Votre article m’a beaucoup intéressé.
L’analyse que vous faites de la crise de société me paraît
tout à fait pertinente.
Elle peut se résumer ainsi, en vous citant :
"Le dernier grand changement de civilisation
remonte à 1960. La société de 2010 ressemble à celle d’il y a 40 ans. La
différence reposant sur un usage plus intensif des technologies,"
"Ce qui modifie la condition humaine, c’est
l’évolution des technologies."
Et votre conclusion :
"Le vrai problème étant de partager les
richesses avec en face un problème plus puissant, l’homme
contemporain n’est pas partageur."
"…dans l’univers conceptuel, on peut imaginer
une société nouvelle mais elle suppose une transformation inespérée des
citoyens."
J’ai lu votre C.V. et je vois que vous avez la double
qualification d’ Ingénieur des Mines et Docteur en Philosophie. Cette double
qualification vous place en position privilégiée pour appréhender les questions
de civilisation qui se posent aujourd’hui.
Si nous nous interrogeons sur l’élément déterminant qui a
permis les progrès matériels et sociaux inouïs qu’a connus notre société au
cours des deux derniers siècles, avec une accélération prodigieuse à partir des
années 60, c’est bien sûr grâce au génie humain. Mais celui-ci n’aurait pu se
développer sans l’utilisation d’énergies abondantes et bon marché, d’abord le
charbon, puis le pétrole, qui ont révolutionné le mode de vie des peuples qui
en ont bénéficié.
Elles ont permis de libérer des bras occupés aux champs à
une activité agricole nourricière et de les affecter au développement
industriel. L’utilisation de l’énergie a décuplé la capacité des humains à
transformer les matières premières que la nature nous donne pour en faire des
produits manufacturés à grande échelle. Les progrès de productivité ont en
outre dégagé du temps libre et rendu possibles les congés payés, la réduction
du temps de travail, la possibilité de prendre du repos après une vie active
pour les anciens, et pour les plus jeunes d’investir du temps dans des études
avant de se consacrer à une activité
professionnelle. Tout ceci était économiquement in-envisageable
auparavant.
Si l’on se pose maintenant la question de savoir à quoi nous
devons, non seulement l’énergie qui a rendu possible les transports et les
échanges économiques mondiaux à grande échelle, mais aussi les intrants
utilisés pour une agriculture vivrière performante, les nouveaux matériaux
présents dans le moindre objet que nous utilisons quotidiennement, les
textiles, les médicaments qui participent à la santé de la population, une
réponse s’impose comme évidence : la civilisation que nous connaissons
aujourd’hui repose essentiellement sur un pétrole abondant et bon marché.
Qu’il devienne temporairement moins abondant et, en
conséquence plus cher, et nous avons pu observer qu’il s’ensuit, chaque fois
que cela est arrivé, récession et crise économique.
Qu’il devienne définitivement et inexorablement de moins en
moins abondant, comme tôt ou tard il advient de tout stock fini dans lequel on
puise à vitesse accélérée, alors même que nous n’avons encore aucune ressource
de remplacement en quantité et en qualité immédiatement disponible, et nous
aurons à coup sûr une crise de civilisation majeure telle que nous n’en avons
jamais connu historiquement, puisque l’humanité ne s’est jamais trouvée devant
un défi de cette ampleur.
Il n’est pas raisonnable de penser que nous en sortirons par
des correctifs à la marge tels que nous les proposent les économistes et les
politiciens « has been », enferrés dans une logique de croissance infinie en cours dans les années 70 .
Alors, oui, il faut débattre sur des projets, des idées, des
concepts de société et de civilisation nous permettant de réussir cette
mutation qui s’imposera à nous, tôt ou tard, de toute façon.
Oui, cette mutation passera nécessairement par un partage
plus équitable des richesses disponibles si nous voulons éviter le pire et la guerre.
Oui, il est vital que l’homme contemporain devienne plus
« partageur ».
Mais pour qu’il accepte une telle démarche, il lui faut
d’abord comprendre, qu’il prenne conscience des enjeux et cela ne va pas sans
qu’il soit informé correctement de la réalité de l’état du monde.
Il est primordial que ceux dont le métier est de faire
circuler l’information s’emparent de cette tâche : faire comprendre que le
confort matériel et les progrès sociaux reposent sur les énergies dont nous avons pu disposer sans
contraintes majeures jusqu’à aujourd’hui.
Toute variation importante dans la disponibilité de cette variable
implique une mutation de la société qui ne peut être réussie qu’avec le consentement et la
participation active des citoyens bien informés.
Il revient à ces derniers de faire pression sur leurs
représentants élus afin qu’ils adoptent des dispositions validées par les
citoyens pour opérer cette mutation avec le souci d’une juste répartition des
efforts requis et d’un partage équitable des richesses disponibles ou produites
par eux.
Les manquements des représentants élus rendent légitime leur
destitution, même au cours de leur mandat, par voies légales ou non, quand des
enjeux vitaux de la collectivité sont en question.
Nos amis riverains de la Méditerranée l’ont compris. Nos
politiques et leurs complices du CAC 40, pas encore.