La course à l’abîme : stop ou encore ?
L’objectif proclamé de « numérisation de tout, quoi qu’il en coûte » et les intérêts de l’industrie numérique pèsent sur les écosystèmes, sur des ressources en voie de raréfaction et accélèrent les catastrophes tant environnementales que sociales. Alors que l’appel à « s’adapter » à une donne technologique présentée comme irréversible « se mue en sommation brutale à suivre ou disparaître », est-il temps encore de « gouverner autrement les technologies » ? Est-il temps de réinstaurer un « bien commun » capté par la machinerie kleptocratique d’un « techno-capitalisme » assénant sa doxa de la « tyrannie du retard » pour mener son train d’enfer écocidaire et liberticide ? Dans un essai hyperdocumenté et inspirant, le sociologue Irénée Régnauld invite à « refuser la sommation technologique » et à « démanteler les structures de pouvoir économique et politique qui portent la numérisation » pour « construire des espaces d’autonomie ».
Il est communément admis que des systèmes d’ « intelligence artificielle » pourraient bien se substituer à toute activité humaine, mettant en péril jusqu’à la survie de l’Homo connectus, ce récent maillon de la série évolutive des hominidés, que l’on imaginait pourtant particulièrement « adapté », appareillé et acclimaté au sombre âge pixelisé en cours. Celui d’un « modèle » techno-économique instaurant une marchandisation intégrale des existences, une hyper-optimisation hallucinée de la société et une électrification totale de la planète.
Aussi, peut-on prétendre manifester un « souci écologique » véritable sans remettre en question le « progrès » techno-industriel sans merci, la course à la puissance technologique écocidaire ou « l’administration des conduites » en société technicienne menant au Goulag numérique ?
Les contestations de « l’électro-fascisme » et des « nucléocrates », fort virulentes dans les années 1970, semblent s’estomper dans une « forme de pétrification devant une sommation à l’alignement, formulée dans les codes d’un théâtre diplomatique où la puissance ne prend plus de pincettes » déplore Irénée Régnauld, doctorant au CEMS (EHESS) et au LFPC (INSA Rennes), qui ouvre son essai sur une éclairante citation de l’historien Robert O. Paxton sur les régimes fascistes.
Pourtant, les systèmes d’aujourd’hui comme ceux d’hier « reposent toujours sur les travaux forcés de la nature : extraction minière, surexploitation des populations vouées à leur assemblage, arraisonnement des territoires qu’elles habitent puis, au bout du compte, la guerre pour les ressources ».
Pour une technocritique émancipatrice L’IA, dernière folie en date, présentée comme « relai de croissance », consistant à aligner le terme d’ « intelligence » à des processus automatisés de dépossession de soi, aggrave la consumation des ressources terrestres – à commencer par l’accaparement de terres cultivables et la surconsommation d’eau pour le refroidissement des centres de données.
Alors que l’urgence serait à la dénumérisation, c’est-à-dire au refus du gaspillage des ressources dans des « illusions technologiques vendues comme inéluctables », le « déploiement à marche forcée » des dits centres de données ne tient pas compte du front de contestation ouvert par une technocritique pourtant fort active et féconde qu’Irénée Régnauld considère comme la « première corde de rappel pour prévenir la chute dans l’abîme où nous entraînent les projets technofascistes ».
L’essayiste, cofondateur de l’association Le Mouton numérique, n’en émet pas moins ses réserves à l’encontre de certains groupes militants comme Anti-Tech Resistance (ATR) fondé à Rennes en 2022, jugé « techno-réactionnaire » - et de Pièces et Main d’œuvre (PMO), fondé en 2000 à Grenoble, qualifié certes de « réservoir d’intuitions ». Mais toutes les bonnes volontés ne sont-elles pas les bienvenues pour s’articuler, même partiellement, en front commun contre le dit projet d’enfermement planétaire de populations mises en danger par le déploiement accéléré de « la sommation technologique » et ses dévastations programmées ?
Justement, il s’agit de ne pas « abandonner l’initiative aux technofascistes » par un débranchement général ou un « retrait des infrastructures ». Mais, au contraire, de « se donner les moyens matériels d’une substitution graduelle », sans céder pour autant aux chimères d’un « internet libre »...
Alors, « le meilleur moyen de contester les technofascistes n’est-il pas de (…) consolider ce qu’ils abhorrent : des infrastructures socialisées, gouvernées en commun et orientées vers des finalités délibérées » ? Ainsi, l’avenir ne pourra se jouer que dans une « maîtrise démocratique de la conception technologique », pour peu qu’elle soit orientée vers une double exigence : « réduire ce qui doit l’être et assigner le reste à des finalités sociales explicitement délibérées ».
Autant dire qu’il faudrait laisser la société humaine s’auto-instituer selon une véritable communauté de besoins, de désirs ou de souhaits, à partir d’un refus résolu de ce dont personne n'a vraiment besoin ou ne veut vraiment, de ce qui nuit à l’humain et au vivant : « Après tout, au nom de quoi devrait-on accepter de se laisser imposer des technologies qu’on ne souhaite pas ? Ou de faire partie d’une expérience qu’on ne choisit pas ? »
S’il ne semble pas « naturel » de retourner à un mode de vie pré-technologique, il s’agit bien de retourner les infrastructures subies en « nouveaux leviers de puissance », à partir d’une vision de ce qui est souhaitable, énoncée par des comités d’usagers partant des besoins véritables selon un sentiment de justice et un degré minimum de confiance : « La montée fasciste nous impose une autre urgence : nous avons besoin de soins et de solidarité, de mouvements qui ressemblent au monde que l’on souhaite produire par nos luttes ».
