Bonjour Bernard Dugué,
le Progrès, oui bien sûr, qui ne serait pas d’accord
pour que les choses aillent toujours mieux ?
Mais le progrès dans quel domaine ? Matériel, évidemment,
car nous sommes bien impuissants à travailler sur autre
chose. Et la question se pose : que cherchons-nous, qu’est-ce qui nous rend heureux et épanouis, qu’est-ce qui nous
grandit ? Pas le matériel, évidemment, qui n’est qu’un
support.
A propos de support, et puisque vous parlez de
sagesse antique, je vous propose une image :
Considérez un cinéma ; ça à l’air bête,comme ça, mais c’est un sujet intéressant à méditer...
Qu’est-ce qu’un cinéma ? C’est d’abord un support, la
salle, le projecteur, l’écran, les sièges, mais aussi
l’oeil du spectateur qui y participe, enfin bref, tout
l’équipement nécessaire.(Je ne parle pas de technique
numérique, qui est moins « lisible » que l’ancienne)
Est-ce suffisant pour que l’on parle de cinéma ? Non, car
à ce stade ce n’est qu’une « salle d’attente ».
Il faut encore y passer une histoire, ce que l’on nomme
« le film », assez improprement d’ailleurs car quand nous
parlons de la qualité de ce film il s’agit bien de
l’histoire et non pas de l’état de la pellicule.
Qu’est -ce donc qu’un cinéma ? C’est un mariage entre
deux choses de natures complètement différentes :
Le support, indispensable bien sûr, qui est le seul à avoir une réalité matérielle, mais qui ne présente en lui-même aucun intérêt ; une fois que l’appareillage fonctionne,
on l’oublie, car on n’est pas venu là pour contempler le
siège devant nous !
Et l’histoire, qui n’a absolument aucune réalité matérielle, mais qui est la seule chose digne d’intérêt,
qui donne son nom, son identité et sa raison d’être au
cinéma, ce pour quoi nous y allons.
Et là, ahora la maraviglia, les deux choses, du point de
vue qualitatif, sont complètement indépendantes :
- Vous pouvez avoir la salle de cinéma au luxe le plus époustouflant,équipée de la technique la plus futuriste, et y passer le navet le plus infâme ; c’est bien la situation de notre société occidentale, la plus matérialiste qui soit, qui n’a toujours pensé qu’à améliorer le support sans se douter qu’il y fallait aussi une histoire.
Que nous propose-t-on en la matière ? La grande et merveilleuse histoire de l’organisation de la production,
de l’optimisation de la communication, et de la synergie
de la distribution ? La beauté de l’avenir technologique
qui s’annonce ? vous avez encore des gens qui y croient...
Mais aucune histoire qui nous concerne vraiment, nous
les gens, les humains ; nulle chose qui puisse nous embellir
la vie, nous aider et nous apprendre à vivre avec nous-même et avec les autres, et qui nous donne des raisons
d’espérer ; rien d’utile, en somme !
Cherchez bien, dans cette société : vous verrez qu’il n’y
est jamais question de nous ! De nos santés, nos corps physiques, nos psychologies, nos performances, nos techniques, nos droits citoyens, que sais-je, mais jamais réellement de nous, les gens... Rien d’utile, vous dis-je !
-Ou alors vous pouvez tendre un drap entre deux cocotiers,
sur une île, sortir un vieux projecteur essoufflé, et y
passer, sur une vieille pellicule toute rayée, un chef-
d’oeuvre cinématographique qui vous arrachera des larmes ;
c’était le secret des peuples naturels et traditionnels,
qui avaient peut-être une vie moins « confortable », plus
exposée aux dangers, un support plus simple, mais qui
savaient se raconter des existences plus merveilleuses et
plus joyeuses que nous !
Que vous dire, à ce stade ? Que le seul avantage que nous
a apporté tout ce « Progrès », c’est d’avoir été plus fort,
plus puissant que les autres peuples, et de les avoir écrasé et fait disparaître, consommant par là notre perte
et notre propre défaîte en tant qu’humains.
Car si apparemment nous avons un don extraordinaire pour
la technique, nous avons perdu le secret de ce qui fait
vivre et grandir l’humain, et nous nous retrouvons aujourd’hui, comme dans le roman de W. Golding, « sa Majesté des mouches », à l’état d’orphelins perdus sur une
île déserte.
Cordialement Thierry