeurs, actifs par devoir, en spectateurs, passifs par nature. C’est comme dans les feuilletons : le spectateur ne décide pas qui le gentil flic va tabasser (pardon, menotter) : c’est la scénariste (invisible) qui a tout prévu. La Star Ac’ est devenu le modèle dominant : une compétition en cercle fermé, avec des candidats pré-sélectionnés, un jury choisi sur des critères opaques au public (mais transparents financièrement), et surtout pas d’innovation : toujours choisir des chansons qui ont déjà été interprétées depuis suffisamment longtemps pour qu’on soit sûr de leur succès.
Papa, Maman, la Guerre, la Star Ac’ : la Grande Régression est en cours, saurons-nous l’arrêter ?