Au fond, nos contemporains souhaitent-ils vraiment la « transformation numérique », c’est-à-dire un guidage robotisé des affaires présumées humaines selon la systématique d’une économie de la donnée s’appliquant à tout le règne vivant ? Ont-ils consenti à la dépréciation de leur « condition humaine » en données statistiques exploitables et monétisables ? Et s’ils activaient leur potentiel d’ « êtres de récit et de projection imaginaire » pour s’offrir la vision collective du monde de leurs vœux et de leurs besoins véritables ?
Souveraineté numérique et souveraineté personnelle
Alors que la doxa surjoue d’une fallacieuse « souveraineté numérique » (irréalisable car « aucun appareil numérique n’est produit à 100% sur le seul territoire national »), l’humain peut-il encore renouer avec une véritable et pleine « souveraineté » de lui- même ?
Encore faudrait-il avoir conscience d’en avoir une à défendre. Et de l’exercer au quotidien en refusant l’habitude délétère de s’en remettre aux « relations pixelisées » et autres « dispositifs » de guidage robotisé des conduites, de « contrôlocratie » et de « virtualisation » permanente d’une réalité vivante irréductible.
Suffit-il en régime lobbycratique de poser « à chaque fois la question « au nom de qui ? » pour « reconfigurer » des infrastructures technologiques décidées de façon non démocratique ?
La réappropriation démocratique des dites infrastructures par un contrôle citoyen est bel et bien posée. Mais un mouvement populaire universel y répondra-t-il ? Certes, lorsqu’une « dépendance a été organisée », il faut pouvoir la défaire – et « abandonner collectivement des formes de complexification des machines existantes ». Lorsque l’existence d’une infrastructure est « incompatible avec les conditions de vie sur Terre », il faudrait pouvoir la démanteler – et refuser tout projet nuisible à la biosphère : « Avant de consentir à de nouveaux investissements massifs, il faut regarder le bilan concret des innovations passées plutôt que leurs seules promesses ».
Or, le bilan abyssal de l'industrie numérique creuse la Dette sans fin - et le tombeau des populations… Si « le vivier de technologies financées pour rien et déployées inutilement est immense », l’urgence est bien d’arrêter de creuser la fosse commune de l’espèce, ne serait-ce que par la nécessité vitale de faire honneur à sa présumée « intelligence » naturelle. Car enfin, « qui tient les infrastructures et qui en dépend » ? Où se situent « les nœuds de puissance de la domination » ?
L’écologisme politicien professionnalisé, muet sur ces questions vitales, cultive un « terreau techno-illuminé » avec moult effets d’écran pour escamoter les urgences véritables au profit du « techno-solutionnisme » d’un ordre normatif parasitaire, prédateur et avilissant – comme la fumeuse et mortifère « transition énergétique » qui accélère la dépossession des petits copropriétaires.
Le refus de l’utilitarisme et de l’accélérationisme généralisés passe par l’élaboration de contre imaginaires et de contre discours à l’envoûtement numérique, à l’interchangeabilité continue des êtres mis en concurrence et leur réification, aux injonctions à la « dématérialisation » numérisant toujours plus d’activités et alimentant le marché noir des données personnelles.
Car le numérique « déplace la matérialité et la rematérialise ailleurs, dans des infrastructures, de l’énergie et des chaînes d’extraction ». Plus les individus sont dépossédés de leur pouvoir d’agir, plus ils devraient se révéler agissants, tant dans le refus de tout capteur ou objet connecté générant des données exploitables qu’en affirmant l’inappropriable par l’invention d’autres façons d’ « être en commun » à partir de foyers de conscience et de vie refusant les mots d’ordre, injonctions et autres sommations en ferraille langagière.
Sont-ils capables de s’entendre pour recréer les conditions d’une véritable « communauté de valeurs et de souhaits » ? Sont-ils capables de se « retrouver sur un socle d’idées partagées » et de se réapproprier espaces, techniques et moyens de subsistance alors que plus rien ne fait société dans l’hypervolatilité programmée ?
Les digital natives sont-ils désireux de « s’en sortir » ? C’est-à-dire d’institutionnaliser des alternatives, qu’il s’agisse d’un « numérique beaucoup plus contenu et commun » voire d'en sortir une fois pour toutes comme on s'échappe d'un chaudron en ébullition - ou comme retournerait une « toile » mortifère à son endroit ?
En somme, il s’agit bien de cela : retrouver un feu et un lieu préservés de la structure de dispersion, de dépossession et de destruction immanente à la dite « toile ». Si une autre vie est possible, elle se gagne, par un parti pris de lucidité stratégique, sur sa dépréciation assénée et consentie comme sur l’image corrompue que la « civilisation » donne d’elle-même.
Irénée Régnauld, La sommation technologique au temps des catastrophes, La Fabrique, 212 pages, 16 euros.
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