La reproduction de la vie quotidienne
Fredy Perlman (1969)
L’activité quotidienne des esclaves reproduit
l’esclavage. Par leur activité quotidienne, les esclaves ne se
reproduisent pas seulement physiquement eux-mêmes et leurs maîtres, ils
reproduisent également les instruments par lesquels leurs maîtres les
oppriment, ainsi que leurs propres habitudes de soumission à l’autorité
du maître. Pour les hommes vivant dans une société fondée sur
l’esclavage, le rapport maître-esclave semble à la fois naturel et
éternel. Pourtant, les hommes ne naissent pas maîtres ou esclaves.
L’esclavage est une forme sociale spécifique à laquelle les hommes sont
soumis exclusivement dans des conditions matérielles et historiques
déterminées.
L’activité quotidienne concrète des salariés reproduit le salariat et
le capital. Par leurs activités quotidiennes, les hommes « modernes »,
comme les membres d’une tribu ou les esclaves, reproduisent les
habitudes, leurs relations sociales et les idées de leur société, ils
reproduisent la forme sociale de la vie quotidienne. De même que le
système tribal et l’esclavage, le système capitaliste n’est ni la forme
naturelle, ni la forme définitive de la société humaine. Comme les
formes sociales précédentes, le capitalisme est la réponse spécifique à
des conditions matérielles et historiques données.
La marche du Capital, la transformation de l’activité quotidienne des
gens en travail aliéné, la transformation du surplus de leur travail en
« propriété privée » des capitalistes, n’est pas plus arrêtée par des
barrières culturelles que par des barrières naturelles. Pourtant, le
Capital n’est pas une force naturelle, c’est un ensemble d’activités
accomplies chaque jour par les gens, c’est une forme de la vie
quotidienne. La continuité de son existence et de son expansion
présuppose une seule condition essentielle : la disposition des gens à
poursuivre l’aliénation de leur travail vivant et à reproduire ainsi la
forme capitaliste de la vie quotidienne.
Fredy Perlman