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Commentaire de Sylvain Etiret

sur La manipulation comme logique sociale structurante


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Sylvain Etiret 21 décembre 2006 12:51

Bonjour,

Vous citez nombre d’exemples que vous décrivez comme de la manipulation, touchant divers champs de la vie sociale : télévision, publicité, politique, éducation, finance, histoire, religion, couple, travail, ... et s’appliquant à différents niveaux de conscience : psychologie, symbolisme, émotion, ...

Mais faut-il réellement parler de manipulation ? Les interactions sociales sont probablement en grande partie motivées par le désir de chacun d’entre nous d’exprimer ses besoins et de tenter de les satisfaire. Il n’y a rien d’intrinsèquement illégitime à cela. Et cela n’exclut pas les autres types de motivation, éventuellement altruistes (vous citez la gentillesse), qui restent tout à fait capables de cohabiter.

Prenons un exemple. J’ai faim. Je peux me débrouiller seul et prélever mon repas dans la nature, sans avoir recours à aucune interaction sociale. Je suis autonome et isolé. Je peux également convaincre quelqu’un de me fournir ma pitance. Les moyens de convaincre sont divers : monnayer mon repas, l’échanger contre un service, me faire inviter, ... Je suis membre d’un groupe social et j’oriente la volonté de l’autre sur le fait de répondre à mon besoin légitime.

Si le processus est naturel dans toute vie en commun, sa légitimité dépend cependant de divers facteurs :
- mon besoin est-il légitime ? Est-ce que je veux me nourrir ou manger du foie gras à chaque repas ?
- mes arguments sont-ils respectueux de l’autre ? Est-ce que ce repas que tu me fournis ne te manquera pas ou te laissera-t-il à jeun ?
- mes arguments sont-ils honnêtes ou est-ce que je les sais trompeurs en les employant ? Est-ce que j’obtiens mon repas en clamant que je n’ai pas mangé depuis huit jours alors que j’étais à table il y a quatre heures ? Est-ce que je paie mon repas intentionnellement en fausse monnaie ?
- mon intention est-elle malveillante ? Est-ce que je réclame que tu me procures ce repas parce que j’ai faim ou en réalité pour t’en priver ?
- ...

C’est probablement à ce niveau que se situe la différence entre un processus de conviction et un mécanisme de manipulation. Encore que la frontière soit sûrement moins tranchée qu’on l’aimerait : si je quitte mes piercings et mes rastas pour me présenter à un entretien d’embauche, est-ce que je cherche à convaincre ou à manipuler ? Si je demande l’heure à un passant avant de lui demander une pièce, et si je sais que cette simple manoeuvre augmente les chances qu’il mette la main à la poche, est-ce que je convaincs ou est-ce que je manipule ?

A l’inverse, pourrait-on imaginer des interactions basées sur une honnêteté et une neutralité absolue permettant à l’interlocuteur de disposer le l’ensemble des éléments de jugement l’autorisant à faire un choix éclairé, objectif, et rationnel dans cette interaction ? Est-ce que la carte du restaurant qui me présente la photographie d’une appétissante assiette de fraises doit en toute honnêteté m’informer du risque d’allergie éventuellement mortelle que je peux développer même si j’ai déjà eu l’occasion de consommer des fraises ? La présentation appétissante de l’assiette est portant faite pour me tenter : est-ce pour répondre à un besoin légitime du restaurateur, dans des conditions de respect et d’honnêteté à mon égard ? Est-ce déjà de la manipulation ?

Sans verser dans un angélisme naïf qui nierait les dérives possibles de l’homme, être imparfait dans un monde imparfait, ses capacités au mensonge, à l’égoïsme, à la méchanceté, à la malveillance, ... il ne me parait pas complètement crédible de ne voir l’évolution sociale qu’au prisme de cette seule coloration. La confusion que vous semblez opérer entre conviction et manipulation est sans doute à l’origine de l’emploi à mon avis excessif que vous faites de ce prisme. Vous appelez de vos vœux l’application d’un « principe d’interactions mutuellement constructives » s’opposant au « principe d’interactions mutuellement destructives » que vous sentez à l’œuvre. Sous réserve de les définir un peu plus précisément (constructives / destructives de quoi ?), si je vous rejoins sur l’intérêt du premier, je ne suis pas certain de la prééminence actuelle du second.

La notion de manipulation conduit en effet à s’interroger sur l’existence d’un manipulateur ou de manipulateurs, et de focaliser l’attention sur la recherche de responsables, voire de coupables, à cette situation. Outre le fait que la désignation de boucs émissaires alimenterait la pratique d’une « interaction destructive » que vous réprouvez, elle tendrait à dédouaner chacun de ses propres pratiques dans le continuum conviction/manipulation qui fait notre quotidien. C’est pourtant bien dans une meilleure connaissance collective et individuelle des déterminants de nos mécanismes de pensée, de réaction, de décision, que pourrait se renforcer notre capacité à interpréter le discours de l’autre. La méconnaissance de la complexité de ces mécanismes, l’illusion d’une neutralité et d’une objectivité dans notre perception du monde et dans nos rapports sociaux, risque de conduire à un manichéisme contre-productif.

Votre article a néanmoins le grand mérite de souligner la nécessité de cette réflexion et d’en stimuler l’expression.


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