Toujours
à Alexandrie, j’ai demandé à ce que ce long com soit posté sur AV.
La
plupart des analystes ou observateurs occidentaux, de même que les médias du
dit Monde Libre, ont semble-t-il quelques difficultés à saisir ce qu’il se passe
actuellement en Egypte et plus largement dans le monde arabe : nous ne leur en
voudrons pas : sachant que du moment que l’on s’attache avant tout à
vendre aux masses une vision pré-fabriquée du Monde en niant jour après jour
les diverses et mouvantes réalités qui le constituent : arrive bien un
moment où le binarisme devient inconsciemment la seule grille de lecture et où
même les dits spécialistes s’empêtrent dans un discours somme toute autant monomaniaque
que déconnecté du Réel : encore plus dés lors qu’il s’agit du monde
arabo-musulman.
Un
monde arabo-musulman qui si il n’est pas séparé du reste du monde par un rideau
de fer l’est au moins par un voile du même métal et tout aussi
imperméable : voile posé entre les populations et leurs gouvernants ;
voile entre les touristes occidentaux-friands de vol charters, de buffet
orgiaques, de souks&folkore indigène (made-in-china) et les populations
locales ; voile médiatique sur des régimes amis ou alliés n’ayant rien à envier
aux anciens régimes de l’Est ; voile devenant chiffon rouge avec la
perpétuelle et monomaniaque menace islamiste justifiant à elle-seule la pile de
voiles posés sur les consciences du Monde Libre.
Or ce
chiffon rouge agité semble avoir eu bien trop d’effet sur ceux là-même qui en
ont usé et abusé depuis des années : au point que ces évènements qui, en
dépit du discours médiatique, politique ambiant actuel, n’ont rien de
surprenant ni même d’imprévisible : ont pris de cours chancelleries et
services de renseignements, analystes, spécialistes et autres téléctuels. Et
oui, plutôt que de traquer de nébuleuses-toujours-plus-nébuleuses organisations
islamo-terroristes et ne voir dans ces pays que des réservoirs à kamikazes, aurait-il
fallu considérer l’ensemble de ces sociétés et entendre ce que ce monde autre
avait à dire.
Ce
qui, si le Renseignement occidental avait opté pour une intelligence axée sur
l’open source (l’étude de l’arab web, de la blogosphère, et des divers
alter-médias de derrière le voile de fer), aurait été entendu depuis quelques
années : à savoir l’entrée piano mais sano, dans l’ère du
post-islamisme : concept certes valise diront certains : mais qui en plus
d’être une réalité devenue tangible et est sans nul doute une des principales clés
de lecture quant à ces révolutions conçues comme romantiquement « spontanées » :
islamisme(s) comme régime(s) sont les deux extrémités de cet ordre ancien que
la jeunesse du Monde Arabe a décidé de trancher.
L’exercice
d’introduction passé : revenons à l’Egypte et à ce qu’il s’y passe afin de
couper court aux analyses-sur-mesure assurant ,avant même que Moubarak n’ait
fait le choix de sa nouvelle orientation professionnelle, de l’avènement d’un
hardcore califat sur les bords du Nil : prédiction(s) funeste(s) s’il en
est mais surtout fondée(s) sur la même grille de lecture et préjugés qui ont
démontré non seulement leurs limites mais aussi l’incapacité des dits
spécialistes du monde-arabe-éternellement-soumis-réservoir-à-terroristes à voir
venir ces révolutions. Et donc usage avant autant que pendant et sans doute
après, pour un bon bout de temps, du même mantra clé du binarisme
contemporain : les bons contres les
méchants.
Ainsi
les évènements d’Egypte, sous cette lumineuse perspective se retrouvent au
choix analysé ainsi : le classique laïques ou modérés vs les
islamistes ; les vieux qui s’accrochent vs les jeunes qui s’agitent ;
et bien entendu le Peuple vs le Dictateur. On comprendra alors mieux l’usage
quasi obsessionnel du vocable « stabilité » dans toutes les
chancelleries et analyses occidentales : la rue « arabe » étant
par nature autant instable que donnant facilement dans le fanatisme : la
stabilité voit donc les faveurs occidentales aller dans l’ordre : aux
dictateurs-pas-si-méchants-puisqu’alliés-et-islamistophobes, aux éternels
opposants démocrates laïques&pépères qui préfèrent les salons de cocktail
occidentaux plutôt que les souks populeux de leurs pays, puis enfin aux vieux
conservateurs emplis de la proverbiale sagesse bédouino-orientale qui veut que
le peuple arabe ne comprenne que le bâton (vision semble-t-il largement
partagée au sein des dites démocraties occidentales comme l’ont prouvées les
réactions d’enthousiasme hystérique des gouvernements du Monde Libre face au
soulèvement des Tunisiens, Egyptiens et autres Jordaniens ou Yéménites…). Bien
entendu la réalité égyptienne est tout autre et dépasse largement ces visions
binaires autant que l’aspect romantisme révolutionnaire de ceux qui sont restés
perchés quelque part au milieu des années 60.
Mettons
ironie de côté et tentons succinctement de fournir une vue plus adéquate de ce
qu’il se passé en Egypte et de saisir les relations entre pouvoir et société,
les relations au sein des structures de pouvoir, et le paysage social&politique
égyptien. Bien entendu : cet article ne prétend pas être une thèse mais
juste d’offrir quelques éléments de compréhension évitant et binarisme et
lecture monolithique de la dite Révolution du Lotus.